Vivaldi et moi : L'émancipation par la musique (Festival du Film d'Histoire de Pessac 2025) | TACK

2025-11-20

Vivaldi et moi : L'émancipation par la musique (Festival du Film d'Histoire de Pessac 2025)

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Vivaldi et moi, en version française - un titre bien plat par rapport à l’original, Primavera - présenté lors de la 35e édition du Festival du Film d’Histoire de Pessac, est un grand et beau coup de cœur. Première réalisation fiction de Damiano Michieletto, habitué aux ballets et opéras, le film raconte l’histoire de Cecilia, violoniste virtuose, qui voit son destin bouleversé lorsque son orphelinat engage un nouveau professeur de musique, en la personne d’Antonio Vivaldi. Une relation intense et musicale se crée entre les deux, dans une symbiose poétique et intime. Cette rencontre permettra à Cecilia de briser les chaînes de son existence et d’assouvir son désir d’émancipation, de liberté et de compréhension du monde. 

 

La musique comme émancipation

 

L’histoire narre le désir d’émancipation de Cecilia, la vingtaine, “emprisonnée” dans son orphelinat et destinée à un noble, engagé dans une guerre contre les Turcs. Dès le début du film, dans un parallèle cruel où la Mère régente enlève à une chatte ses bébés qui viennent de naître, pour ensuite les jeter dans Le Grand Canal de Venise, on comprend que la présence des jeunes orphelines dans ce lieu est dûe à des histoires tragiques, notamment des relations interdites dans les bordels de la ville, où les mères, pour de multiples raisons, sont forcées d’abandonner la chair de leur chair.

 

Cecilia est une virtuose du violon, au caractère affirmé, qui n’hésite pas à aller au-delà de ses prérogatives. Une flamme ardente brûle en elle, celle de quitter cette prison à ciel ouvert afin de retrouver sa mère. La rencontre avec Antonio Vivaldi lui offre l’opportunité de s’évader par la musique et de nouer une relation extrêmement forte avec ce compositeur de génie, derrière les plus beaux concertos qui existent, notamment “Les Quatre Saisons” et "Gloria". Malade, à la réputation contrastée, Vivaldi trouve sa place à l’Ospedale della Pietà, au côté de Cecilia. On y découvre son génie, sa faculté irréelle de composer des partitions en une journée à peine. Il mène l’orchestre de l’orphelinat vers la reconnaissance. La noblesse se précipite dans l'église pour écouter jouer cette musique formant des histoires, des émotions, des états d'âme. C'est un calque aux pensées profondes du génie italien. Ses partitions sont aussi émouvantes et douloureuses que baroques et électriques. Vivaldi prend corps dans un film qui cherche à poser une humanité sur des partitions que tout le monde connaît mais que peu comprennent dans leur historicité, lui qui a fini dans la misère, enterré dans une fosse commune. Évidemment, tout est aussi une question d’argent car plus de monde se presse pour écouter le génie et ses musiciennes, plus les affaires marchent ; l’argent passe avant l'humain, l'art et la musique. Mais ne nous y trompons pas, Vivaldi et moi est avant tout centré sur le destin de Cecilia. Vivaldi, tout comme la musique, personnage à part entière du film, l’accompagnent dans son cheminement en créant des ponts symboliques. C’est elle le centre du récit - et en ce sens, le titre français est mal choisi. Elle illumine l'écran à chacune de ses apparitions. Elle cherche à comprendre qui elle est. Son salut passera par la musique. 

 

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Concerto sensuels

 

Antonio Vivaldi est brillamment interprété par Michele Riondino. Il incarne un homme rongé par la maladie et son génie artistique. Son visage, comme un tableau, est marqué par la dureté de la vie, lui, le fils de barbier à la santé fragile. Toute sa vie, il souffrira d'un mal récurrent qu'il décrit comme une strettezza di petto, un serrement de poitrine, en réalité une forme d'asthme bronchique. Il crache et tousse, ce qui ne lui permet pas de dire une messe correctement. En présence de Cecilia, sa vie retrouve la lumière et le plaisir.

