2026-04-08
Entretien avec Avril Tembouret et Vladimir Rodionov, réalisateurs du documentaire L'œuvre invisible
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Mais qui est Alexandre Trannoy ? Qui est cet homme, ce réalisateur, qui a tourné ou avait prévu de tourner avec les plus grands actrices et acteurs, comme Jean Rochefort, Jean-Paul Belmondo, Anouk Aimée, Lino Ventura... sans qu’aucun de ses films ne soit un jour sorti sur les écrans ? Qu’aucune trace de ses productions ne soient visibles ? Alexandre Trannoy est-il un génie incompris ? Un charlatan ? Un visionnaire ? Ou bien tout ça à la fois ? Réponse avec Avril Tembouret et Vladimir Rodionov dans le passionnant documentaire, L'œuvre invisible, en salle le 8 avril 2026, et dans cet entretien exceptionnel au long cours !
Alexandre Trannoy n’est aujourd’hui plus de ce monde et laisse derrière lui un épais mystère qu’un duo de réalisateurs, Avril Tembouret et Vladimir Rodionov, cherche à percer. Le premier est un documentariste de l’intime, du décryptage, de l’artistique. Le second a participé à la création du studio Golden Moustache et a réalisé la comédie décalée Anges & Cie l’année dernière. Ensemble, ils sont partis sur les traces d’une ombre, d’un fantôme, d'Alexandre Trannoy. Il n’y aucune trace de ses films, ne serait-ce qu’une scène, dans les archives du cinéma français ou dans les cinémathèques. Rien, à part une silhouette, une énigme. Ce postulat vertigineux méritait bien une enquête documentaire, construite sur un modèle de journal intime où Avril Tembouret s’accapare l’histoire, sur les bons conseils de Jean Rochefort, fidèle ami de Trannoy, pour en livrer une interprétation sensible, émouvante et bouleversante. La réalité dépasse la fiction. La fiction dépasse la réalité. Passionnant. Il fallait bien une interview au long cours pour continuer à en savoir plus sur le mystère d’une œuvre invisible aujourd'hui visible sur grand écran.
L'ENTRETIEN
Pouvez-vous vous présenter comme vous aimeriez qu’on vous présente ?
Avril Tembouret : Tu commences dur, Léo ! On n'est pas chauffé, là ! (rire) J’aimerais juste qu’on dise qu’Avril Tembouret fait des films. Voilà !
Vladimir Rodionov : Un rêveur. J’ai rêvé de faire du cinéma toute mon adolescence, quasiment toute ma vie, et j’en fais aujourd’hui, donc je vis un rêve éveillé.
A.T. : C'est un peu plus lyrique que moi ! Je suis forcé de compléter maintenant ! Non, je ne sais que dire de plus. Je fais des films, et jusqu'ici tout va bien !
Aujourd'hui, on est dans le cadre du Festival du Film d'Histoire de Pessac, où vous présentez le documentaire sur Alexandre Trannoy, L'oeuvre invisible. Est-ce que vous pouvez nous parler de cet artiste atypique et de son œuvre invisible, puisque ce réalisateur n’est quasiment jamais allé au bout d’un film ?
A.T. : C'est un film qui occupe une place un peu particulière dans nos travaux et dans notre vie. C’est un film qui a pris 15 ans de notre existence. On a pris toutes ces années pour le porter de l’état d’idée à l’état de film prêt à être visionné. La durée du processus n’était pas voulu. C’est un film qui porte sur un cinéaste qui a passé la majeure partie de sa vie et de sa carrière à essayer de faire des films, mais qui, selon toute vraisemblance, n’a jamais réussi à les terminer. Aucun. Cette conclusion a aiguisé notre curiosité. Il est en effet fort courant qu’un cinéaste n’arrive pas à finir son film. Dans les cas les plus chanceux, c’est du 50/50. Mais généralement, quand on n’arrive jamais à faire de films, on arrête. Alexandre Trannoy, au contraire, a continué toute sa carrière. Et il est le seul, à notre connaissance, à avoir tenu aussi longtemps dans cette carrière désastreuse, remplie d’échecs.
Est-ce que votre regard sur Alexandre Trannoy a évolué au fur et à mesure du documentaire ? Pour vous, c’est un réalisateur maudit ou bien l’histoire est plus complexe que ça ?
