Hommage à Lionel Soukaz : Entretien avec le réalisateur Stéphane Gérard | TACK

2026-05-06

Hommage à Lionel Soukaz : Entretien avec le réalisateur Stéphane Gérard

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Habitué du festival queer et féministe Cinémarges, le réalisateur Stéphane Gérard était à nouveau au rendez-vous cette année, dans le cadre d'une soirée hommage consacrée à Lionel Soukaz, figure majeure du cinéma LGBT, décédé en 2025. TACK était présent à cette soirée événement et a rencontré Stéphane Gérard, pour un entretien autour de l’héritage de Lionel Soukaz, la construction du film Artistes en zone troublés (2023) et l'importance de festivals comme Cinémarges aujourd’hui, dans notre époque troublée politiquement.

 

En 1991, l’artiste Lionel Soukaz, réalisateur de films engagés dans le militantisme LGBT comme Race d’ep (1979), commence le Journal Annales, muni de sa caméra. Il filme sa vie, ses amours, le sexe, la pensée, les luttes… On y découvre Hervé Couergou, son amant depuis 1982, lui-aussi génie des mots. Ce dernier décède en 1994. Lionel Soukaz continue son Journal Annales, à filmer la vie, les souvenirs, les combats politiques. En 2008, il rencontre le cinéaste Stéphane Gérard, spécialisé dans les films documentaires et expérimentaux. Ce dernier travaille principalement à partir d’archives et sur la question des représentations des minorités, en particulier les communautés afro-descendantes, LGBTQIA+ et les “transpédégouines”.  Lionel Soukaz et Stéphane Gérard vont sauvegarder le Journal Annales à la Bibliothèque Nationale de France et co-réaliser En Corps + (2022) et Artistes en Zone Troublés (sic). 

 

Lionel Soukaz disparaît en février 2025, laissant derrière lui plus de 2000 heures d’archives, témoins d’une époque. Le festival Cinémarges lui a rendu un hommage vibrant en lui consacrant une soirée, nommée Eros Militant, au CAPC. Le documentaire de Yves-Marie Mahé, Lionel Soukaz, le désir et le manque (2025) a été projeté, tout comme le film Artistes en zone troublés.  Nous y étions, et avons rencontré Stéphane Gérard pour un entretien passionnant. 

 

 

L'ENTRETIEN

 

Nous sommes au festival Cinémarges, où vous présentez le film Artistes en zone troublés, réalisé avec Lionel Soukaz, dans le cadre d’un hommage rendu à cet artiste de l’expérimental, au CAPC. Est-ce que vous pouvez nous présenter ce film, qui est un documentaire d’archives et de montage ? 

 

Artistes en zone troublés (2023) est un montage d’images issues du Journal Annales, un journal filmé tenu par Lionel Soukaz de 1991 à 2013, autour de son quotidien durant l'épidémie de VIH. Le journal dure près de 2000 heures et a été sauvegardé par la Bibliothèque nationale de France. Sa numérisation nous a permis d’utiliser les vidéos filmées par Lionel. Dès le début du Journal Annales, on découvre des documents où il explique avoir l’intention d’en faire un montage. Il avait toujours reporté cette idée car la période était à la fois douloureuse et complexe politiquement. Pour lui, réaliser un montage, c’est retirer du temps de vie à des personnes qui en avaient manqué. 

 

Au début des années 2020, on a reçu des propositions de musées (Le Mucem à Marseille, le Palais de Tokyo à Paris) afin de présenter des images du Journal. Lionel et moi avons alors décidé d’en faire un triptyque. Le premier s’appelle En Corps +. C’est un travail sur les mobilisations collectives dans la lutte contre le VIH  / sida. Le deuxième s’appelle Artistes en zone troublés et fait le portrait d’Hervé Couergou, le compagnon de Lionel, de 1991 à sa mort, en 1994. 

 

Les images du film datent du début des années 1990. Est-ce qu’il y a eu un côté vertigineux de revenir sur ces archives, en 2022, trente ans plus tard, sur une personne qui n’est malheureusement plus là ? Est-ce qu'il y avait une peur d'accéder à ces images ou d'en faire un film, de le montrer aux autres ? 

