2024-12-14
Camp de Thiaroye : La mémoire empêchée d’un massacre français (grand format)
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Dans le cadre de la 4e édition d’Afriques en vision, le film événement de 1988, Camp de Thiaroye, d’Ousmane Sembène et Thierno Fady Sow, est diffusé dans une version restaurée aux spectateurs du Cinéma Utopia Bordeaux. L’occasion de mettre en lumière le 80e anniversaire du massacre des Tirailleurs sénégalais au camp de Thiaroye, commis par la France coloniale, en 1944. Censuré depuis 36 ans sur notre territoire, Camp de Thiaroye peut enfin s’exprimer et se partager aux yeux de tous. Une œuvre poignante, douloureuse et fondamentale dans la compréhension du passé colonial français et des exactions qui y ont été commises.
Extrait du film © Enaproc
La vérité étouffée mise en images
Camp de Thiaroye relate l’histoire vraie du massacre des Tirailleurs sénégalais le 1er décembre 1944, sous fond de colonialisme, de racisme et d’injustice. Alors qu’un régiment de soldats des Forces armées ouest-africaines retourne à un poste militaire au Sénégal après avoir combattu sur le front européen où ils ont affronté la mort tous les jours, les indignités et le racisme de la part des Français vont entraîner un événement des plus sinistres : une tuerie sanglante et arbitraire à Thiaroye, près de Dakar. Les Tirailleurs réclamaient un versement juste et équitable de leurs soldes. En réponse à cette demande, ils n'auront que des balles et des missiles envoyés dans leur direction. Le chercheur Martin Mourre parle de cet événement comme d’un "déchaînement de violence à l’encontre [d]es propres troupes [de la France] comme on en a peu vu dans l’histoire coloniale, voire dans l’Histoire tout court."
En faisant des recherches approfondies sur le film Camp de Thiaroye d’Ousmane Sembène et Thierno Fady Sow, quel ne fut pas notre étonnement de découvrir aussi peu d’articles de la presse française sur cette oeuvre, pourtant projetée cette année à Cannes Classics, durant le Festival de Cannes. Ce sont les médias d’information africains et les sites indépendants, comme Afrique XXI ou Afrikipresse, qui ont mis en lumière cette restauration exceptionnelle en 4K et l’histoire dramatique qui y est racontée.
Cette "silenciation" remonte à des années déjà. Le film a été interdit en France en 1988 et ce, jusqu’à sa diffusion à Cannes cette année 2024. 36 ans de censure, 36 ans où le peuple français a été privé d’une œuvre essentielle dans la compréhension de son passé colonial. Si quelques diffusions, notamment initiées par Claude Lelouch, ont permis de faire découvrir ce film dans quelques salles françaises, elles furent bien trop rares et discrètes. Pendant ce temps, le long-métrage de Sembène et Fady Sow faisait le tour de l’Afrique et rencontrait un beau succès auprès du public, obtenant même le Grand Prix du Jury à la Mostra de Venise en 1988. La France, quant à elle, refusait de diffuser dans ses salles de cinéma ce drame épouvantable, dont elle est pourtant l'antagoniste principale. Le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye, lors d’une intervention sur France 2, le 28 novembre 2024, déclarait : "On a régulièrement cherché à mettre une chape de plomb sur cette histoire-là."
Un long désir de vérité
© Histgeobox
En juillet 2024, l’Office national des combattants et des victimes de guerre reconnaissait officiellement six Tirailleurs sénégalais comme "morts pour la France." Une reconnaissance encore partielle, qui témoigne tout de même d’un début de prise de conscience. Au moment du 70e anniversaire du massacre en 2014, François Hollande, alors président de la République, évoquait pour la première fois les "35 à 70 tirailleurs morts cette nuit-là", sans réellement trancher avec le récit officiel. Ce chiffre, issu des rapports militaires français écrits après les événements du 1er décembre, serait toutefois sous-évalué. En réalité, les chercheurs et historiens établissent le bilan à une centaine de morts (l’historienne Armelle Mabon parle même de 400 morts). En plus de cette soirée meurtrière, 34 Tirailleurs seront jugés les 5 et 6 mars 1945 et condamnés à des peines allant jusqu’à 10 ans de prison, ainsi qu’à la dégradation militaire. La France a tout fait pour étouffer son action, d’où un travail complexe et forcément partiel pour les historiens et les chercheurs.
