The Brutalist : Une fresque fascinante sur les désillusions du « rêve américain » (grand format) | TACK

2024-12-04

The Brutalist : Une fresque fascinante sur les désillusions du « rêve américain » (grand format)

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La guerre laisse des traces indélébiles sur le corps et dans l’esprit. László Toth, architecte et survivant juif des camps de concentration, émigre aux États-Unis. Quand le rêve américain s’offre à lui, les stigmates du passé ne feront que le rattraper. The Brutalist est une œuvre monumentale, menée par Adrien Brody, Felicity Jones et Guy Pearce, comme il en existe peu aujourd’hui. Entre fantasmes et illusions, le nouveau film de Brady Corbet convoque les fantômes du passé pour créer un drame poignant, douloureux et mélancolique. 

 

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© Focus Features

 Une fresque dantesque 

 

C’est l’événement de la 34e édition du Festival du Film d’Histoire de Pessac. Pour la première fois en France, le film américano-britannico-hongrois The Brutalist de Brady Corbet, lauréat du Lion d’Argent à la Mostra de Venise 2024, est projeté sur grand écran. Téléphones placés dans des sachets plastiques, jumelles infrarouges en mouvement dans la salle, les précautions du distributeur Universal sont nombreuses pour empêcher la captation de la moindre image de l'œuvre. Il faut dire que le film nourrit de grosses ambitions, notamment pour la prochaine cérémonie des Oscars où il est dans la liste des favoris pour nombre de statuettes.  

 

L’histoire relate, sur près de trente ans, la vie fictive de l’architecte juif, né en Hongrie, László Toth. Revenu d’un camp de concentration, il émigre aux États-Unis afin de connaître le « rêve américain. » Séparé de sa femme, Erzsébet Toth, durant l’Holocauste, il tente par tous les moyens de la faire sortir du pays. En attendant, il pose ses bagages à Philadelphie chez son cousin émigré Attila, et Audrey, sa femme américaine. László peine à s’en sortir financièrement et ne peut exprimer le talent qui est le sien, pourtant reconnu à Budapest. Dans une situation de grande précarité à la suite d’un conflit avec Attila, un coup du destin lui offre l’opportunité de sortir de sa condition. Le riche industriel Harrison Lee Van Buren lui propose de bâtir un édifice monumental, un centre communautaire en l’honneur de sa défunte mère, comprenant une bibliothèque, un théâtre, un gymnase et, surtout, une chapelle. László est désormais proche de vivre l’American Dream. Quelque temps plus tard, sa femme et sa nièce Zsófia le rejoignent en Amérique.

 

Cette fresque dramatique de trois heures trente (entrecoupée d’un entracte orchestré d’un quart d’heure compris dans la durée du film), co-écrite par Brady Corbet et Mona Fastvold, est portée par un Adrien Brody possédé, qui retrouve là un rôle à la hauteur de son talent. Le reste du casting s’en sort également brillamment, que ce soit Felicity Jones (Erzsébet Toth), en compagne dévouée à son mari, Guy Pearce (Harrison Lee Van Buren), en riche industriel américain et Joe Alwyn (Harry Lee Van Buren, fils de Harrison), en beau parleur imbuvable. Brady Corbet, réalisateur de L’enfance d’un chef (2015) et de Vox Lux (2018), revient sur grand écran après une excursion à la télévision pour Apple TV+ où il a contribué au réussi The Crowded Room (2023) avec Tom Holland. Dans The Brutalist, Corbet utilise un procédé des années 50 en tournant en pellicule 35 mm et en Vista Vision. Ce format rétro a un poids : « environ cent trente kilos pour 26 bobines de film », d’après le journal Les Echos. Le film est projeté dans le format 70 mm, ce qui permet de proposer une magnifique patine et une esthétique soignée. La mise en scène dépourvue d’effets trop démonstratifs va à l’essentiel, en représentant la société américaine de manière « brute », comme annoncé dans le titre. C’est une vraie proposition cinématographique, à la fois puissante, douloureuse et vertigineuse. 

 

Le récit est partagé en quatre parties (en comptant l’entracte) : « The enigma of arrival » (L’énigme de l’arrivée), « L’entracte », « The Hard Core of Beauty » (Le noyau dur de la beauté) et « L’épilogue ». Si l’histoire de László Toth est inventée, son réalisme frappe les esprits. Elle permet d’explorer plusieurs sujets et thématiques qui ont véritablement traversé les États-Unis au sortir de la Seconde Guerre mondiale : les traumatismes de la Shoah, l’émigration européenne, les illusions du « rêve américain », le « Maccarthysme », le mouvement architectural brutaliste. 

