Les Tempêtes : La mémoire interdite de « la décennie noire » algérienne (FIFIB 2024) | TACK

2024-10-23

Les Tempêtes : La mémoire interdite de « la décennie noire » algérienne (FIFIB 2024)

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TACK

© Cheval Deux Trois / La Petite Prod

 

Les Tempêtes est un film de fantômes, un labyrinthe chaotique où le passé ne cesse d’embraser le présent. L’histoire prend place dans une ville fictive du Moyen-Orient, à la contrée de la culture algérienne. D’étranges tempêtes de poussière jaune commencent à apparaître dans les champs, puis au coeur de la cité. Nacer (Khaled Benaissa), journaliste en quête de réponse après le meurtre de Fajar (Camélia Jordana), sa femme, couvre le phénomène. C’est alors que les morts reviennent parmi les vivants…

 

La cinéaste franco-algérienne Dania Reymond-Boughenou réalise un premier long-métrage poignant, projeté pour la première fois lors du Festival International du Film Indépendant de Bordeaux 2024. Dans cette histoire où le passé rencontre le présent, le surnaturel entre en écho avec le réel traumatique de « la décennie noire » algérienne (1991-2002).

 

« La décennie noire » : une guerre sans mémoire

 

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Manifestation des familles de victimes disparues en Algérie au Bureau national des droits de l’homme le 2 septembre 1998 ©AFP - STR / AFP

 

Les Tempêtes est un conte moderne qui évoque le passé étouffé de l’Algérie : « la décennie noire ». Tristan Leperlier, chercheur et auteur de l’ouvrage Algérie, les écrivains dans la décennie noire (2018), explique qu’il est complexe de dater avec exactitude le début de cette période de troubles et de traumatismes, car « le choix d'une chronologie est éminemment politique. » En octobre 1988, dans une Algérie appauvrie et corrompue par la classe dirigeante, des émeutes populaires secouent le pays. Elles aboutissent à la démocratisation et à la libéralisation du régime. C’est la fin du parti unique, le FLN (Front de libération nationale), qui régnait sur le pays depuis 26 ans. Une nouvelle Constitution est adoptée par référendum en 1989 et instaure le multipartisme. De nouveaux partis politiques sont légalisés, dont le Front islamique du salut (FIS), fondé par Abbassi Madani et son numéro 2, Ali Belhadj.

 

En juin 1990, le FIS remporte largement les élections municipales et départementales et met en avant le projet d’une république islamique fondée sur la loi coranique. En décembre 1991, les Islamistes remportent le premier tour des élections législatives algériennes. Par crainte de voir le FIS l'emporter au second tour, les généraux de l’Armée nationale populaire (ANP) décident d’organiser un coup d’État le 11 janvier 1992. Les chars envahissent Alger et les grandes villes du pays. L’état d’urgence est déclaré et le Parlement est dissous. Le second tour des élections législatives n'aura jamais lieu. C’est le « début » de ce qui est appelée la « décennie noire. »

 

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Patrouille militaire dans les rues de Raïs, dans la banlieue d'Alger, après le massacre qui a fait plus de 300 morts le 29 août 1997 ©Getty - Scott Peterson/Liaison

 

Durant une dizaine d’années des massacres de population vont avoir lieu en Algérie. Le pays est dévasté par les affrontements entre les forces de l’ordre et les groupes islamistes armés, entraînant la mort de 150000 à 200000 personnes. En 2002, l’armée annonce avoir remporté la guerre contre le FIS. Dans Algérie : les nouveaux défis (2003), Luis Martinez écrit :

 

« En novembre 2002, fort de son succès, le président algérien Abdelaziz Bouteflika, proposait (…) à Ali Belhadj, numéro deux de l’ex-FIS et acteur du drame, une libération anticipée afin de favoriser la mise en place d’une politique de concorde nationale. Celui qui était considéré comme le Savonarole algérien, inspirateur des groupes armés et détenteur de la légitimité du parti ne paraît plus soulever d’inquiétude pour les dirigeants algériens. »

 

En 2005, la Charte pour la paix et la réconciliation nationale est signée. Les islamistes qui acceptent de quitter le maquis sont alors amnistiés et les militaires coupables d’exactions sont mis à l'abri de tout procès. Par ce geste, confirmé et alourdi dans le Journal officiel en 2017, les dirigeants algériens assourdissent le souvenir de ces affrontements sanglants et la douleur de milliers de familles. Le peuple n’a jamais pu panser ses plaies. L’histoire des guerres civiles est toujours écrite par les vainqueurs, et cette union des volontés, aussi arbitraire soit-elle, prévaut sur la mémoire algérienne.