V. R. : Trannoy savait convaincre. Il arrivait à embarquer avec lui des gens de talent, alors qu'il n'avait souvent rien à leur montrer. C’est fou. En même temps, effectivement, est-ce qu’il voulait vraiment voir ses films aboutir ? S’est-il protégé ? Est-il responsable de ses échecs ? Le film questionne tout ça. On s'est nous aussi interrogé pendant toute la fabrication du métrage. On a fini par changer de point de vue parce qu’à un moment donné, on s’est retrouvé avec un film qu’on arrivait pas à finir. C’est ça, l’ironie de l’histoire. C’est devenu une malédiction (sourire). Oui, on le maudissait de ne pas avoir laissé d’image et de trace pour finir ce film. Il a fallu faire avec.On a une relation ambigüe avec lui, même si on veut lui rendre hommage aujourd'hui. Il fallait montrer toutes ces facettes dans le film.
© Delastre Films - Les Productions de l'aventure - 2025
Le film se termine après le décès de Jean Rochefort, en 2017, que s’est-il passé jusqu’à aujourd’hui ? On voit dans le film qu’il y a des conflits avec les producteurs du film. Est-ce à cause de ça ?
A. T. : Il faut comprendre que le processus de fabrication d'un film, c'est une chose extrêmement difficile à anticiper. C'est quelque chose qui a sa vie propre. Et ce film-là, particulièrement, a eu une vie assez organique. On n’a évidemment pas travaillé 15 ans d’affilée, à temps plein, sur le film.
On a travaillé au moment où il y avait des possibilités, de l'argent, des accords. Au moment où les acteurs nous disaient oui, où on trouvait une archive qui relançait notre enquête sur les traces de Trannoy. Quand on butait sur un obstacle, on se démotivait, quelque chose s’éteignait en nous. On n’avait plus d’argent, on ne pouvait plus tourner. Le film s’est construit en dentelle. C’est devenu une sorte de journal au long cours, sur les traces d’un fantôme. Quand on cherche un fantôme, on se perd forcément un peu en route. C’est le jeu. Il fallait l’accepter. La mort de Rochefort a été un pivot dans la narration du film, car c’est lui le déclencheur de tout. C’est par son intermédiaire qu’on a découvert Alexandre Trannoy, qu’on ne connaissait pas du tout. Il a mis le jeton dans le flipper en nous donnant presque un défi silencieux : « Et si vous faisiez un film sur mon vieil ami ? ». Donc, on lui devait quelque chose. Après sa disparition, on était un peu tétanisés, on ne savait plus très bien où aller avec ce film.
V. R. : On était désarçonnés. Quelque part, on avait fait ce film aussi pour lui, pour qu'il le voit, mais après sa disparition en 2017... Le film était alors en pause car on ne savait plus quoi faire avec lui. Il a fallu prendre du temps, réfléchir à quelle forme lui donner, retravailler le montage, retourner des séquences, etc. Tout ce temps passé entre 2017 et aujourd’hui, le film en parle à la fin. Pendant cette période, on essayait de faire d'autres projets, on n'y arrivait pas forcément, et on revenait toujours à celui-là. C'est comme s'il fallait finir ce film pour pouvoir en faire d'autres ensuite.
Est-ce que Jean Rochefort, en vous lançant ce “défi”, savait que ce projet allait être un long chemin rempli de mystères ?
A. T. : C’est une question que j’aurais aimé lui poser. Je pense qu’il n'ignorait pas la possibilité de ne pas voir le film fini. On n’a jamais parlé de ça avec lui. Par contre, il est vrai qu’à un moment donné, Vladimir et moi, on a compris qu’il ne verrait jamais le film. Cette phase a été un moment difficile à vivre. Toute cette enquête sans fin est “la faute de Trannoy”, en quelque sorte, pas de Rochefort. Ce qui compte, aujourd’hui, c’est de voir le film exister. La promesse faite à Rochefort est tenue.
C'est quelqu'un avec des rêves peut-être trop grands, et qui toute sa vie a essayé de les approcher et de toucher au sublime. C'est un rêveur, et parfois les rêveurs, on les oublie.
Le documentaire permet de découvrir un réalisateur presque inconnu. Sur Google, il n’y a quasiment aucune information sur lui, et toutes les recherches renvoient sur votre film. C’est une situation étonnante, car il a tourné avec de grands acteurs. Il n’est allé au bout que d’un film, qui a en plus fini par être détruit. Comment expliquer cette situation invraisemblable ?
