2026-04-10
Entretien avec Mathilde Blézat, autrice de l'ouvrage "Si on s'arrête, le monde s'arrête" (Cinémarges 2026)
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Mathilde Blézat, journaliste, autrice, militante sur les questions féministes et queer, sort son troisième ouvrage aux éditions La Déferlante, Si on s’arrête, le monde s’arrête (2026). Nous l’avons rencontré lors de la 21e édition du festival féministe et queer Cinémarges, où l’autrice présentait le film La Grève de Gabrielle Stemmer, puis rencontrait son public lors d’une séance de signatures en librairie. Nous avons voulu en savoir plus sur ce passionnant livre-manifeste féministe, portant sur le travail gratuit et invisibilisé. Place à l'entretien !
L'ENTRETIEN
On est aujourd’hui dans le cadre de Cinémarges, le festival de films féministes, queer et LGBTQI+. Vous y présentez votre nouvel ouvrage, Si on s’arrête, le monde s’arrête, publié aux éditions La Déferlante. Est-ce que vous pouvez nous le présenter en quelques mots ?
Mathilde Blézat : C'est un livre construit comme un manifeste, que j'ai fait adosser à un collectif qui s'appelle La Syndicale, et qui travaille sur la portée des luttes de type syndical, sur le travail gratuit, notamment domestique, parental, éducatif et de soins aux proches. J’en ai fait un manifeste, qui est à la fois une enquête avec beaucoup d’entretiens et de recherches, et la mise à l’écrit d’outils d’action politique afin de lutter pour une meilleure répartition et une collectivisation du travail reproductif. Si on s'arrête, le monde s'arrête, c'est un slogan des mouvements de grèves féministes. Si on arrête de faire à manger, de s'occuper des gens, de faire tout ce qui constitue la vie quotidienne, le monde s'arrête, comme dans une grève. D’autres mouvements utilisent aussi des slogans similaires, notamment une mobilisation de personnes immigrées. Si on arrête de travailler, la société ne tiendra pas.
Penser qu’une mère au foyer ne travaille pas, tout comme les personnes retraitées ou en situation de handicap, c’est se tromper. Ils sont comptés, au même titre que les enfants, comme des inactifs, alors même qu’ils participent au travail reproductif.
Dans le cadre de Cinémarges, a été diffusé le film La Grève de Gabrielle Stemmer, que vous avez présenté. C’est un travail fascinant d’archives, de documentation, de montage. Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce film ?
Ce qui m’a plu dans le film La Grève de Gabrielle Stemmer, c’est qu’il soit adossé à un texte de Ovidie, La Chair est triste hélas, sur la grève du sexe et la grève personnelle. J’ai apprécié le travail de la réalisatrice, de prendre des images d’archives afin de créer un fil narratif en forme de miroir et de contrepoint. Les images ne sont pas plaquées sur le texte, ce qui rend, à certains endroits, le film très drôle. C’est une production qui me parle forcément car les sujets traités sont également abordés dans mon travail : les corps, les gestes du quotidien, les gestes domestiques, les rapports genrés. Gabrielle Stemmer apporte d’autres analyses de l'image et de l’archive. Elle a épluché les gestes invisibles du quotidien, qui prennent du temps dans la vie des femmes.
Votre manifeste peut donc, comme c’est le cas ici, être prolongé grâce au cinéma et à l'image. Est-ce que des films vous ont inspiré dans votre travail ?
Oui, il y en a justement un qui me vient de suite en tête. J’ai du reste été invitée à participer à une table ronde pour en discuter après sa projection. Il s’agit du film Islande, un jour sans femmes, réalisé par Pamela Hogan, sorti en 2024. Il a été diffusé gratuitement sur ARTE pendant un certain temps. Ce film m’a particulièrement marquée, car j’aborde la grève féministe dans l’un de mes chapitres. Il retrace une mobilisation de femmes qui a eu lieu en Islande, le 24 octobre 1975, un événement longtemps resté méconnu. Je suis donc très heureuse que ce documentaire ait été réalisé, car on disposait jusque-là de très peu d’images.
Dans les milieux féministes, cette grève de 24 heures était relativement connue : les femmes avaient cessé à la fois leur travail salarié et leur travail domestique. Environ 90 % d’entre elles y avaient participé. Le pays s’était alors retrouvé complètement paralysé : les usines ne pouvaient plus fonctionner, les hommes devaient s’occuper des enfants, les avions ne pouvaient pas décoller faute d’hôtesses… Toute l’activité était à l’arrêt. Par la suite, cette mobilisation a permis d’obtenir d’importantes avancées en matière de droits. Aujourd’hui encore, l’Islande est souvent considérée comme l’un des pays les plus avancés en matière d’égalité de genre, même si tout n’est pas parfait.
Pendant longtemps, cette histoire est restée peu connue, notamment en France. Ce film est donc d’autant plus précieux. Il est remarquable à plusieurs titres : il s’appuie sur des images d’archives et donne la parole à de nombreuses femmes ayant participé à la grève, aujourd’hui âgées de plus de 70 ans. Leurs profils sont très variés (agricultrices, employées de banque, journalistes, ouvrières, commerçantes) ce qui permet de restituer toute la diversité du mouvement.