 

L’immigration européenne dans l’après-guerre

 

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Arrivée des émigrés européens aux États-Unis. © Focus Features

 

L’Amérique est un peuple d’immigration, avec une affluence européenne notable. Entre 1880 et 1914, ce sont plus de 20 millions d’Européens qui entreprennent la traversée de l’Atlantique afin de commencer une nouvelle vie en Amérique. Lors de la Seconde Guerre mondiale, le pays se montre réticent à accueillir les émigrés chassés par le nazisme. À la fin du conflit, « les États-Unis changent de politique (…) face à l’ampleur du problème des personnes déplacées, ces réfugiés de guerre qui ne peuvent regagner leur pays à la fin du conflit. Le Displaced Persons Act de 1948 met en place un vaste programme de réinstallation qui permet à près de 400 000 Européens majoritairement originaires d’Europe de l’Est de s’établir légalement aux États-Unis. » László Toth fait partie de la première vague migratoire, dès 1947. Nombre de Juifs survivants de l’Holocauste cherchent à fuir vers un nouvel idéal. Comme eux, László possède l’espoir vibrant de vivre le « rêve américain », en compagnie de sa famille. Malheureusement, un rêve n’est que trop souvent une illusion…

 

Les illusions du « rêve américain » 

 

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László retrouve son cousin émigré Attila sur le sol américain. © A24

 

« L’Amérique n’est pas un pays de rêve quand on y vit, mais c’est un pays de rêveurs », écrit Denis de Rougemont, en 1945, dans le journal Carrefour. Le concept de « rêve américain » date d’il y a plusieurs siècles, d’abord avec les pionniers du Mayflower (un vaisseau marchand anglais qui a transporté en 1620 d’Angleterre en Amérique du Nord un groupe de dissidents religieux, les Pilgrim Fathers, à la recherche d’un lieu pour pratiquer librement leur religion), puis avec les vagues successives d’immigrants qui ont déferlé sur l’Amérique, portés par un espoir sans limite. Dans une archive de l’INA de 1976, on peut entendre : « Les États-Unis est un pays qui est bâti sur un rêve, une espèce d’idée, des idées très nobles, très généreuses : l’égalité, la fraternité, la recherche du bonheur. » Le « rêve américain », dans sa version idéalisée, « signifie que toute personne vivant aux États-Unis peut, par son travail, son courage et sa détermination, réussir. Le rêve américain, c’est donc l’égalité des chances, comme valeur fondamentale, et la possibilité de pouvoir appartenir à une nation à nulle autre pareille. »

 

László fait partie de ces rêveurs, qui espèrent trouver dans les États-Unis la terre d’un futur glorieux. Il lui faut oublier l’horreur de la Seconde Guerre mondiale et bâtir de nouvelles fondations, loin d’un territoire européen meurtri, source de traumatismes. Les débuts de l’architecte dans le pays de l’Oncle Sam sont difficiles. En grande précarité, il parvient difficilement à subsister et doit laisser de côté ses ambitions. En compagnie de Gordon, un Afro-Américain, et du fils de ce dernier, il vit dans une chapelle et travaille sur un chantier naval. Surtout, il découvre la drogue et en devient rapidement addict. Après l’avoir une première fois dénigré, le riche industriel Harrison Lee Van Buren lui offre l’opportunité de mener à bien un grand projet architectural, qui deviendra son American Dream

 

The Brutalist ne cesse de nous montrer que le concept de « rêve américain » n’est qu’un concept, une idée abstraite. À l’ouverture du film, le spectateur suit László dans un plan-séquence, au moment où l’annonce de la victoire des Alliés retentit. L’espoir est de nouveau possible. Lors de l’arrivée de László aux États-Unis, la statue de la Liberté est filmée en caméra portée, à l’envers. Elle est également visible sur l’affiche du film, dans une position en biais. On comprend, dès les premières images, que le renouveau américain souhaité par le héros ne sera qu’un désenchantement perpétuel. Sur le plan personnel, familial et professionnel, l’instabilité sera le maître mot de la vie de László. La musique de fanfare revient régulièrement dans le film et appuie le sentiment d’un grandiose déchu. Tout n’est que spectacle, représentation et illusion. Les couleurs ternes rappellent, quant à elles, la dureté de la vie et l’affadissement de l’espoir initial. 

