2026-07-06
Nos premiers coups de cœur de la 54e édition du Festival de cinéma de La Rochelle
Écrit par : Léopold Frouin © Fema - Jean-Yves Julian
La 54e édition du Fema, le Festival de cinéma de La Rochelle, s’est terminée après une semaine sous le soleil et une série de films de haute volée. Pour la première fois, TACK s’est rendu à cet événement unique, prêt à découvrir une sélection éclectique, en provenance des quatre coins du globe. Nous vous présentons aujourd’hui nos premiers coups de cœur de cette semaine de projections !
Gabin de Maxence Voiseux (sortie le 18 novembre 2026) - Au cœur du doc
S’il ne fallait retenir qu’un film de cette 54e édition du Fema, ce serait certainement Gabin, documentaire époustouflant réalisé par Maxence Voiseux. Le cinéaste, dans un magnifique format 1:33, nous plonge dans la vie de la famille paysanne Jourdel, en mettant au premier plan le petit dernier, Gabin. Ce dernier est destiné à reprendre la boucherie de son père, un homme exigeant, alors que Gabin rêve d’autre chose, comme devenir éleveur canin ou reprendre la ferme de sa mère au bord de la faillite. Maxime Voiseux creuse ces questionnements et nous immerge dans le quotidien du jeune homme, de ses 8 à 18 ans.
La caméra de Maxime Voiseux n’est jamais sur-signifiante et est empreinte d’un réalisme par moments bouleversant. On évolue à mesure que Gabin grandit, et son physique, sa morphologie, sa voix avec lui (ses coupes de cheveux aussi). On découvre les doutes qui le traversent, entrecoupés de passages plus légers, fruits la plupart du temps des paroles rugueuses et cinglantes du père, maître de la punchline. Si le début du film se concentre sur Gabin jeune garçon, dans une sensibilité et une innocence envoûtantes, le film revêt une ampleur thématique passionnante et tiraillée dans un second temps, avec la question de l’héritage familial. Que faire quand les enfants ne veulent pas reprendre la boutique familiale, en l'occurrence la boucherie paternelle ? Cette question universelle amène des scènes saisissantes, d’une grande sincérité.
Maxime Voiseux avait déjà réalisé un documentaire sur cette famille, en se concentrant sur le père. Il se replonge dans cet univers en laissant la réalité opérer pour lui, en se plaçant toujours à distance des discussions, en n’influant pas sur les décisions de chacun. La force de Gabin est de nous faire suivre l’évolution des personnages sur dix ans, à la manière de Boyhood de Richard Linklater (2014), sauf que cette fois-ci le réel remplace la fiction. Si le documentaire suit dans un premier temps quasi exclusivement le jeune Gabin dans son quotidien, le film laisse plus de place aux tiraillements et aux émotions des parents, à mesure que le temps passe. On ressent dans les paroles et sur les corps l’usure du temps, le dur labeur d’une vie difficile et abîmée. La famille se distord, mais reste toujours debout. Après sa diffusion à la Quinzaine des Cinéastes Cannes 2026, les Jourdel se sont même davantage rapprochés ; quand les images permettent de mettre des mots sur les peines.
Dans un cheminement inconscient, le film s’ouvre sur une discussion entre le patriarche et son fils, et se conclut sur le regard de la mère et ses yeux rougis. Tout est dit.
© Arizona Distribution
Adieu monde cruel de Félix de Givry (sortie le 9 septembre 2026) - Ici et ailleurs
Pour son premier long-métrage, Félix de Givry frappe fort en nous livrant un conte d’une sensibilité et d’une sincérité bouleversantes. Otto Vidal, 14 ans, ne supporte plus l’harcèlement subi à son école. Il décide alors de se suicider. Il prépare une lettre d’adieu adressée aux élèves de sa classe. Otto saute d’un pont, mais est emporté par la rivière. Alors que tout le monde le croit mort, Léna, une fille de son lycée, le reconnaît une nuit en train d’errer dans les rues de la ville.
Le film s’ouvre sur un plan-séquence de nuit, où Otto tente d’échapper à ses tortionnaires. Le grain de la caméra Super 16 est marqué, le crépuscule est profond. C’est une des volontés de Félix de Givry : montrer la nuit dans toute son ampleur et son opacité, quitte à ce qu’on peine à distinguer les personnages. Elle prend corps avec Otto et Léna ; elle est la troisième comparse de cette aventure espérée, ou rêvée. De ce fait, Adieu Monde Cruel se révèle hors-du-temps, entre les années 80 et aujourd’hui. L’atmosphère du lieu est unique, comme figée dans une époque révolue. Elle renforce la dimension contée du métrage, comme si le réel n’était pas tout à fait réel. La musique d’Arnaud Toulon parachève cette virée dans les songes de l’adolescence.