A. T. : L'histoire ne retient que les vainqueurs. C'est là le drame. L'histoire est reformulée par les vainqueurs, et pour les vaincus : vae victis (malheur aux vaincus). Les vaincus disparaissent et sont ensevelis sous le poids de l’Histoire. Il est finalement tout à fait normal de concevoir qu'un homme qui n'a pas fait de films (parce qu'au final, il n'a pas fait de films), n'existe pas dans l'histoire du cinéma. Alexandre Trannoy n'existe pas. Il n'est pas à la cinémathèque. Quand vous ouvrez un dictionnaire, il n'est pas là. C'est d'ailleurs assez savoureux de se dire que son nom est aujourd’hui inscrit dans un programme de festival de film d’histoire. Trannoy est à côté de Gene Kelly, de Shirley MacLaine, de Buster Keaton, c’est incroyable (rire). Il est leur égal, il est à sa place.
V. R. : Mais c'est vrai qu'en réalité, si un peintre créait de grandes œuvres mais qu'on ne voyait jamais ses tableaux, il est normal qu'on ne parle pas ou jamais de lui. Certaines personnes ont essayé de s’intéresser à Trannoy, mais c’était très marginal. A chaque fois, les projets lancés n’aboutissaient pas, tout comme notre film au départ. On nous disait : pourquoi faites-vous un film sur un inconnu ? On se fiche de Trannoy : il n’a pas fait de film ! C’est un loser, un Don Quichotte du cinéma.
C'est quelqu'un avec des rêves peut-être trop grands, et qui toute sa vie a essayé de les approcher et de toucher au sublime. C'est un rêveur, et parfois les rêveurs, on les oublie.
A son contact, on rentrait dans un autre monde : le monde du cinéma. Il était au-delà de la réalité.
Est-ce que, parfois, les rêveurs se créent un peu de fiction dans leur réalité ? Dans le documentaire, on découvre par exemple que Trannoy se prenait pour Stanley Kubrick !
A. T. : On se dit, en effet, que là, il n'était plus vraiment dans la réalité. Jean-Claude Carrière, le scénariste qui a travaillé avec Trannoy, nous avait dit, quand on l'avait rencontré : est-ce qu’on a besoin de faire un film pour être un cinéaste ? Est-il besoin d'écrire un livre pour être un romancier ? Et je pense qu'il y a là une question à laquelle il n'avait pas de réponse. Et nous n'en avons pas non plus. Mais je pense que c'est une question qui illustre bien ce qui pouvait animer Alexandre Trannoy.
Il y a chez cet homme l’étoffe du romanesque. C’est une étoffe qu’il arrivait à mettre dans son existence. Sa vie est une forme de roman, tel qu’on l’a perçu. C’est une force de séduction extraordinaire qui a emballé tout le monde. Les gens travaillaient avec lui, revenaient, continuaient d’y croire, malgré la succession d’échecs. Il arrivait à les convaincre, mais derrière, il se “sabotait”. A son contact, on rentrait dans un autre monde : le monde du cinéma. Il était au-delà de la réalité.
Jean Rochefort © Delastre Films - Les Productions de l'aventure - 2025
C’est un réalisateur qui a provoqué certaines rancœurs. Il y a une scène choc, qui arrive dans la dernière partie du film, où vous rencontrez le producteur Robert Ackerman, afin d’en savoir plus sur le film The Last Point (1963) avec Marlene Dietrich. Sauf qu’il décide rapidement de couper court, exprimant une aigreur envers Trannoy encore puissante. On est complètement scotché par l’issue de cette interview. Est-ce que ça vous a surpris, cette rancœur si tenace ? Qu'est-ce qui s'est passé ce jour-là ? Est-ce que vous avez réussi à le comprendre ?
A. T. : Tu as réussi à le comprendre Vladimir ? (sourire)
V. R. : Ce qu'on peut dire, c'est qu'il laissait de grands souvenirs à tout le monde. Après, pour certains, il a laissé de très bons souvenirs, comme on le montre dans notre film. Et pour d’autres, il n'a pas laissé de très bons souvenirs, c’est le moins que l’on puisse dire. Et cet entretien l’illustre bien. C’est évident que pendant ces 15 ans de film, il y a eu beaucoup de déceptions, voire des moments d’impasse. On ne parle pas de la plupart de ces moments-là, mais on ne les éclipse pas non plus. L’entretien avec Robert Ackerman en fait partie. Ça a été une impasse à un moment donné. Est-ce qu'on met cette interview ? Est-ce qu'elle est intéressante ? En même temps, cet entretien raconte quelque chose sur le personnage Trannoy, donc on l'a gardé. Ça fait partie de son mystère.