Le documentaire intègre également des dessins et des illustrations, ce qui le rend particulièrement vivant et percutant. Mais ce que j’apprécie surtout, et qui fait écho à mon livre, c’est qu’il ne se contente pas de montrer la manifestation ou la grève elle-même. Il met aussi en lumière les stratégies d’organisation : comment construire une grève totale, comment organiser des assemblées de quartier, comment les syndicats débattent des mots à employer… Toutes ces dimensions stratégiques de la lutte sont au cœur du film, et ce sont aussi des questions que j’essaie d’explorer dans mon travail. C’est donc un film auquel je pense spontanément.
Affiche du film La Grève
Est-ce que c'était important pour vous de participer au festival Cinémarges, un festival qui prône la liberté des femmes, la représentation des minorités de genre, des LGBTQI+, qui permet de découvrir des films méconnus, au cinéma Utopia Bordeaux, qu’on ne pourra, pour la plupart, jamais voir en salle autrement (à part, peut-être, dans quelques cinémas parisiens) ?
Oui, totalement. Je suis ravie d'être invité à discuter du film La Grève et d’être partie prenante du festival. La programmation est incroyable. Dans mon livre, je parle beaucoup du travail domestique des femmes. J’essaie aussi d’aborder la question des minorités de genre et d’autres groupes sociaux, tout comme l’Histoire des luttes. C’est agréable d’être dans un festival où plusieurs supports culturels se rencontrent (la musique, le livre, le cinéma…).
Vous avez fait une signature à la librairie bordelaise Les 400 coups [le vendredi 3 avril, jour de la sortie officielle de Si on s'arrête, le monde s'arrête]. C'était votre première rencontre avec le public pour votre nouvel ouvrage ?
C'était la première rencontre en librairie avec le livre à disposition, en effet. J'ai fait une table ronde il y a un mois à Genève, mais le livre n'était pas encore sorti. On a justement projeté le film évoqué plus tôt sur la grève islandaise. Il n’y avait pas de livre physiquement, donc Bordeaux est la ville qui lance ma tournée.
Quelles émotions vous ont traversé à ce moment-là ?
Mon métier peut être très solitaire, avec un travail d’écriture au long cours. Bien sûr, il y a des interviews et des entretiens qui permettent de rencontrer des gens, mais ce n’est pas pareil. J’adore interagir avec le public, parler du livre, de mon travail, répondre aux questions. Cela donne lieu à des discussions et des débats passionnants. C’est toujours émouvant d’être lue, d’être écoutée, d’avoir des retours sur ses productions.
Si on s’arrête, le monde s’arrête est publié aux éditions La Déferlante, qui est aussi une célèbre revue que vous connaissez bien, sur "les révolutions féministes".
Je suis journaliste indépendante et pigiste à La Déferlante. Je travaille depuis longtemps dans cette revue. C’est la première fois que je publie un livre, ou que je travaille sur un livre, pour cette revue.
Couverture de l'ouvrage Si on s'arrête, le monde s'arrête © La Déferlante
Vous avez parlé d’entretiens pour ce livre. Comment avez-vous pris contact avec les personnes interrogées et mis en place ces interviews ?
Depuis 15 à 20 ans, je fais des enquêtes et des interviews. C’est une pratique aujourd’hui rodée. Comment je choisis les gens ? C’est une bonne question. Le livre aborde différents sujets, comme le travail ménager, où de grandes enquêtes statistiques existent. Dans mon travail, les entretiens servent à aller voir des gens invisibilisés par ces statistiques, à qui on donne moins la parole. Je cherche à partir à la recontre de personnes qui ne me ressemblent pas, qui n’ont pas le même vécu, qui subissent différents types de discriminations : raciales, genrées, sexuelles…, et différents handicaps. Je connais certaines de ces personnes, parfois vaguement, d’autres non. C’est la force du réseau. Je cherche à aller dans l’altérité par rapport à mes vécus et à mon milieu social.
Vous rendez en quelque sorte humaines les statistiques.
Tout à fait. La manière dont les gens parlent de leur vie est toujours intéressante. J’apprécie l’alliance du littéraire et du journalisme. Le lecteur s’accroche aussi à des vies, des phrases, à des manières de dire les choses.
Comment arrivez-vous à déceler les passages importants de vos entretiens, qui correspondent parfaitement à un des chapitres du livre ? Sur des entretiens parfois très longs, on doit souvent faire des sélections assez brèves.
Personnellement, je fais de très longs entretiens. C’est vraiment un travail de tirer la matière. Je peux parfois passer 2 heures avec quelqu’un pour ne garder qu’une phrase ou deux. Des fois, pendant l’entretien, je me dis “Ah, cette phrase-là est trop importante”. Sauf qu’à la retranscription et à la relecture, ces phrases vont finalement disparaître, et, a contrario, des points qui m’ont moins accrochés au départ vont rester. Après, quand je fais un entretien, je reste dans le fil de la discussion. Je n’y pense qu’après. Mais tout ce qui a été enlevé est quand même présent d’une certaine façon. C’est comme un texte caché.
Entretien réalisé durant Cinémarges, le samedi 4 avril 2026.
Crédit photo de couverture : Gaëlle Matata pour La Déferlante.
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