 

En 2017, le reporter Pierre Daum se rend à Bentalha pour Le Monde diplomatique, vingt ans après la nuit du 22 novembre 1997 où « plus que 400 villageois sont assassinés en quelques heures par le GIA, le Groupe Islamiste Armé. » Il y rencontre Rachid, la trentaine, qui a vu une partie de sa famille mourir cette nuit-là. Il accepte de s’entretenir avec le journaliste à l’abri des regards, de peur de recevoir de sérieuses représailles : « J’ai pardonné. Tout le monde fait des erreurs. Pour moi, ce n’étaient même pas des terroristes. C’étaient des gens débiles, qui ne connaissent pas leur religion. Car le vrai musulman n’a pas le droit de tuer ! » Partout, le silence. Un silence cadenassé par la crainte, écouté par les mouchards, bâillonné par l’omerta. L’évocation de cette période, appelée « tragédie nationale » par l’État algérien, est interdite. Si la Justice de l’État est absente, la souffrance du peuple, elle, est bien présente.

 

Le silence des vivants, la voix des morts

 

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© Cheval Deux Trois / La Petite Prod

 

Les Tempêtes parle de cette période noire sans jamais la nommer. Dania Reymond-Boughenou décide de ne pas ancrer son histoire en Algérie afin d’évoquer tous les traumatismes passés sous silence. La « décennie noire » est ainsi principalement suggérée par les non-dits. C’est un choix fort qui laisse entrer une dimension poétique et trouble dans le récit. Une dualité entre raison et folie finira par naître chez les personnages. 

 

Nacer, merveilleusement interprété par Khaled Benaissa, est en deuil après la mort de sa femme Fajar. Durant des mois, il a traqué son assassin, aujourd’hui dans la nature en toute légalité. Dans cette quête initiatique bouleversante, Nacer doit répondre à des questions incisives, semblables à des coups de poignard : La vengeance ou le pardon ? La vérité ou l’oubli ? Tandis que des tempêtes de poussière jaune s’abbatent sur la ville, les morts reviennent à la vie, inconscients de leur état passé. Sous une pluie battante, dans la nuit noire, Nacer retrouve Fajar, de retour parmi les vivants. Depuis tout ce temps, elle était dans un entre-deux. Elle ne pouvait se rendre dans l’au-delà, condamnée par la souffrance, la colère, le mutisme des vivants. Comme pour beaucoup d’autres victimes, la plaie de son meurtre n’a jamais été pansée. Face à Fajar, Nacer ne trouve plus les mots. Il n'arrive pas à la regarder dans les yeux et à accepter l’invraisemblable. Sa raison vacille face à la possibilité d'une autre vie : une existence en compagnie des morts.

 

Les Tempêtes asphyxie ses personnages et met le passé face au présent. Les âmes des victimes envahissent une terre de souffrances où il est impossible de regarder en arrière, de comprendre ce qu' il s'est passé. C’est un récit de cicatrices qui raconte les conséquences de l’amnésie imposée par l’État algérien à son peuple. Les familles des victimes sont empêchées de mener à bien leur deuil depuis des décennies. Mais à force de se taire, les défunts finissent par s'approprier le territoire des vivants.

 

Quand les images remplacent les mots

 

Entre poésie, mémoire et fantastique, Les Tempêtes raconte ce qui ne peut être raconté. Servi par une mise en scène soignée, le film dépeint une réalité mise sous le tapis qui risque tôt ou tard de rejaillir. C’est un film qui prend de l’épaisseur avec le temps, comme s’il fallait que la tempête filmique redescende pour retrouver nos esprits.

 

Prévu initialement en Algérie, le tournage du film a finalement dû être déplacé au Maroc à cause de complications liées au COVID-19. Et si Les Tempêtes est quelque peu empêché dans son ambition par son faible budget, le premier long-métrage de Dania Reymond-Boughenou reste un sacré choc, qui a fortement ému Khaled Benaissa présent dans la salle et qui découvrait pour la première fois le film. Ce soir-là, la parole et les émotions cinématographiques ont pris le relais d’un réel à la mémoire interdite.

 

Sources :
France Culture, 2024, « La décennie noire : une mémoire qui refait surface »
France Culture, 2019, « Le traumatisme de la décennie noire »
Daum P., 2017, « Mémoire interdite en Algérie », Le Monde diplomatique, p.8-9.
Mangold J., 2021, « Pourquoi les Algériens se sont-ils révoltés le 5 octobre 1988 ? », Orient
XXI.
Martinez L., 2003, Algérie : Les nouveaux défis, Sciences Po CERI.