Adieu monde cruel est surtout une ôde à l’amour. Quand l’extérieur devient trop gris, les couleurs des sentiments permettent de reprendre le dessus. Otto, brillamment interprété par Milo Machado-Graner, révélation du film Anatomie d’une chute, incarne une candeur attristée, qui retrouve de l’éclat au contact de Léna, jouée par Jane Beever. L’alchimie entre les deux personnages fonctionne à merveille et crée une dynamique enivrante. On se laisse porter par cet amour, devenu médicament face à l’abandon à la vie. La flamme ressurgit, dans un souffle vital touchant. Les rêves deviennent tangibles, voire fantasmagoriques. Mais quand on est perçu comme un fantôme, peut-on encore se confronter au réel ? Le film pose une problématique vertigineuse, un tiraillement émotionnel aussi troublant que enchanté. Les larmes ne sont pas loins.
Film de la débrouille, Adieu monde cruel a vu le jour grâce, entre autres, à la participation d’Ugo Bienvenu, derrière le film d’animation Arco (2025), qui avait, lui aussi, bouleversé nos petits cœurs l’année dernière. On peut le remercier car il aurait été triste de ne pas voir un tel projet aboutir. Félix de Givry se révèle être un des réalisateurs les plus intéressants à suivre ces prochaines années.
Et puis, terminons en parlant du dernier acte du film, la morale de cette histoire, dont on ne vous révélera rien ici, mais qui est certainement la plus belle fin de cette année cinématographique.
© Arte France_remembers_Iliade_et_films_UMedia
Rose de Markus Schleinzer (sortie le 9 septembre 2026) - Ici et ailleurs
On savait Sandra Hüller brillante, après ses prestations remarquées et incarnées dans Anatomie d’une chute (2023) et La Zone d’intérêt (2023), son rôle de femme se faisant passer pour un soldat homme, dans Rose de Markus Schleinzer, nous le prouve à nouveau. Pour sa performance, l’actrice allemande a obtenu l’Ours d’argent de la meilleure interprétation à la Berlinale 2026. Une récompense méritée tant Sandra Hüller marque les spectateurs avec cette interprétation organique d’une femme se faisant passer pour un soldat. Après la fin de la Guerre de Trente Ans, au début du XVIIe siècle, Rose débarque dans un village allemand protestant, affirmant être "l’héritier" disparu d’un domaine laissé à l’abandon. Pour appuyer ses dires, face à la méfiance des villageois qui ignorent le véritable genre sexuel de Rose, elle apporte des documents. La suspicion du village, au départ très forte, va petit à petit s’atténuer, voyant le terrain prospérer. Rose devra alors se marier à Suzanna, la fille d’un fermier influent, au risque de se faire démasquer.
La voix off du film, présente du début à la fin, nous raconte l’histoire de Rose comme on vanterait les exploits des preux chevaliers au Moyen-Âge. Elle est une légende, un mythe, un récit qu’on pourrait retrouver dans les contes des frères Grimm, de par son ambiance et sa dramaturgie.
La proposition de Markus Schleinzer, dont c’est le troisième long-métrage, marque par sa plasticité stupéfiante, hors du temps, dans un sublime noir et blanc granuleux. On pénètre dans un village reculé d’Allemagne, où la nature est maîtresse, donnant lieu à des prise de vue sublimes des paysages germaniques. Sandra Hüller incarne l’usurpatrice de genre avec brio. Elle porte sur son visage balafré, la tragédie de la guerre et de son époque. Femme soldat sans que les hommes le sachent, elle veut seulement vivre hors des codes redoutables du patriarcat. Le spectateur, lui, finit par adhérer à ce postulat, le conte étant un récit de faits ou d'aventures imaginaires. Cette histoire a-t-elle vraiment existé ? Qu'importe, son organicité thématique prévaut.