 

Je ne peux pas répondre à la place de Lionel, mais je pense que pour lui, il n'y a pas eu de rupture entre son tournage et notre montage. Lionel ne s’est jamais arrêté de tourner le Journal. Quand on revenait au début des images, c’était un geste artistique et de vie dans lequel il était en continu depuis 1991. La difficulté du montage de ces images tient dans ce qu’elles portent : une époque et une épidémie. C’était une lutte politique, qui a vu toute une génération disparaître. 

 

Je n’ai pas vécu cette époque. Je suis né en 1987, au milieu de ces années de crise. J’ai découvert toute cette histoire au fil de mes recherches et au contact de Lionel. J'ai à la fois la curiosité et le besoin d'apprendre cette période, de ne pas rester ignorant ou silencieux à propos d'un événement, en particulier pour ma communauté. Lionel définissait, lui, “sa” communauté (celle qu'il filmait dans son Journal), comme des marginaux, des toxicos, des pauvres, des pédés… avec des points de suspension. J’ai aussi ressenti mon appartenance à cette marge, du fait, notamment, de mon orientation sexuelle. Il y avait cette curiosité, ce besoin de comprendre pourquoi cette histoire n'était pas racontée. Beaucoup de choses dans mon travail, notamment ma collaboration avec Lionel, répondent à ce besoin-là. 

 

Dans le travail du montage, on a cherché à trouver un équilibre, entre rendre visible ces images, tout en appréhendant la douleur qu’elles représentaient pour Lionel. Il fallait montrer cette période avec toute sa sensibilité et sa confusion. Dans notre travail, on arrivait à dialoguer et à conjuguer “sa” proximité avec “ma” distance. 

 

TACK

Affiche du film Artistes en zone troublés

Pour revenir sur le montage, il y a un geste artistique récurrent tout au long du film documentaire, c’est l’utilisation de la surimpression d’images. D’où vient ce geste artistique ? Que signifie-t-il pour Lionel et vous ? 

 

Les recours à cette technique dépendent des séquences du film. J’ai tendance à ne pas vouloir altérer les images d’archives afin de les restituer de la façon la plus brut possible. Pourtant, dans ma pratique de cinéma, j’ai une approche plus expérimentale où je travaille sur les représentations en pratiquant une déconstruction de l’image avec des effets de superposition, de travail sur les couleurs, etc. Quand on a fait le premier film de cette trilogie, on est resté dans un rapport de pureté, où les extraits sont montrés non altérés. Lionel regrettait de ne pas les avoir travaillés. Il aimait, lui aussi, les surimpressions, du fait de son parcours dans le cinéma expérimental et son travail en pellicule. Il appréciait avoir un rapport plus libre aux images. Je pense, justement, que la liberté définit son cinéma. Le choix des superpositions sur ce film est un équilibre entre mon envie de voir ces images et la sienne de nous les approprier librement. 

 

Il y a une séquence chantée dans le film avec une succession d’images représentant des moments de leur vie, même des dessins. On découvre encore plus toute la créativité d'Hervé et des personnes autour de lui. 


Il y a deux moments. La première grosse séquence de superposition, c'est dans le salon de Michel Journiac. Ils discutent et regardent une cassette du Journal. Lionel et moi sommes allés chercher la cassette originale afin de superposer les images. La seconde est un long plan séquence musical, où on voit Hervé écouter la chanson enregistrée par un ami, Peter Ogi, sur un de ses poèmes : Dis-moi des mots. La manière dont Lionel filme l’image, et il me l’a confirmé, ressemble à un format clipesque. Il avait justement envie d’en faire un pour lui. Hervé est un artiste qui vit avec l’art au quotidien. Tout le film montre comment les jeux de mots, la lecture, les images, la pensée du réel, la poésie, sont présents partout, sans rupture avec la vie. L'art est dans leur quotidien en continu, mais pas vraiment dans une pratique professionnelle ou de reconnaissance. Dans cette séquence, Lionel propose à Hervé d'accéder à cette forme presque ultime de la popularisation de la création : un clip à la télévision qui accompagne un tube et qu’on joue en permanence. Je suis allé chercher la superposition à partir des synthétiseurs vidéo des années 80 et 90, d’avoir plusieurs images et de jouer avec ces effets, en ajoutant des séquences où Lionel filmait ses dessins et ceux d’Hervé. Ils dessinaient constamment : sur les murs, les vitres, dans les métros… De la même façon que les mots sont tout le temps habités par la poésie, le regard rajoute dans l'espace de vie et du quotidien, des dessins, des illustrations, de ces créatures qui à la fois nous accompagnent, nous protègent, mais aussi nous observent.