Dans une lettre adressée au président du Sénégal, le 28 novembre 2024, Emmanuel Macron reconnaît (enfin) le massacre de Thiaroye. Le mot "massacre" est pour la première fois utilisé dans un courrier officiel. RFI rapporte les propos de cette lettre : "La France se doit de reconnaître que ce jour-là, la confrontation de militaires et de tirailleurs qui exigeaient que soit versé l'entièreté de leur solde légitime, a déclenché un enchaînement de faits ayant abouti à un massacre." C’est une première victoire pour la vérité, notamment portée par le Collectif français du 80e anniversaire du massacre de Thiaroye. Le réseau associatif Mémoires et Partages nuance toutefois cette prise de parole, par l’intermédiaire de son fondateur-directeur Karfa Diallo, dans une déclaration sur YouTube :
"Il faut d’abord saluer ce geste. Cependant, je dois avouer que je suis très sceptique, voire même déçu des modalités de cette reconnaissance, puisque le président Emmanuel Macron n’a pas fait de déclaration directe. Quand on sait dans quelles conditions ce massacre a eu lieu, le nombre de victimes, l’étendue du mensonge d’État qui a été entretenu pendant 80 ans, je crois qu’à minima, le président devrait annoncer lui-même cette reconnaissance. Un projet de création d’une commission d’enquête parlementaire vient d’être déposé suite à notre dernière réunion à l’Assemblée nationale. Il s’agit de faire la lumière sur les zones d’ombre qui sont très importantes : on ne sait pas quel est le nombre de victimes exact, on ne sait pas non plus où les corps ont été enterrés, on n’a pas fait la lumière sur les tirailleurs qui ont été condamnés à la suite de ce massacre… Et puis, sur le mensonge d’État : on ne sait pas qui a falsifié les documents qui ont fait passer ce massacre pour une mutinerie (...)"
Cette longue et laborieuse reconnaissance met en lumière les difficultés de la France à regarder son histoire coloniale en face. Emmanuel Macron a été le premier président à qualifier la colonisation de "crime contre l’humanité" en 2017. Les traumatismes du passé ne sont toujours pas réglés huit ans plus tard. Le seront-ils un jour ? Si les prises de parole et de position se multiplient, en Algérie, au Sénégal, les démarches sont semées d’embûches. Après les mots doivent venir les actes. Le massacre de Thiaroye, malgré des avancées depuis dix ans, n’a toujours pas révélé tous ses secrets. Selon la correspondante de RFI à Dakar, Léa-Lisa Westerhoff, le Sénégal, comme la plupart des historiens du pays, est convaincu que la France dissimule toujours des informations cruciales concernant cet événement dramatique et qu’elle refuse de rendre pleinement justice.
"Ce déni s'explique parce qu'il questionne les valeurs fondatrices de notre pays et nos difficultés à les appliquer. La Révolution française a inscrit dans le marbre que "tous les hommes naissent libres et égaux en droits", alors comment la France a-t-elle pu donner naissance à la colonisation ? Comment peut-on être républicain et colonialiste ? Comment peut-on expliquer le racisme systémique hier et aujourd'hui ? Ces questionnements perdurent, font mal, et c'est pourquoi il est toujours très difficile d'en parler", explique Christelle Taraud, historienne spécialiste de la colonisation et des décolonisations.
80 ans d’omerta
Le personnage de Pays, interprété par Sidiki Bakaba, traumatisé par les horreurs de la Seconde Guerre mondiale.
Si les démarches de reconnaissance commencent enfin à aboutir, l’omerta autour du film Camp de Thiaroye est encore perceptible. Sidiki Bakaba, interprète du personnage Pays, raconte lors de la 4e édition du festival Afriques en vision, événement porté par l’Institut des Afriques, la curieuse séance vécue à Cannes Classics cette année. Il nous fait tout d'abord part de son étonnement lorsqu’à l’issue de la projection, personne ne lui a donné la parole. Il a dû de lui-même attraper un micro dans le public afin de livrer son témoignage. Pire, aucun journaliste n’a daigné lui tendre un micro à l'issue de la projection. Hormis RFI, silence sur les ondes, comme s’il ne fallait pas trop parler du film et que le diffuser, 36 ans plus tard, c’était déjà suffisant. Sidiki Bakaba nous raconte le tournage et ses conditions difficiles. Il se souvient que des hélicoptères survolaient le camp construit pour l’occasion afin d’empêcher les caméras de tourner. Camp de Thiaroye reste encore un film tabou, qui ne trouve pas de distributeur sur le territoire français, malgré une jolie restauration 4K (quelques fautes syntaxiques et d'orthographe viennent toutefois légèrement gêner la lecture des sous-titres) et une histoire résolument nécessaire à connaître et à comprendre.