Le film revêt un caractère féministe innatendu, notamment dans sa seconde partie, sans trop en dire et en faire. Du reste, nombre de questions restent et resteront en suspens tout au long de cette histoire. Certaines pistes sont abordées par la voix off au rôle de conteur d’aventures. Ce sont justement tous les non-dits qui amènent de la puissance au récit. Le personnage de Rose est plutôt mutique, nous ne savons que peu de choses d’elle. Certains éléments ne nous seront jamais révélés ; le hors-champ renforce le mystère de cette femme qui tente de bousculer le monde des hommes. La part de secret ne concerne pas seulement le personnage de Rose, mais aussi celui de Suzanna. C’est dans cette alliance de confidence que Rose crée une dynamique passionnante, entre deux femmes qui ne font que lutter pour leur liberté. Un film lent et dramatique, qui puise sa force dans les bords d’une histoire esquissée et racontée.
Le visage fragmenté de Rose est une histoire à lui-seul, une aventure dont on ne perçoit pas tous les contours, mais qui nous suffisent pour y plonger dedans, quitte à ne jamais y revenir…
Othello (A double life) de George Cukor (1947) - D’hier à aujourd’hui, films restaurés
La célèbre pièce de William Shakespeare, Othello (1603), a connu moult adaptations au cinéma, trouvant son point d’orgue avec la célèbre version d’Orson Welles, en 1952. George Cukor, réalisateur du brillant Gaslight (1944), s’empare à son tour de cette histoire en y apportant un autre point de vue, de l’autre côté de la scène. Othello (A double life) ne s’attarde pas tant sur la pièce de théâtre que sur son comédien et le trouble meurtrier qui va naître en lui.
L’histoire suit Anthony John, un des comédiens les plus réputés de Broadway. Après le succès de sa précédente pièce, comme toujours jouée en compagnie de son ex-femme, Brita, avec qui il est resté très proche, son agent lui soumet l’idée de monter Othello. Malgré sa réticence initiale, les rôles dramatiques lui collant trop souvent à la peau, même en dehors de la scène, Tony finit par accepter. Avec Brita en Desdémone, le spectacle triomphe mais bientôt le comédien se sent dominé par la jalousie meurtrière de son personnage.
Redécouvrir des classiques de cinéma comme Othello de George Cukor, telle est la force du Fema. Dans un magnifique noir et blanc, encore plus marqué dans sa version restaurée, nous suivons la descente en enfer de Tony, coupable d’une jalousie progressive. Petit à petit, sa raison s’égare et la folle passion d’Othello devient la sienne. Cette vision hitchcockienne de la pièce de Shakespeare offre un suspense haletant, où la conclusion inéluctable se dessine en pointillé (elle est explicitement évoquée au début du film lors de la décision de Tony de monter cette pièce, conscient du danger potentiel de jouer une telle œuvre). Les prestations des acteurs, Ronald Colman (Tony) en tête (il obtient l’Oscar et le Golden Globe du meilleur acteur pour sa performance), sont bluffantes. On ressent la dualité qui se crée entre Tony et Othello, figure majeure de la pièce éponyme, avant que les deux “entités” se confondent. L'engrenage ne peut être arrêté.
George Cukor développe dans son film la question de l’imbrication entre travail d’acteur et vie personnelle, caractérisant plus que jamais l’expression “coller à la peau”. Le travail de la lumière, le choix des cadres et les jeux de miroir renforcent la coexistence entre deux entités, prêtes à se dévorer mutuellement. Tony devient le personnage d'une vie en forme de pièce de théâtre. Comme dans Othello de Shakespeare, Cukor montre que dans un monde d’apparences, la vérité est sans défense. Enfin, l’ensemble est renforcé par la magnifique musique de Miklós Rózsa, qui lui rapportera un Oscar mérité. Pour celles et ceux l'ayant raté, le film est à (re)découvrir sur YouTube, en VO.
