2024-10-20
The Substance : Vous n’êtes plus seule(s) (FIFIB 2024)
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Avez-vous déjà rêvé d’une meilleure version de vous-même ? Vous devriez essayer ce nouveau produit : THE SUBSTANCE. Injectez-le, suivez les instructions et n’oubliez jamais : YOU ARE ONE (vous êtes un).
Quand Coralie Fargeat embrasse la démesure
The Substance est un film qui tache. Beaucoup. Vraiment beaucoup. Le deuxième long-métrage de la française Coralie Fargeat, après son prometteur Revenge (2018), frappe un grand coup dans une industrie cinématographique américaine de plus en plus aseptisée. Demi Moore incarne Elisabeth Sparkle, une ancienne gloire d’Hollywood, aujourd’hui animatrice d’une émission de fitness. Son producteur Harvey (Dennis Quaid) décide de se séparer d’elle après des années de bons et loyaux services. La raison ? Elle ne serait plus dans les carcans de beauté instaurés par une industrie masculiniste. Place à la jeunesse ! Car dans cet engrenage mercantile, il faut sans cesse renouveler le « produit » et trouver la future « bimbo » qui fera frétiller les téléspectateurs. Elisabeth constate avec violence cette réalité, la fin d’une chute entamée depuis plusieurs années déjà. L'icône n’est plus. Elisabeth découvre alors THE SUBSTANCE, un liquide vert clair permettant de générer physiquement une nouvelle version d’elle-même : plus jeune, plus radieuse, plus athlétique. En somme, plus parfaite. Il suffit de s’injecter le produit à l'aide d'une seringue et de respecter les instructions à la lettre : vous activez une seule fois, vous stabilisez chaque jour, vous permutez tous les sept jours sans exception. Quand Sue (Margaret Qualley), cette « meilleure » version d’Elisabeth apparaît, il ne reste plus qu’à suivre les règles…
The Substance est le film choc de cette fin d’année, qui vient dynamiser un Hollywood endormi et en perte d’idées, comme ce fut aussi le cas lors du Festival de Cannes 2024, où il est reparti avec le prix du « meilleur scénario original ». Coralie Fargeat s’empare des codes du cinéma d’horreur, et plus particulièrement du body horror, pour délivrer un film mélangeant science-fiction, satire et monstruosité. Le film n’est pas tant une œuvre féministe que critique sur le regard des hommes sur les femmes. Pendant presque deux heures trente, The Substance ne lâche jamais son spectateur et repousse toujours plus loin son concept. Alors que l’on pense être arrivé au bout du processus, Coralie Fargeat continue dans une démesure jouissive et baroque qui fera penser au film La Grande Bouffe de Marco Ferreri (1973). La réalisatrice aborde la notion d’esthétisme, d’art, de beauté, de jeunesse, de morale, comme dans le roman Le Portrait de Dorian Gray (1890) d’Oscar Wilde, à l’intersection du fantastique et de la philosophie. De la même manière que ce récit de la fin du XIXe siècle, The Substance interroge la quête de la beauté éternelle, la dualité entre l’apparence et la réalité intérieure ; l’art comme miroir de l’âme. The Substance est une histoire de personnages qui n’hésite pas à faire plonger ses actrices dans une mise en abîme déconcertante.
Demi Moore : le reflet d’une ancienne « femme fatale »
Pour faire un grand film, il faut de grandes actrices. Demi Moore tient avec Margaret Qualley le rôle-titre, dans un relai générationnel saisissant de justesse. Elle accapare l’image, en jouant, justement, sur sa propre image de star oubliée de l’industrie ; une ancienne gloire des années 90 qui trouvera son apogée dans le drame fantastique Ghost (1990) en compagnie de Patrick Swayze. Après le succès mondial du film, elle devient la sex-symbol de l’époque et enchaîne les rôles de femme fatale, comme Proposition indécente (1993) et Striptease (1996). Mais Hollywood est cruel et ses histoires de cœur vont finir par davantage intéresser la presse que sa carrière d’actrice, notamment après sa séparation avec Bruce Willis (2000) et sa mise en couple avec le jeune Ashton Kutcher (2005). Demi Moore se fera, dès lors, bien plus discrète dans l’industrie… Jusqu’à ce retour fracassant dans The Substance où Coralie Fargeat lui sert un rôle sur-mesure, une mise en abîme aussi étrange que passionnante sur sa propre personne, qui renforce encore plus ce désir de subversion du « male gaze ».