Camp de Thiaroye est un récit puissant, fruit d’une collaboration 100 % africaine entre le Sénégal, l’Algérie et la Tunisie. Un fait rare qui permet d’embrasser le plus largement possible les cultures d’Afrique. Loin d’être une histoire misérabiliste, le film choisit de montrer le quotidien des Tirailleurs dans le camp, portés par l’espoir de revenir auprès des leurs, dans leur village, munis d’une somme d’argent confortable. C’est une œuvre d’écoute, où les langues de plusieurs contrées se rencontrent pour créer un dialecte unique et authentique. Camp de Thiaroye possède d’excellentes idées visuelles et narratives, comme la caractérisation métaphorique du personnage de Pays, qui n’arrive plus à parler à la suite de traumatismes vécus lors de la Seconde Guerre mondiale. Pour tout le monde, c'est un fou. Il est pourtant le seul à remarquer la présence des autorités françaises aux abords du camp la nuit du massacre. Mais incapable de parler de ce danger aux autres Tirailleurs, il subira comme ses compagnons l’ignominie nocturne. La situation de Pays entre en résonance avec le réel d’une Afrique forcée d’être muette durant des siècles.
Bien que fondamentalement passionnant, le film de Sembène et de Fady Sow n’est toutefois pas dépourvu de défauts, entre un ventre mou et un jeu d’acteurs par moments peu convaincant (la plupart des acteurs étaient des amateurs, ceci expliquant cela).
Les fissures de l’omerta
© Mémoires et partages
La vérité est un combat. Une commission d’enquête parlementaire sur le massacre de Thiaroye devrait prochainement voir le jour, avec le soutien d’une centaine de députés, si les récents événements politiques de la France ne bousculent pas l’Assemblée nationale et ne retardent pas son vote. Le Collectif du 80e anniversaire du massacre de Tirailleurs Africains à Thiaroye, piloté par Mémoires et Partages, porte ce besoin de vérité et cette volonté essentielle de mise en lumière et de reconnaissance de cet événement. Pour connaître l’avancée des doléances de membres d’associations, de la société civile et des élus (excuses formelles de la République, journée nationale du massacre, travail conjoint d’analyse et d’actions avec les pays africains concernés par cette histoire…), rendez-vous sur le site web Mémoire et Partages. Vous pouvez également faire un don et signer la pétition du plaidoyer pour la reconnaissance de Thiaroye.
En plus du riche et poignant Camp de Thiaroye, encore difficilement accessible, nous vous conseillons de visionner le documentaire Thiaroye 44, une production Les films du sillage, en coproduction avec France 24 et Public Sénat, avec la participation de TV5 Monde.
Camp de Thiaroye est un film de vérités. Dans une atmosphère où racisme et préjugés se recontrent, le drame final s’annonce en crescendo. La dernière séquence du film nous laisse sans voix et marque les esprits par sa cruauté spectaculaire. Face à l’injustice de la réalité, les familles des victimes réclament des réponses et une reconnaissance dans les actes. Si la France a détourné le regard depuis 80 ans, elle doit, aujourd'hui et demain, faire face à sa propre ignominie, pour les victimes, les familles des victimes, le peuple africain, le peuple français et elle-même.
L’article a été écrit après des discussions avec Amélie Laik.
Sources :
Lambert E., 2020, « Pourquoi la France a-t-elle du mal à regarder son histoire coloniale en face ? », France Info.
Lerolle M., 2024, « Thiaroye, mémoires d’un massacre », CNRS Le journal.
Mémoires & Partages, 2024, « La reconnaissance biaisée d’Emmanuel Macron : une première victoire en qui en appelle d’autres ! »
Trouillard S., 2024, « Massacre de Thiaroye : des députés français veulent enfin briser l’omerta », France 24.
RFI, 2024, « Sénégal : Emmanuel Macron reconnaît qu’il y a eu un massacre à Thiaroye en 1944 ».