2026-04-28
2026-04-27
2026-04-26
2026-04-24
2026-04-24
2026-04-20
2026-04-16
2026-04-15
2026-04-14
2026-04-13
« C'est devenu stylé de lire » : dans les coulisses de l’édition record du Festival du Livre de Paris Entretien avec Orlane : Une voix singulière pour un amour pluriel Bleu tristesse, échange avec Steve Ibrahim CJ Beth : "Bienvenue dans le bordel de ma tête" Eya Patterns : Un premier EP entre mystère et envoûtement Drunken noodles : Entremêlement d'histoires et d'amour Didy : Sur les traces de la mémoire rwandaise "Caravane" de Zuzana Kirchnerová : Sur la route de la vie La déception "Honey Don't" : Ethan Coen passe encore à côté Juste une illusion : Le bonbon nostalgique du duo Nakache / Toledano Du 17 au 19 avril, des centaines d'auteurs se retrouvent et des milliers de dédicaces ont lieu sous la verrière du Grand Palais. Le Festival du Livre de Paris, c'est le rendez-vous annuel de tous ceux qui font et qui aiment les livres : lecteurs, éditeurs, auteurs, influenceurs, journalistes. Une grand-messe de la littérature qui attire toujours plus de monde. En 2026, le record est battu. Orlane, chanteuse, autrice et compositrice belge, impose sa voix dans le paysage musical francophone, de par son engagement, son authenticité, ses messages. Les sonorités sont souvent teintées d’électro-pop, au service de paroles abrasives. Orlane délivre des messages, revendique sa sexualité, questionne la place de la femme dans la société actuelle. Dans cet entretien, nous sommes revenus avec elle sur la genèse de ce morceau à la DA affirmée, sur sa participation à l’Exposition universelle d’Osaka, sur l’évolution de sa carrière d’artiste. Place à l’interview ! À 26 ans, Steve Ibrahim dévoile avec L’Oiseau bleu une musique intime, à la croisée de la folk, de l’indie et de la pop alternative. Formé entre l’église et le conservatoire, il revendique une écriture sincère, nourrie de mélancolie, de souvenirs familiaux et de questionnements existentiels. De Paris à Londres, jusqu’au Burkina Faso où il tourne ses clips, l’artiste explore une création instinctive, presque thérapeutique, pensée d’abord pour lui-même mais dans laquelle chacun peut se reconnaître. TACK a eu la chance de rencontrer CJ BETH. L’artiste originaire du Pays de la Loire fait partie de la sélection des inouïs 2026 du printemps de Bourges pour cette 50 ème édition. Séduits par son timbre de voix et la profondeur de ses textes nous avons discuté avec elle de gestion émotionnelle, d’hypersensibilité ou encore de ses différentes actualités : l’Olympia ou The Voice desquelles elle retient les rencontres humaines qui construisent son parcours artistiques prometteur. La musique de Eya Patterns est créatrice de couleurs. Une fois les premières notes jouées, elle devient orange, bleue, violette. Le voyage débute, doucement, et nous amène dans des contrées sensorielles, là où la nuit et le jour se rencontrent. Le premier projet de l’artiste, composé de six titres et sobrement intitulé "Eya Patterns", est une odyssée sensitive, remplie de mystères. Musique de l’élégance, cet EP est un grand coup de cœur. CRITIQUE CINE - Drunken Noodles se regarde comme un patchwork, une toile où s’emmêlent plusieurs histoires. Celles-ci se divisent en actes, au cours desquels le spectateur remonte dans la vie d’Adnan, jeune étudiant, et ses différents amants. Au cinéma le 22 avril 2026. CRITIQUE CINE - Didy de Gaël Kamilindi et François-Xavier Destors est un film d’une profonde sensibilité et sincérité, qui évoque, par l’intermédiaire d’un récit personnel, une histoire universelle sur les ravages burundais et rwandais dans les années 1990. Diffusé lors de l’édition 2025 du festival bordelais Afriques en vision, le documentaire a enfin droit à une sortie nationale ce mercredi 22 avril. CRITIQUE CINE -Caravane de Zuzana Kirchnerová raconte le road trip d’une mère, Ester, et de son fils David, atteint d’une déficience intellectuelle. Ils partent pour l’Italie rejoindre des amis et profiter de vacances méritées. Après un événement, la famille se retrouve exilée dans une vieille caravane au fond du jardin. C’en est trop pour Esther. Ni une, ni deux, ils partent sur les routes italiennes, où ils font la rencontre de Zuza, jeune routarde sans préjugés. Elle embarque avec eux, formant un trio inattendu, entre joie fragile et désir de liberté. CRITIQUE VOD - Honey Don’t ! est la nouvelle réalisation d’Ethan Coen, qui revient en solo après Drive-Away Dolls (2023). Pensé comme le 2e volet d’un triptyque thématique, le film met à nouveau en scène Margaret Qualley, dans une comédie noire, queer, déjantée. Elle incarne une détective privée qui enquête sur le meurtre d’une femme, qui aurait des liens avec une secte. Si le résumé de Honey Don’t ! offre un terrain de jeu propice au style d’Ethan Coen, cette comédie noire et satirique se perd en chemin et s’embourbe dans un gloubiboulga narratif incompréhensible. CRITIQUE CINE - Après le décevant Une année difficile (2023), film contemporain au propos poussif, le duo Olivier Nakache / Eric Toledano nous revient avec une belle proposition, entre nostalgie et humour. Juste une illusion est la comédie coup de cœur de ce printemps. En salles le mercredi 15 avril 2026.