A. T. : La position du documentariste est d’une neutralité bienveillante. On n’est pas là pour obtenir ce qu’on veut obtenir. On est là pour voir ce que l’on obtient et essayer de l'appréhender. Or, on comprend rarement, sur le moment, ce qu'on filme. Et notamment la rencontre ratée avec Ackermann, cette espèce d'échec lamentable. Avec du recul, j’ai l’impression que ce n’était pas un échec, bien au contraire. Il raconte quelque chose de la dimension de Trannoy que je n’avais pas envisagé jusque-là : à quel point était-il prêt à aller pour sauver son rêve ? Le producteur nous a quand même raconté que Trannoy avait lui-même détruit les rushs de son propre film ! Ça m'a révolté, évidemment. J'étais même un peu écoeuré par Trannoy et je voulais tout arrêter. Je me disais : on s’est gouré sur ce mec, on n’a rien compris. Finalement, c’est ça qui était le plus intéressant : on n’avait pas compris. Derrière le sujet, il y a un autre sujet. Trannoy a un comportement ambivalent. Pourquoi a-t-il détruit son film ? Pourquoi cet acte ? Dès lors, cet entretien est devenu une séquence phare du film. Trannoy faisait peut-être en sorte qu’à un moment donné, ses films n’adviennent pas. Mais qu’est-ce que ça raconte de lui finalement ? Pourquoi voulait-il faire des films qui n’existent pas ? Ou pas vraiment, ou pas tout à fait, ou pas toujours ? Ça parle de la valeur de nos rêves et de la manière dont on peut reculer devant le compromis. Enfin, ça, c'est notre lecture.
Il avait tout de même un rêve qu'il a réalisé en tournant avec l’actrice allemande Marlene Dietrich...
V. R. : Oui, mais qu’a-t-il finalement tourné avec elle ? Ça, on ne le saura jamais. Il s'est peut-être un peu trop approché de son rêve d'enfant, dans un vertige désagréable, et il a fini par reculer. Je ne sais pas. À un moment donné, il était prêt à toucher son rêve sublime, mais peut-être était-ce en-deçà de ses rêves.
A. T. : Je n'ai pas la même lecture que toi. Dans cette histoire, peut-être a-t-il vécu quelque chose avec Marlène Dietrich, l’actrice de son film, dont nous ne saurons jamais les tenants et les aboutissants. En fait, ce qui compte, c'est ce qu'il a vécu. C'est-à-dire qu'aucune image filmée n'aurait pu être à la hauteur de ça. Ça a fait partie de sa vie. Ça a existé pour lui. Cet instant, il a existé. Je n'ai pas pu en être le témoin, vous non plus. La caméra n'a pas filmé ou ça a été détruit. Mais lui, c'était dans sa vie. Donc, il a vécu son rêve. Il l'a accompli. Mais est-ce peut-être une vision très naïve et un peu romanesque. J'aime y croire.
On découvre dans le documentaire les films imaginés par Trannoy, dont Le Serpent de Gibraltar. L’avez-vous confectionné et composé dans votre tête, et vous êtes-vous dit : ah, ça aurait été un super film !
A. T. : C'est l'une des clés de notre attachement au personnage. Je pense qu'on n'aurait pas tenu 15 ans s'il ne nous avait pas fait saliver. D'abord, il appartient à un cinéma qui a disparu et qui est quand même dans notre ADN. J'aurais rêvé de vivre ce qu'il a vécu et de croiser Fellini sur un tournage, de pouvoir aller voir Marcello Mastroianni et vivre, un peu, par procuration, les histoires que les gens nous racontaient et que Rochefort nous détaillait. C'était merveilleux parce qu'on était un peu à sa place. Avec un rien, Trannoy nous a accrochés. Le Serpent de Gibraltar, par exemple, avec Jean Rochefort et Lino Ventura : j'ai envie de voir ce film.
Il était tellement difficile de trouver des éléments sur les films évoqués par Trannoy. Ce n’était que des effets d’annonce. Il pouvait balancer un titre et partir juste après. On a pu demander à un ami dessinateur de rêver à une fausse affiche de ce film. C’est le talent du personnage : savoir stimuler notre imagination. On a beaucoup rêvé de ses films.
Parfois, les rêves de films sont les plus forts.