Demi Moore est saisissante et hypnotisante. Coralie Fargeat la filme en gros plan et en contre-plongée, examine sa peau, s’attarde sur chaque détail de son être, sans passer par quatre chemins. Les sentiments passent par le regard, très souvent ténébreux, entre la honte, la haine et le vide. Elisabeth Sparkle ne veut pas être remplacée et n’accepte pas cette réalité aussi cinglante qu’arbitraire. Mais plus qu’être remplacée, elle ne veut pas être oubliée. Si The Substance traite frontalement du « regard masculin » sur le corps de la femme, et sur la femme en général, il aborde implicitement d’autres thématiques de manière subtile. Elisabeth est par exemple en proie à une solitude totale. Après la gloire, vient l’oubli. Après l’oubli, vient l’isolement. Après l’isolement, vient l’abandon. L’ancienne star n’a pour seule relation que son propre reflet. Et quand celui-ci devient trop douloureux pour elle, voire monstrueux, la tentation d’échappement devient grande. The Substance montre comment le regard des hommes peut très souvent anéantir le propre regard des femmes sur elles-mêmes.
Margaret Qualley : la nouvelle icône d’Hollywood
Révélée dans la série The Leftovers (2014), Margaret Qualley ne cesse de s’imposer dans le paysage cinématographique mondial. Elle brille aux yeux de tous dans Once Upon a time… in Hollywood (2019) de Quentin Tarantino ; un film qui montre déjà implicitement le relais entre l’ancienne et la nouvelle génération d’acteurs aux États-Unis.
2024 est l’année de Margaret Qualley avec des productions toutes plus prestigieuses les unes que les autres : Pauvres Créatures et Kinds of Kindness de Yórgos Lánthimos, Drive-Away Dolls d’Ethan Coen, et donc The Substance de Coralie Fargeat. L’actrice de 29 ans incarne Sue, le pendant d’Elisabeth Sparkle. Elle resplendit et magnétise, de par ses yeux et le filmage de son corps. De la même manière qu'Elisabeth, Coralie Fargeat s’attarde sur sa peau, sur son corps dépourvu de « défauts ». Elle enchaîne les gros plans et les ralentis sur son fessier, sa poitrine, son visage éclatant, sa peau ruisselante. Sue devient rapidement la nouvelle icône que le show-biz s’arrache… Ou comment le physique prévaut sur tout le reste. Si Elisabeth possède un regard composé de multiples émotions où le passé se conjugue au présent, Sue, quant à elle, possède un regard d’avenir qui ne demande qu’à charmer, « exciter », conquérir. C’est une marionnette au service de projets mercantiles ; l’argent et le sexe comme seuls moteurs d’une industrie phallocrate. Et dans quelques années, il faudra la remplacer à son tour par quelqu’un de plus jeune, de plus « attrayant », de plus « parfait ». Le film présente cette boucle infernale, comme si aucune échappatoire n’était possible.
Le reflet de soi et de l’autre : les personnages « cachés » du film
Le miroir est l’élément central de The Substance. Les personnages passent leur temps à s’observer et se scruter dans les moindres détails, particulièrement Elisabeth qui devient obsédée par l’image qu’elle renvoie et par l’image que lui renvoie Sue ; la preuve avec une scène remarquablement interprétée par Demi Moore où Coralie Fargeat réinvente le rendez-vous manqué dans une rage graduelle. On se rend alors compte, petit à petit, que le reflet de chacun des protagonistes constitue un personnage en soi. Quand Elisabeth se regarde, elle ne se voit pas réellement : elle en voit une autre. Est-ce l’ancienne Elisabeth, alors au firmament de sa carrière et de sa jeunesse ? Est-ce Sue, reflet douloureux d’une juvénilité perdue et irrécupérable ? Est-ce une vision monstrueuse, déformation suprême de l’être ? Quant à Sue, voit-elle Elisabeth, star d’antan qui l’empêche de s’affranchir complètement ? Observe-t-elle l’idée même d’une forme d’avidité et d’une gloire possible ?
