2024-11-17
Leurs enfants après eux : dans les silences d'une jeunesse perdue (FIFIB 2024)
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Adapter un roman comme Leurs enfants après eux, c’est presque un pari fou. Couronné du prix Goncourt en 2018, le livre de Nicolas Mathieu est bien plus qu’un simple récit générationnel : c’est une immersion totale dans la France des années 90, au cœur d’une vallée industrielle en déclin. On y suit la vie d’ados paumés, englués dans l’ennui d’un été trop long, avec en toile de fond les rêves brisés d’une classe ouvrière qui se meurt. Ce qui frappe, c’est la justesse avec laquelle Mathieu capte les silences, les désillusions et les petites révoltes de cette jeunesse à la dérive. Alors quand les frères Boukherma, connus pour leur humour grinçant et leur vision singulière du monde, décident de porter ce roman à l’écran, la question est évidente : comment vont-ils réussir à capter cette atmosphère si particulière et ce mélange de dureté et de tendresse qui fait toute la force du livre ?
Le défi de l’adaptation d'une fresque littéraire à l’écran
Leurs enfants après eux est une œuvre d'une grande subtilité au sein de laquelle Nicolas Mathieu présente une galerie de personnages aux trajectoires croisées. Comme tout le monde, mais suffisamment attachant pour que leurs singularités nous touchent, leurs présences pleines et entières à l’écran me semblaient à la fois primordiales pour cerner le déterminisme au sein duquel chacun prend place, mais aussi infaisable en 2h. Et bien que le film soit un coup de cœur, ça n’a pas vraiment manqué. Les frères Boukherma ont décidé de se focaliser sur Anthony, personnage de premier plan dans le roman également, afin d’offrir une histoire complète aux spectateurs. Paul Kircher incarne avec talent la paresse de cet adolescent perdu, à qui l’ennui fourni l’aventure. Les autres personnages ne bénéficient pas de la même attention et restent en surface, ce qui peut décevoir un tantinet quand on sait que beaucoup de l'intrigue repose sur leurs états d’âme.
Dans cette adaptation, le personnage d’Hacine, joué par l’acteur Sayyid El Alami à la tête de Pampa qui sortira début 2025, prend une tournure différente. Violent, revanchard, et marqué par un silence pesant, ses accès de colère peuvent surprendre, d’autant que le film ne donne presque aucune clé pour comprendre son évolution. Fils d'immigrés maghrébins, il porte en lui l’héritage d’une humiliation transmise de génération en génération. Dans le roman, son histoire incarne la difficulté d’échapper aux étiquettes imposées par la société, ainsi que la rage sourde de ces familles marquées par le racisme et la discrimination. Son personnage rompt avec cet engrenage et s’émancipe de ces carcans. À l’écran, cette dimension semble diluée, laissant le spectateur face à un personnage dont les motivations restent floues.
Un point de vue masculin
Dans l’adaptation des frères Boukherma, la relation père-fils prend le devant de la scène, notamment entre Hacine et son père, ainsi qu'entre Anthony et Patrick. Ce choix met en avant la transmission d'une certaine forme de masculinité, souvent marquée par la violence et la frustration. Hacine, en particulier, incarne cette colère transmise par son père, un homme silencieux et résigné, blessé par des années de discrimination et de marginalisation. Anthony, de son côté, observe son père Patrick, brisé par le chômage et l’alcool, et s’imprègne malgré lui d’un modèle de virilité toxique, où la fuite et le désenchantement semblent devenir des refuges face à l’échec.
Les personnages féminins qui jouent un rôle essentiel dans le roman de Nicolas Mathieu, sont mis de côté. Les femmes, comme Stéphanie incarnée par Angelina Woreth ou la mère d’Anthony interprétée par Ludivine Sagnier, apportent un souffle de légèreté et des moments de tendresse qui venaient contrebalancer l'atmosphère pesante de la vallée industrielle. Ces scènes, qui offraient une pause face à la violence ambiante, sont remplacées dans le film par des séquences centrées sur les romances adolescentes d’Anthony. Bien que tout aussi agréables, ces moments se vivent toujours à travers le prisme masculin, capturant la découverte des femmes et de la sexualité par Anthony, dans un contexte lié à l’exploration de soi à l’adolescence. Ces instants, certes teintés de désir et de curiosité, continuent de renforcer la focalisation sur la masculinité et l'expérience intime des jeunes hommes, tout en laissant en arrière-plan les figures féminines qui apportent une autre dimension au récit initial.
Un choix particulièrement ingénieux des réalisateurs a été de sélectionner deux acteurs au visage doux et à l’apparence encore juvénile pour incarner Hacine et Anthony. Ce casting souligne que la violence ne leur convient pas et qu’elle n'est pas un choix délibéré, mais plutôt une conséquence du conditionnement dans lequel ils évoluent. En les présentant ainsi, le film met en avant la tragédie de jeunes hommes pris au piège d’un déterminisme social, rappelant les œuvres de Zola qui explorent comment l’environnement familial et social façonne inexorablement les destinées. Cette approche renforce la dimension tragique de leur parcours, montrant que leurs comportements destructeurs résultent d’un héritage douloureux plutôt que d’un choix personnel.
La mise en scène et la direction artistique : une atmosphère fidèle à l’esprit du roman
L’histoire se déroule au milieu des années 1990, période que les réalisateurs ont eu à cœur de retranscrire fidèlement sans pour autant l’idolâtrer.
La photographie du film joue un rôle crucial dans la restitution de l’ambiance particulière du livre. La lumière crue et écrasante de l’été est omniprésente, accentuant la langueur et l’épuisement des journées. Elle sert aussi à symboliser l’oppression et l’inexorabilité du déterminisme social. La chaleur, presque palpable, alourdit l’atmosphère et exacerbe les tensions, qu’elles soient internes ou relationnelles.
Les scènes nocturnes, en revanche, offrent une respiration bienvenue. Les ombres s’étirent, les lumières artificielles des lampadaires et des néons créent un univers plus intimiste, voire onirique. Ces contrastes entre jour et nuit permettent aux réalisateurs de moduler le rythme du récit, tout en jouant sur les émotions du spectateur.
La bande-son du film est un autre pilier de cette immersion. En intégrant des morceaux emblématiques des années 90, les frères Boukherma ancrent leur récit dans une époque précise, tout en éveillant une certaine nostalgie. Les choix musicaux, allant du grunge à la pop, reflètent les états d’âme des personnages, oscillant entre rage, désillusion et quête d’évasion.
Les silences, tout aussi importants, sont savamment utilisés. Ils soulignent l’isolement des protagonistes, amplifiant leur mal-être ou leur introspection. Ces moments de silence, souvent rompus par des bruits ambiants (le vent dans les arbres, le bourdonnement d’une télévision laissée allumée), participent à cette peinture sonore de la vallée, à la fois vivante et moribonde.
Enfin, le choix d’une esthétique brute, quasi documentaire, vient renforcer l’authenticité du film. Les frères Boukherma évitent les effets trop esthétisants au profit d’une caméra qui capte l’instant avec sincérité. Les plans fixes sur les visages des personnages, souvent en gros plan, mettent en avant leurs émotions sans artifice, rendant leurs états d’âme tangibles. Les mouvements de caméra lents, presque contemplatifs, permettent de s’imprégner pleinement des lieux et des atmosphères, tout en laissant respirer les dialogues et les silences.
En somme, la mise en scène et la direction artistique des Boukherma apportent une profondeur supplémentaire à l’adaptation. Elles transforment les pages du roman en une expérience sensorielle qui, tout en restant fidèle à l’œuvre originale, impose sa propre signature visuelle et sonore.