2026-05-03
Collapse (Effondrement) : L'anéantissement des images
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Alors que les Palestiniens sont soumis à un “effacement identitaire et culturel”, comme l'explique la chercheuse en études cinématographiques Lola Maupas, rencontrée lors du FIFIB 2025, le nouveau documentaire de la réalisatrice israélienne Anat Even, Collapse (Effondrement), remontre aux yeux de tous le génocide en cours à Gaza, dans une approche critique et dissidente. Elle expose des points de vue nouveaux, questionne les représentations de la guerre israélo-palestinienne et la portée des images dans une époque de doute. Au cinéma le 6 mai 2026.
Les images du réel et de la vérité
Depuis des décennies maintenant, la population palestinienne s’est vue imposer une représentation déformée depuis l’extérieur, perdant, petit à petit, sa propre identité. Les images de ce peuple ont été confisquées par l’armée hébreue, comme le montre le documentaire expérimental A Fidai Film de Kamal Aljafari (2024). Le film expose des documents historiques sur la Palestine, comme une collection d'images fixes et en mouvement, volés par l'armée israélienne à l'été 1982, suite à l'envahissement de Beyrouth.
Le cinéma doit permettre de redonner du narratif aux Gazaouis en contextualisant la situation actuelle et en montrant ce qui ne peut pas être montré. Des films comme Palestine 36 d’Annemarie Jacir (2026) et Ce qu’il reste de nous de Cherien Dabis (2026) posent un regard historique sur le début exact du génocide palestinien en cours par l’armée israélienne, par le biais de la fiction, d’autres comme With Hasan in Gaza de Kamal Aljafari (2026) et Inside Gaza (Dans Gaza) de Hélène Lam Trong, utilisent les images du réel pour montrer la vérité de la situation. Anat Even s’inscrit dans cette démarche avec son nouveau film documentaire, Collapse (Effondrement), en apportant un point de vue singulier sur cette guerre ravageuse. Elle filme “la ceinture de Gaza” dévastée par les missiles voisins, expose les témoignages poignants des Gazaouis, se rend à des manifestations hébraïques aux paroles hostiles et violentes.
La destruction et la misère sont là, sous ses yeux, sans qu’elle ne puisse rien y faire, comme nous, spectateurs d’une tragédie humaine sans fin.
Tandis que les médias occidentaux mainstream ont fini par mettre de côté la situation dramatique en Palestine, plus assez vendeuse, au “profit” du conflit entre Israël et l’Iran et ses conséquences sur l’économie mondiale, le documentaire d’Anat Even permet de revisibiliser le génocide en cours à Gaza.
© JHR Films
Les champs de ruine
Collapse (Effondrement) est tourné autour de la zone annexée palestinienne. La réalisatrice commence par filmer les conséquences du 7 octobre 2023, au kibboutz Nir Oz, lieu du drame. Le village est encore marqué par cette attaque traumatique. Dans les silences des maisons, la stupeur et les cris de cet assaut d’une violence inouïe résonnent encore. La réalisatrice, dans une voix-off meurtrie, présente les entailles encore présentes dans son esprit. Des proches sont morts ce jour-là.
Le 7 octobre marque le point de départ sanglant de la riposte israélienne, l'accélération de l'extermination du peuple gazoui, déjà en marche depuis des décennies, comme les historiens, notamment d'Israël, l'expliquaient dans l'article L’expulsion des Palestiniens revisitée par des historiens israéliens, publié dans Le Monde diplomatique en 1997.
Anat Even sillonne en voiture les alentours d’un Gaza en ruines, filmant une destruction inaccessible, en continue. La réalisatrice navigue au milieu de l’armée israélienne, qui a pris position sur les champs agricoles autour du territoire annexé. On découvre l’envers du décor de la guerre et les paysages en périphérie de l'extermination en cours. A quelques mètres du champ de ruine palestinien, où "reposent" hommes, femmes et enfants, prospère l’agriculture hébreue. Ce décalage est saisissant.
Munie d'un iPhone, Anat Even filme le monde qui vit face au monde qui meurt, à la troisième personne. L'image plane tel le fantôme d'une vie passée.
