Un monde fragile et merveilleux : L'amour et l'espoir du peuple libanais (FIFIB 2025) | TACK

2026-02-14

Un monde fragile et merveilleux : L'amour et l'espoir du peuple libanais (FIFIB 2025)

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Un monde fragile et merveilleux de Cyril Aris est le raz-de-marée sensitif et émotionnel de ce début d’année. Avec son nouveau film, le réalisateur libanais du documentaire Danser sur un volcan (2023) questionne la place actuelle de l’amour et de l’enfant au Liban, alors que le pays traverse une nouvelle fois une grave crise sociale, politique et économique. "Nos enfants vivront-ils dans un meilleur monde que nous ?" s’interroge Cyril Aris, lors de la séance de présentation du film lors de l'édition 2025 du FIFIB. Vaste question, dont il n’est pas toujours heureux d’y penser et d’y répondre. A découvrir au cinéma ce mercredi 18 février.

 

 

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L'amour contre vents et marées

 

Un monde fragile est merveilleux a commencé à être écrit en 2019 et n’a eu de cesse de grandir et de mûrir dans l’esprit de son réalisateur. Quelques mois après le début de son écriture, la crise économique libanaise éclate, fin 2019, plongeant le pays dans le chaos. Deux mois après, c’est la crise sanitaire mondiale qui enfonce un peu plus la population dans la détresse. En conséquence, la livre libanaise a perdu plus de 90 % de sa valeur en sept ans, d'après le média L'Orient - Le Jour, entraînant une inflation record et une insécurité alimentaire en expansion. C’est tout le peuple libanais qui se retrouve entraîné dans cette situation invivable, fruit d’une succession de tragédies depuis plus de 50 ans. Cette dernière crise semble toutefois être celle de trop. 

 

Cyril Aris, avec son premier long-métrage de fiction, prolonge son travail documentaire en apportant un point de vue juste et authentique sur son pays natal. Un monde fragile et merveilleux aborde subtilement, mais explicitement, la situation politique et économique libanaise, et ses conséquences sur un couple souhaitant avoir un enfant. La problématique est légitime : comment pourrait-on élever un enfant dignement dans ce chaos ambulant ? Mais si toutes les perspectives semblent annihilées, Cyril Aris insuffle des notes d’espoir à cette réalité moribonde. C’est toute la mentalité libanaise qui est ainsi montrée, celle de ne rien lâcher, d’alimenter l’espérance, de croire à un monde meilleur. Quitte, parfois, à se brûler les ailes. 

 

Cyris Aris n’est pas un idéaliste et montre les difficultés de ses concitoyens à (sur)vivre dans cette existence douloureuse. Ce qu’il expose aussi, c’est la résilience de tout un peuple, leur volonté farouche de s’en sortir, de garder le sourire quoiqu’il arrive. L’amour se doit d'être possible. 

 

Ainsi est née cette histoire d’amour entre Nino (Hasan Akil), propriétaire d’un restaurant et Yasmina (Mounia Akl), dans la politique. Cyril Aris y insuffle une modernité dans ses thématiques et sa mise en scène. Le film commence sur un tempo effréné, avec des scènes de cuisine survitaminées dignes de la série The Bear. La photographie est clinquante, remplie de couleurs chatoyantes et contrastées. Elle entre en correspondance avec la vie et l’amour qui transparaissent chez les personnages de cette histoire, et dans Beyrouth, la capitale libanaise. Cyril Aris filme le souffle de la vie avec une énergie palpable et organique. L’amour semble plus fort que toutes les difficultés de la vie. Elle jaillit dans l’enfance, avec l'utilisation d'une petite focale (pour symboliser la mémoire de la jeunesse), et dans le monde adulte, via une mise en scène plus débordante et expansive, avec des cadres enrichis, des plans-séquences, un découpage ciselé. 

 

Et puis, tout bascule, tout s’enraye. Le Liban sombre, économiquement, politiquement et socialement. Le rythme du film diminue, se pose malgré lui. Les couleurs chaudes perdent de leur intensité, de leur contraste. Elles deviennent  bleues, froides. Cyril Aris fait le pari de la rupture de ton, quitte à déboussoler son spectateur et à l’amener ailleurs, sur de nouvelles pistes de réflexion. Cette dualité se retrouve également avec Nino et Yasmina, coincés entre deux eaux.

 

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© UFO Distribution

 

Au-delà des rêves

 

Nino, propriétaire d’un restaurant, symbolise l’état d’esprit libanais, un jusqu’au-boutisme démesuré, qui veut défier les lois du raisonnable. Nino se perd dans ses rêves d’enfant, cette vision optimiste et idéalisée de l’existence, même quand celle-ci n’offre plus de possibilité. Même si son restaurant prend l’eau, faute de clients (le coût de la vie étant trop élevé), il veut garder le cap et ne pas admettre l’évidence. Il conserve son flegme naturel, mais le vernis de ses rires commence à se craqueler. Yasmina, quant à elle, est plus rationnelle, réaliste sur cette situation insoutenable. Elle veut le meilleur pour son futur enfant, qu’il puisse grandir dans un cadre sain, loin de la misère et des tensions permanentes. Alors quand une opportunité s’offre à elle, un choix devra être fait. 

 

Partir n'est pas facile. Partir, c’est abandonner le Liban, ses racines, son histoire, ses souvenirs. C’est une décision lourde de conséquences. Nino et Yasmina s’aiment toujours avec passion, mais l’avenir de leur monde est un questionnement sans fin, qui altère la puissance émotionnelle de leur relation. Les rêves se heurtent à la réalité, la réalité se heurte aux rêves. L’histoire amoureuse s’effrite, à mesure que le Liban perd de son âme, de son intensité. Le Liban est à la fois un pays merveilleux, avec une diaspora foisonnante, des paysages sublimes et colorés, une histoire passionnante, et un pays fragile, gangréné par des politiques corrompues.

 

Pourtant, dans cette espérance annihilée, il reste le rire entre deux personnages qui s’aiment et se comprennent encore et toujours, qui partagent la douleur et les doutes de chacun, qui chérissent leur enfant, qui s’évadent dans une “île” mentale et métaphorique, en prenant un train tout aussi imagé (symbole d’une connexion, d'un passage, entre les pensées des personnages, entre la population libanaise, lorsqu'il est en mouvement, et d’une fracturation, lorsqu'il est à l’arrêt). Des choix doivent être faits, certes, mais le premier d’entre eux est l’amour qu’ils se portent et qui ne disparaît jamais. Toutes ses émotions passent aussi par le jeu d’acteurs du duo, enfant et adulte, d’une justesse saisissante (tout comme les seconds rôles). 

 

La note : 4,5 ♥ / 5

 

Des fois, l’amour nous sauve quand on se retrouve dans des périodes sombres”, nous confie Cyril Aris. Pendant deux heures, nous nous sommes évadés dans un Liban que l’on ne connaît que trop peu, dans une vie vivante et partagée, dans un espoir démesuré mais tellement généreux. Un grand film de cette année, d’une justesse implacable, où la mise en scène est au service de l’histoire et de l’image. Magnifique.

 

 

Crédits photos : © UFO Distribution

 

 

 

 

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