 

László se heurte brutalement à la réalité et comprend rapidement que lui et sa famille, émigrants juifs venus de Hongrie, ne seront jamais « égaux » avec les autres. Pire, la « recherche du bonheur » promue par l’Amérique ne sera finalement qu’une fuite en avant, un idéal sans fin, pour lui et sa famille. Si László est « accepté » dans la société bourgeoise américaine, c’est parce qu’il est perçu comme un génie de l’architecture et qu’il fascine par ses idées. Mais il reste aux yeux de tous un étranger, un Juif, qui porte sur son visage la douleur de la Shoah. Cette observation est d’autant plus visible sur le corps d’Erzsébet Toth, qui revient de la guerre sur un fauteuil roulant et qui est régulièrement sujette à des crises de douleurs aiguës. Elle est atteinte d’ostéoporose, une maladie des os caractérisée par une détérioration du tissu osseux, souvent causée par une carence alimentaire, et due, dans son cas, à la famine des camps de concentration. Leur nièce Zsófia est, quant à elle, plongée dans le mutisme depuis la fin de la Guerre. Le mutisme est une incapacité psychologique de parler.

 

The Brutalist nous montre par petites touches le décalage de la société américaine bourgeoise avec la réalité vécue par la famille Toth ; une réalité où la guerre, le dénuement et la mort sont devenus un quotidien. On l’observe tout d’abord avec ces grandes réceptions, presque quotidiennes, où la nourriture et l’alcool sont servis à profusion. C’est la démesure américaine qui contrebalance avec la misère vécue par les victimes des camps de concentration. Le réalisateur appuie cette comparaison avec des scintillements qui apparaissent à l’écran lors des repas, l’accentuation des bruits de verres entrechoqués, des conversations assourdies et assourdissantes. Il y a aussi Harry Lee Van Buren, fils de Harrison, qui interpelle László sur le mutisme « dérangeant » de Zsófia, qui « inquiète » les invités, alors que cette dernière a vécu l’horreur des camps et fréquenté, contre son gré, l’ignominie du quotidien. Il y a enfin Erzsébet, qui accepte qu’on la nomme Elizabeth, afin que ça soit plus facilement prononçable pour les invités et la famille Lee Van Buren. Par ce geste, elle accepte, implicitement, de se soumettre aux dominants. 

Les États-Unis vont finir par écraser les rêves d’égalité et de réussite de la famille Toth, et surtout ceux de László. Ce dernier est victime de son désir d’ascension. Depuis son arrivée sur le sol américain, il ne cesse de se droguer avec de l’héroïne, un produit de la famille des opioïdes. Est-ce pour tenter d’oublier la douleur vécue durant l’Holocauste ? Est-il tombé dans les excès offerts par l’Amérique ? L’architecte est en lutte avec lui-même, avec ses convictions, ses échecs, sa souffrance, la souffrance de sa femme, le mutisme de sa nièce, les souvenirs de la guerre. Il veut trouver une place, sa place, mais elle n’est pas ici, elle est ailleurs. Il le comprendra plus tard, grâce à Zsófia et Erzsébet.

 

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Le « Maccarthysme » : la fracture américaine

 

Harrison Lee Van Buren est un personnage au départ ambivalent. Il est à la fois tolérant et détestable, capable de renvoyer et de récupérer László d’un claquement de doigts. Il est le pouvoir ; un pouvoir qui profite de la faiblesse des autres pour en tirer avantage. Il incarne aussi la démesure américaine. « L’Américain ne croit pas aux limites. Une limite, c’est toujours la fin d’un rêve. Non seulement les limites gênent, mais ils ne veulent pas admettre qu’elles existent, sinon pour être dépassées », écrit Denis de Rougemont. C’est du reste ce sentiment de toute-puissance qui amène l’industriel à abuser sexuellement d’un László drogué, sous prétexte que ce dernier gâche son potentiel en se comportant ainsi. Une scène immonde et douloureuse qui « symbolise », en quelque sorte, la fin de tout espoir, le déchirement du « rêve américain » de l’architecte.

 

Harrison Lee Van Buren incarne la complexité de la société américaine des années 50, à la fois libertaire, violente et jugeante. L’Amérique est plongée dans le « Maccarthysme », du nom du sénateur McCarthy, qui a alimenté la peur d’une subversion communiste généralisée au sein du pays. Cette chasse aux sorcières amène la révocation d’un millier de fonctionnaires soupçonnés d’appartenir à des organisations communistes subversives, ou bien d'immoralité sexuelle et d’homosexualité, de consommation de drogues. Avant 1962, les États-Unis criminalisaient les relations sexuelles entre personnes de même sexe. Lorsque Erzsébet Toth dénonce courageusement le viol de Harrison Lee Van Buren sur son mari, l’industriel, fidèle croyant, ne supporte pas les conséquences possibles de sa propre action et de ses penchants prohibés par la société américaine. Dieu le jugera, comme l’indique la devise américaine adoptée par une loi votée au Congrès en 1956 : « In God We Trust » (En Dieu Nous Croyons). Cet événement marque métaphoriquement le crépuscule de l’idéalisme étasunien. 

 

Le mouvement architectural brutaliste

 

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La Milam Residence à Ponte Vedra Beach, Floride, réalisée par Paul Rudolph, en 1961.