Anat Even mène également une correspondance avec Ariel Cypel, metteur en scène de théâtre, exilé en France depuis ses dix ans. Les points de vue se rejoignent, se confrontent. Il apporte un regard sur cette guerre, à distance, lui qui ne ressent aucune appartenance à Israël. Il ne partage pas toutes les convictions de la réalisatrice. Cette collision de pensées offre au récit une dualité passionnante, presque philosophique. La cinéaste ne peut se résoudre à quitter la terre de son enfance, de sa vie, de ses souvenirs, malgré ses profondes divergences, cette colère abrasive envers le gouvernement israélien, Benyamin Netanyahou en première ligne, qu'elle appelle, d'une ironie amère, "Monsieur désastre". Il réside encore, quelque part en elle, l'espoir utopique d'une paix possible. Loin de cet espoir de fraternité, qu'il comprend malgré tout, Ariel Cypel déclare dans une dernière lettre : "(...) Tu as choisi de défier ta société par la langue du cinéma. C'est courageux, mais malheureusement anecdotique. Seul ce qui se passe de l'autre côté [à Gaza], de là où monte le monstrueux nuage de poussière de corps et de gravats, (...) compte".
© JHR Films
La valeur des images
Depuis les attaques israéliennes en Palestine, les cinéastes, les journalistes, les activistes, tentent de montrer la réalité des Gazaouis. Pour quels résultats ? Avec des films comme ceux cités précédemment, ne prêche-t-on pas seulement des convaincus ?
Avec Collapse (Effondrement), Anat Even questionne justement l’impact du cinéma et la place de son film dans la représentation du génocide palestien. De par sa correspondance avec Ariel Cypel, elle s’interroge sur l’intérêt même de tourner ces images. Car si la démarche est courageuse, n’est-elle pas, comme le dit le metteur en scène, "anecdotique" ? Quel est le poids de l’image dans une société de post-vérité où règne la désinformation et la mésinformation ? Les actions concrètes ne sont elles pas aujourd'hui les seules manières de faire réagir les dirigeants de notre monde ?
Les images ne suffisent plus dans cette société où les êtres humains baignent à longueur de journées dans la violence dématérialisée, presque galvaudée, sur Instagram, X, Tik Tok.
C’est là où Anat Even réussit un tour de force passionnant : elle questionne son propre film, et par la même occassion, questionne notre rapport à ces images. C’est une sensation vertigineuse où la cinéaste abroge les frontières cinématographiques pour en tirer une profonde et sincère réflexion philosophique.
Les images du cinéma
Le cinéma représente le monde et ses angoisses. Quand on regarde cette année la sélection de la compétition officielle du 79e Festival de Cannes, les films reflètent les peurs actuelles : le fascisme contemporain, les guerres mondiales et civiles, la répression des droits humains. Les cinéastes remontent le temps et l’Histoire, s'interrogeant sur le totalitarisme d'antan pour y trouver des points d’accroche avec notre présent. Mais à nouveau : ces prises de position ne servent-elles pas qu’à confirmer les certitudes des acteurs du milieu et des spectateurs cinéphiles ?
L’émotion unanime ressentie devant La Voix de Hind Rajab (2025), lors de sa première diffusion à la Mostra de Venise 2025 (avec une standing ovation record), est aujourd’hui oubliée… Ce n’était qu’un épiphénomène d’un drame plus large, un instantané de quelques heures. Le constat est le même avec l’histoire poignante de la photojournaliste Fatem dans le documentaire Put Your Soul on Your Hand and Walk (2025), pourtant diffusée lors du Festival de Cannes l’année dernière. Oubliée, encore. Une image, seulement.
Si on a loué ces initiatives puissantes et symboliques, qui tendaient à faire bouger les lignes, quel en était le cadre ? La misère, au milieu des strass, des paillettes et des coupes de champagne ? Quel est le sens de tout ça ? Une ambition faite de vanité, de paraître et de faux-semblant ? Certains se complairont d'un "c'est déjà mieux que rien", et passeront rapidement à autre chose, les mines satisfaites. Tant que les caméras tournent et que les appareils photo flashent...