L’utilisation du miroir, et donc du reflet, n’est évidemment pas propre au film de Coralie Fargeat. Il fut maintes fois utilisé auparavant dans toutes formes culturelles pour traduire une personnalité dédoublée, un trouble, ou toute autre interprétation (Alice au pays des merveilles, Le miroir à deux faces). The Substance s’en empare à son tour et martèle l’effet à l’excès, nous faisant perdre, comme pour ses personnages, toute notion de discernement. Ici, le reflet offre l’imitation de l’autre, l’analogie du réel vers un monde cauchemardesque proche des Enfers, une réplique déformée et déformante de l’identité, de l’altérité, de la réversibilité. Le film veut nous faire croire, par sa mise en scène, à un parallélisme pratiquement exact de deux personnages reproduisant les mêmes scènes et qui ne feraient qu’un. En réalité, il y en a toujours une qui prend le dessus sur l’autre et l’équilibre, émotionnel et intellectuel, devient des plus fragiles ; le puissant finit par toujours « bouffer » le plus faible, dans la vie, comme dans l’esprit. Et dans cette société de consommation, au milieu de la nourriture grasse et balancée, les femmes ne sont perçues que comme de la chair : la corne d’abondance des hommes. Mais lorsqu’ils s'attendent à découvrir une chair de désir lors d'un show final, elle apparaît finalement comme une chair monstrueuse et satirique. Les hommes ne peuvent plus contrôler ce qui est désormais incontrôlable : le reflet de leur regard insistant, encombrant et pernicieux sur les femmes. Telle est la conclusion amère d’une réalisatrice qui veut remuer le monde pour faire ouvrir les yeux à ceux qui préfèrent détourner le regard.
Coralie Fargeat : symbole d’une « French Touch » féministe
La France à la côte à Hollywood. Si certains réalisateurs comme Louis Leterrier (Insaisissables, Fast X) ou Alexandre Aja (La colline à des yeux, Piranha 3D, Mother Land) collaborent régulièrement sur de plus ou moins grosses productions US, une nouvelle génération de réalisateurs français commence doucement à s’imposer… et particulièrement des réalisatrices. On nommera Julia Ducournau, héritière du cinéma de David Cronenberg, avec Grave (2016) et Titane (2021), qui travaille actuellement sur un nouveau film nommé Alpha pour la réputée société de production américaine A24, Justine Triet et son Anatomie d’une chute (2023), qui a obtenu pour ce film la Palme d’or à Cannes (2023) et l’Oscar du meilleur scénario original (2024), et donc Coralie Fargeat et son subversif The Substance. Elle fait partie de la French Touch actuelle, résolument féministe, qui remet au goût du jour le cinéma de genre français. En seulement deux longs-métrages, la réalisatrice a imposé une identité singulière dans le paysage cinématographique international. Avec The Substance, Coralie Fargeat prolonge son travail entamé dans Revenge où elle retournait les codes de la virilité pour mieux les déchiqueter. Elle est aussi l’exemple que l’on peut « percer » sur le tard (à 48 ans) et que le temps n’est pas un frein à la productivité et à la créativité.
Côté technique, le film n'est pas en reste. The Substance explose la rétine avec une sublime photographie pop et kitch, des couleurs saturées, des effets visuels à foison, des mouvements de caméra frontaux, une profondeur de champ amplifiée. Comme dans Revenge, la tension augmente au fil des minutes et le spectateur est en attente de l’inéluctable. Et pourtant, même si la fin semble nous être balisée, elle nous surprend, nous scotche sur place, nous fait rire par son outrance, sur la musique étourdissante de Ugly and Vengeful d’Anna von Hausswolff (2018). La bande originale du film est, quant à elle, composée par Raffertie, avec un thème principal rappelant la mécanique automatique des défilés de mode. Le film est justement construit sur un tempo graduel, comme si on écoutait des talons aiguilles fracasser le podium ; jusqu’au moment où le talon se casse et qu’un crissement détonne. Il est alors temps de lâcher le monstre, à la manière des corps disproportionnés représentés dans Satyricon de Federico Fellini (1969).
Peut-on reprocher à The Substance un excès de références (Carrie (1976) de Brian de Palma, Shining (1980) de Stanley Kubrick, Lost Highway (1997) de David Lynch), jusqu’à la reproduction identique de scènes Hitchcockiennes ? Peut-être, mais le film est tellement généreux, moderne, inventif, qu’il finit par l'emporter sur d’éventuelles réserves. Et n’est-ce pas, encore une fois, une autre mise en abîme, plus cinématographique cette fois-ci ? En tout cas, la salle de cinéma était tantôt asphyxiée par cette montée en tension, tantôt hilare face à cette grossièreté assumée, ce jusqu’au-boutisme organique. Coralie Fargeat va le plus loin possible dans l’horreur pour dénoncer, choquer, nous faire ouvrir les yeux. Car il faut parfois renverser la table brusquement pour se faire entendre. Le film est en tout cas un beau succès au box-office américain et déferlera très prochainement dans les salles françaises. Pour le meilleur… et surtout pour le pire !