 

TACK

image extraite du film Artistes en zone troublés 

 

Cinémarges est un festival qui met en avant des films féministes, LGBTQIA+, sur les minorités de genre, sur toutes les représentations, trop souvent invisibilisées. Tout au long de Cinémarges, sont projetés des films qui ne sortiront pas en France, tout au mieux dans quelques salles parisiennes. Aujourd’hui, est rendu un hommage à Lionel Soukaz ; est-ce important pour vous de vous inscrire dans ce festival, qui permet de montrer des films difficiles d’accès ? 

 

Je ne saurais répondre autre chose que oui ! Lionel Soukaz est un cinéaste très important, trop peu connu par rapport à la force de son œuvre et de sa lutte. Son combat pour la liberté résonne en réponse à la montée du fascisme contemporain. Les festivals LGBT, au sens large, lui rendent hommage depuis son décès l’an dernier, tout comme certains festivals documentaires. 

Lionel est une figure importante. Il a accompagné des époques essentielles pour les droits des personnes homosexuelles en France. Il était proche de Guy Hocquenghem et du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR). Ensemble, ils ont réalisé leur film le plus célèbre, Race d’Ep, en 1979, diffusé dans plusieurs festivals de cinéma LGBT, dans les années 80. Il y a aussi eu une sortie en salle, essentielle pour la communauté en termes de visibilité. Les festivals LGBT ont permis de voir ces films exister et de rencontrer un public issu des nouvelles générations. Ce sont des récits encore relégués à la marge alors que pour beaucoup d’entre nous, c’en est le centre. 

 

Je viens au festival Cinémarges depuis plus de dix ans. J’ai envie et j'apprécie d'échanger avec ce public. C’est un espace nécessaire pour se rencontrer, discuter autour de nos rapports avec la représentation des œuvres projetées, découvrir de nouveaux récits, passer d’une expérience singulière à une expérience communautaire. 

 

Plus encore que les remercier de m’inviter à cet hommage, j’ai envie d’inviter tout le monde à défendre ces espaces qui sont plus que jamais menacés par la montée du fascisme dans les politiques territoriales, dans les villes, dans les régions, qui financent les événements culturels comme les festivals. On sait d'expérience, par toutes les arrivées au pouvoir de politiques de droite et d'extrême droite dans les territorialités, que leur première cible est la culture, par des coupes budgétaires notamment. Ce sont pourtant des espaces essentiels pour les artistes. Ils permettent de questionner tous les champs de la société et d’interroger les spectateurs. Le public a aussi besoin de ces espaces afin d’avoir accès à des œuvres qui sont parfois diffusées de façon bien trop confidentielle et qui sont aussi des espaces de convivialité, d'organisation politique et, tout simplement, d'existence. Même s’il existe aujourd'hui des espaces virtuels, l’espace physique permet à la rencontre et à l’accident de la rencontre d’être possible, où on va entendre quelque chose qu'on n'était pas venu chercher, où on va rencontrer quelqu'un qu'on n'aurait pas croisé. J’ai de l’admiration pour toutes les personnes majoritairement bénévoles qui font encore, au quotidien, le travail de programmation, d'accompagnement des œuvres, d'aller chercher des financements et de faire vivre toute une partie de la culture française, dont je pense qu'elle est celle dont on doit être le plus fier. 

 

 

Entretien réalisé durant Cinémarges, le mercredi 8 avril 2026. 

 

Crédit photo de couverture : © Radio France

 

TACK

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