Collapse (Effondrement) est construit dans une démarche sincère et honnête. Le film se pose face à Gaza, dans une quête inaccessible de représentation. Seuls des sons, des mots, des esquisses sont visibles. La caméra fantomatique avance, mais se heurte systématiquement à une barbarie inexorable. Anat Even ne cesse d'interroger implicitement le sens et la portée des images dans le monde. Elle ne présente pas seulement l’effondrement palestinien, mais aussi l’effondrement du monde, de son humanité, de ses images, de sa culture. Quand plus rien n’a de sens, quand nos certitudes vacillent, quand notre raison déraisonne, l’effondrement de la vie résonne.
La note : 4,5 ♥ / 5
Collapse (Effondrement) présente l’anéantissement tragique et sanglant d’une civilisation, et par lui-même de l'humanité entière. Dans une approche poétique, profondément désillusionnée, Anat Even tente de montrer la réalité au véritable, dans un baroud d’honneur pour la vie, la paix et la fraternité. Une quête certainement vaine, qui expose, de par son désespoir, l’effondrement d’une révolte déjà impossible.
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Orlane, chanteuse, autrice et compositrice belge, impose sa voix dans le paysage musical francophone, de par son engagement, son authenticité, ses messages. Les sonorités sont souvent teintées d’électro-pop, au service de paroles abrasives. Orlane délivre des messages, revendique sa sexualité, questionne la place de la femme dans la société actuelle. Dans cet entretien, nous sommes revenus avec elle sur la genèse de ce morceau à la DA affirmée, sur sa participation à l’Exposition universelle d’Osaka, sur l’évolution de sa carrière d’artiste. Place à l’interview ! À 26 ans, Steve Ibrahim dévoile avec L’Oiseau bleu une musique intime, à la croisée de la folk, de l’indie et de la pop alternative. Formé entre l’église et le conservatoire, il revendique une écriture sincère, nourrie de mélancolie, de souvenirs familiaux et de questionnements existentiels. De Paris à Londres, jusqu’au Burkina Faso où il tourne ses clips, l’artiste explore une création instinctive, presque thérapeutique, pensée d’abord pour lui-même mais dans laquelle chacun peut se reconnaître. TACK a eu la chance de rencontrer CJ BETH. L’artiste originaire du Pays de la Loire fait partie de la sélection des inouïs 2026 du printemps de Bourges pour cette 50 ème édition. Séduits par son timbre de voix et la profondeur de ses textes nous avons discuté avec elle de gestion émotionnelle, d’hypersensibilité ou encore de ses différentes actualités : l’Olympia ou The Voice desquelles elle retient les rencontres humaines qui construisent son parcours artistiques prometteur. La musique de Eya Patterns est créatrice de couleurs. Une fois les premières notes jouées, elle devient orange, bleue, violette. Le voyage débute, doucement, et nous amène dans des contrées sensorielles, là où la nuit et le jour se rencontrent. Le premier projet de l’artiste, composé de six titres et sobrement intitulé "Eya Patterns", est une odyssée sensitive, remplie de mystères. Musique de l’élégance, cet EP est un grand coup de cœur. CRITIQUE CINE - Drunken Noodles se regarde comme un patchwork, une toile où s’emmêlent plusieurs histoires. Celles-ci se divisent en actes, au cours desquels le spectateur remonte dans la vie d’Adnan, jeune étudiant, et ses différents amants. Au cinéma le 22 avril 2026. CRITIQUE CINE - Didy de Gaël Kamilindi et François-Xavier Destors est un film d’une profonde sensibilité et sincérité, qui évoque, par l’intermédiaire d’un récit personnel, une histoire universelle sur les ravages burundais et rwandais dans les années 1990. Diffusé lors de l’édition 2025 du festival bordelais Afriques en vision, le documentaire a enfin droit à une sortie nationale ce mercredi 22 avril. 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Si le résumé de Honey Don’t ! offre un terrain de jeu propice au style d’Ethan Coen, cette comédie noire et satirique se perd en chemin et s’embourbe dans un gloubiboulga narratif incompréhensible. CRITIQUE CINE - Après le décevant Une année difficile (2023), film contemporain au propos poussif, le duo Olivier Nakache / Eric Toledano nous revient avec une belle proposition, entre nostalgie et humour. Juste une illusion est la comédie coup de cœur de ce printemps. En salles le mercredi 15 avril 2026.