 

Et que dire de Tecla Insolia, 21 ans, qui trouve dans le personnage de Cecilia, son plus grand rôle au cinéma. Déjà aperçue dans le dramatique Familia cette année, elle livre ici une prestation hypnotique. La pureté de son visage est en adéquation avec l’état d’esprit et les sentiments de son personnage. Elle dégage une puissance, qui n’apparaît pas au premier plan, mais qui se construit à mesure qu’on s’approche d’elle. Hypnotisante, angélique, passionnée. Tous les seconds rôles, notamment Fabrizia Sacchi en mère régente d'une grande sévérité, accompagnent harmonieusement le mouvement. 

 

Le film est très touchant et passe beaucoup par les regards, les silences, les non-dits. Le filmage s’attarde sur la peau, les visages, les nuques - symbole de désir -, sur le paraître… Alors même que ces prodiges de la musique doivent rester masqués. Cette "absence" de visage renforce un sentiment de désir et une tension sensuelle palpable. Une innocence et une pureté, au départ très visibles, se dégagent de l’héroïne, avant qu’elle ne s’affirme dans ses choix et son caractère, à mesure qu’elle découvre le monde extérieur de la noblesse où seuls l’apparence, le pouvoir et la domination - sous toutes ses formes - règnent. C’est à la fois cruel et intelligemment amené. La relation entre Vivaldi et sa protégée est touchante et, là encore, couverte de non-dits, d’une impossibilité sentimentale, voire charnelle - de par sa fonction de prêtre - que seule la musique parvient à réunir. Les scènes de musique deviennent alors des pures scènes de sexe, où les cordes crissent et où la tension érotique et frénétique s’exalte. Les yeux dans les yeux. Un rapport vibrant et sincère entre deux personnages qui cherchent à se libérer d’une vie douloureuse.

 

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Michele Riondiono (Antonio Vivaldi) et Tecla Insolia (Cecilia)

 

 

Les échos au présent

 

Il ne faudrait pas oublier les messages du film, notamment cette plongée dans un passé qui ne cesse de trouver des échos à notre époque ; le paraître, le pouvoir, la domination, au détriment du reste. En ce sens, le film arbore une position féministe appréciable. On se rend alors compte que quatre siècles plus tard, rien n’a vraiment changé. Si le cadre, l’époque, la ville ne sont plus les mêmes, le rapport de pouvoir, lui, n’a guère évolué. Vivaldi et moi est aussi un récit de libération et d’affranchissement. Cecilia veut trouver sa place dans ce monde conformiste, où elle ne représente qu’une marchandise aux yeux des hommes, qu’on peut vendre pour les désirs lubriques de la noblesse. Avec leurs masques, Cecilia et ses consoeurs n’ont presque aucune identité propre. Et cette situation ne peut rester telle quelle. Grâce à la musique, les notes cherchent à pourfendre les barreaux de l’orphelinat, similaires à des partitions. 

 

Plastiquement, Vivaldi et moi est magnifique avec des compositions scéniques riches en détails. Le film est, par moments, aussi dynamique et léger qu’un orchestre à cordes. La photographie y est très belle, tantôt chaude - comme lors de la réception majestueuse du roi du Danemark, qui possède du reste un accent français impeccable - tantôt froide - telle l’austérité du dortoir où couchent les artistes-orphelines. Les costumes sont magnifiques, très cinématographiques, avec ces masques d’inspiration vénitienne. Le rouge des capes des musiciennes, d’une puissante intensité, ressort à l’écran et écrase le cadre. L’écrin est aussi plaisant que cette histoire de libération, d’amour et de musique. 

 

La note : 4,5 ♥ / 5

 

Vivaldi et moi est un film qui marque de par son esthétisme et ses choix scénaristiques audacieux. Un premier essai d'une grande réussite !

 

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