 

The Brutalist évoque, en plus des thématiques précédemment citées, l’émergence du mouvement architectural brutaliste dans les années 50. Originaire d’Angleterre, il a perduré jusque dans les années 70. L’architecte suisse naturalisé français Charles-Édouard Jeanneret-Gris, dit Le Corbusier, est une figure marquante de la genèse de ce style. On comprend d’autant plus la sélection de The Brutalist dans la compétition Fiction du Festival du Film d’Histoire de Pessac, Le Corbusier étant une des figures de la ville avec La Cité Frugès, prototype de cité standardisée dans les années vingt, d’une ambition inégalée à cette époque. 

 

L’architecture brutaliste se caractérise par son béton brut et non peint, ses formes géométriques et son souci de la fonctionnalité. Cette urbanité brute et austère s’observe dans de nombreuses œuvres dystopiques, comme les ouvrages 1984 de George Orwell (1949) et I.G.H de J. G. Ballard (1975). Le mouvement est né après la Seconde Guerre mondiale d’une génération en perte d’idéalisme.

 

« Les destructions causées par la guerre ont nécessité une reconstruction à grande échelle, obligeant les architectes à privilégier l’aspect pratique, l’efficacité et la rentabilité. »

 

Les bâtiments sont caractérisés par la simplicité, des lignes épurées et des géométries austères. Le dicton brutaliste est né : « Une éthique, pas une esthétique. » 

 

Le brutalisme est en toile de fond du film de Corbet. Le centre communautaire conceptualisé par László possède une plasticité massive et grandiose, typique de ce mouvement. Ce monument apparaît comme une expiation à la guerre et le moyen pour l’artiste de montrer aux yeux du monde la violence bâtie par la main de l’homme. En résulte des dédales souterrains obscurs, humides, gorgés d’eau, qui rappellent l’austérité des camps de concentration. Il réside dans cette création colossale l’idée d’une mélancolie structurelle que Dieu viendra juger chaque jour à travers un puits de lumière. Ainsi se trouve « le noyau dur de la beauté. » L’épilogue nous montre l’importance de László sur le monde architectural, lors d’une exposition en 1980 à Venise. Lors du vernissage, alors que la nuit vient de tomber, la tristesse envahit l’espace. L’œuvre de l’architecte hongrois ne lui aura jamais permis d’atteindre ce qu’il recherchait vraiment. C’était une quête sans fin, sans véritable but, pour un homme brisé par les atrocités de la guerre. Une guerre mise en hors-champ, mais qui ne cesse de se montrer sur le corps et dans l’esprit des survivants. 

 

Un film « monumental »

 

La presse spécialisée américaine qualifie le film de « monumental » depuis la Mostra de Venise, et elle a totalement raison. Pour beaucoup de journalistes, The Brutalist est le vrai Megalopolis, projet monstre et personnel dans lequel s’est perdu son réalisateur Francis Ford Coppola. Malgré une histoire se déroulant dans les années 50, au contraire de Megalopolis qui se passe dans un futur dystopique, The Brutalist en raconte plus sur notre présent et ses dérives. Toute cause a un passé et il est primordial de questionner et de confronter l’Histoire à la réalité d’aujourd’hui. On ressent tout de même l’influence de Coppola dans l’esthétisme du long-métrage de Corbet, et plus particulièrement avec le chef-d’œuvre Le Parrain (1972). 

 

Si on peut toutefois regretter que l’entracte coupe un peu trop l’élan de la séance et que l’ellipse entre la première et la deuxième partie est un peu brusque (surtout dans la compréhension de l’évolution du personnage de Zsófia), The Brutalist n’en reste pas moins une œuvre généreuse et grandiose, profondément bouleversante, formellement passionnante. 

 

The Brutalist est un tour de force remarquable, un film d’une ampleur saisissante et troublante, malgré son budget de seulement 10 millions d’euros. Une fresque désillusionnée qui développe, à travers le parcours intime de László Toth, la fin du rêve américain et les prémisses d’une société étasunienne polarisée. 

 

 

Sources : 

Dans Le Gris, « Architecture brutaliste : origines, caractéristiques et exemples ».

Dornier Léa, 2024, « The Brutalist de Brady Corbet, un choc esthétique et une épopée américaine déjà culte », Les Echos. 

Dumont G., 2009, « Barack Obama et le rêve américain », Population & Avenir. 

Kaspi A., 1980, « Maccarthysme : La peur américaine », l’Histoire. 

Rougemont Denis de, 1945, « Le rêve américain », Carrefour.

Gonzales Maltes V., « La réinstallation de réfugiés aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale », Encyclopédie d’Histoire numérique de l’Europe.