Est-ce que la destruction de son premier film dans un accident de voiture, tourné avec Claude Lelouch, alors qu’il allait être projeté au Festival de Cannes a été un tournant dans sa carrière, un épisode qui a marqué toute sa vie de cinéaste ?
V. R. : Je crois que ça l’arrangeait bien de ne pas pouvoir le montrer. Quelque part, il ne devait pas être totalement satisfait de ses images. Il y a chez lui une forme de perfectionnisme et d’absolutisme : dans sa vie, dans ses projets, dans ses rêves, dans ses risques, dans ses films. Dans ce qu'il voulait nous montrer.
Parfois, les rêves de films sont les plus forts. On rêve d’aller voir un film au cinéma, on entend un nouveau projet d’un grand réalisateur qu’on adore, on découvre le casting, on en salive par avance, mais quand on voit le film, c’est un peu décevant par rapport au rêve qu’on avait. Ça arrive souvent. Avec Trannoy, c’est peut-être la même chose. Peut-être que c'est plus beau si les films ne sont pas achevés. Peut-être qu'on n'en parlerait plus aujourd'hui, alors que là, on en parle encore.
Pour parler de la forme du documentaire, pourquoi avoir décidé de raconter cette histoire par la voix d’un narrateur unique, comme dans une enquête personnelle, alors que vous êtes un duo de réalisateurs ?
A. T. : Quand on a commencé à faire le film, on avait en tête de trouver des images des films de Trannoy. C’était comme un processus de réhabilitation. On était convaincu d’avoir mis la main sur un secret caché, un génie oublié. On était là-dedans. Très naïvement. Rochefort nous a fait miroiter cet objectif. On y croyait dur comme fer. Au fur et à mesure, tout a commencé à nous échapper, comme une savonnette dans les mains. On ne trouvait pas d’image et on avait des problèmes de financement. On s’est alors dit : mais qu’est-ce qu’on fait avec ce film ? On était complètement perdu. Parfois, pendant des mois, une année entière, on ne travaillait pas sur Trannoy.
Il se trouve que j’ai fait plusieurs autres documentaires et c’est une grammaire que j’adopte dans certains de ces films. J’ai ce processus de rapport au réel où il y a un narrateur, avec ma voix, qui me permet de bâtir des séquences narratives et de créer une dimension très intime. Soudain, face à tous les questionnements qui nous traversaient alors, cette grammaire est arrivée comme une espèce de deus ex machina salvatrice. Tout d’un coup, tout ce qu’on était en train de vivre, ces difficultés qu’on rencontrait, donnaient du sens à notre sujet. Elle répondait à nos questions : est-ce qu'on abandonne ? Est-ce qu'on continue ? Est-ce qu'on va échouer ? Est-ce qu'on n'est pas en train de rentrer dans un processus de miroir vis-à-vis de Trannoy ? On a transformé le film, on l’a fait évoluer.
V. R. : Je pense qu'aujourd'hui, la forme est plus intéressante que si on avait réussi à finir le film plus tôt, comme on l’imaginait au départ. Le film s'est enrichi d'une dimension intime, ce qui rendait compliqué l’existence de deux personnages narrateurs. Avril connaît bien ce processus de journal filmé où on est de plus en plus dans la tête du narrateur.
Trannoy a été une obsession, et il est difficile de se défaire d'une obsession.
Avez-vous encore l’espoir de retrouver des images des films de Trannoy ?
A. T. : J'espère vraiment qu'on ne retrouvera rien, et je vais te dire pourquoi. Je suis très heureux d’avoir fini le film et je n’ai surtout pas envie de rouvrir la boîte de Pandore, car je ne pourrai pas résister (rire). Pour moi, le film est fini, il existe. On n’est plus dans l’enquête, elle est achevée pour nous. Notre travail aujourd’hui, c’est de faire vivre le film, de le faire exister. Forcément, on espère que sa sortie va provoquer des choses, que des gens vont venir avec de nouvelles informations. Donc voilà, je suis peut-être un peu malhonnête en vous disant qu'on ne fera jamais rien derrière (rire).
V. R. : On a quand même beaucoup, beaucoup cherché, donc je serais très surpris d’arriver à trouver quelque chose aujourd’hui, des années plus tard. La sortie du film, c’est une forme de libération. Trannoy a été une obsession, et il est difficile de se défaire d'une obsession.
Entretien réalisé durant le Festival du Film d'Histoire de Pessac, en novembre 2025.
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