Resurrection : Le cinéma sur la route de l'existence | TACK

2025-12-10

Resurrection : Le cinéma sur la route de l'existence

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Il sort enfin en salle ! Le très attendu Resurrection du jeune prodige chinois Bi Gan arrive sur nos écrans ce mercredi 10 décembre, après avoir conquis les spectateurs lors du dernier Festival de Cannes où il est reparti avec le Prix spécial du jury. Un film hors-norme à travers cinq époques différentes, une explosion visuelle de tous les instants, un hommage démesuré au genre cinématographique - des frères Lumière à aujourd’hui - et à l’Histoire de la Chine. C'est LE choc sensoriel de cette fin d’année, qui redessine, avec singularité, la science-fiction telle qu'on l'a connaît, dans une perspective séculaire. Grandiose. 

 

Resurrection du réalisateur chinois Bi Gan a été le choc de la 78e édition du Festival de Cannes. Les superlatifs autour du film ont été nombreux, provoquant, de ce fait, une attente colossale. Écran Large le qualifie “d’un incroyable chef-d’œuvre SF et rêve de cinéma ultime”, Le Temps, “d’une machine à rêves”, France Info de “film hallucinant (...) à la beauté saisissante”. Les Inrocks parle même d’un “film poème qui réaffirme l’importance du cinéma”. Mais il serait mentir d’écrire que Resurrection a fait l’unanimité. Le Figaro, TF1 et une grande partie des critiques américaines ont rejeté le film, parfois violemment. Forcément, un tel grand écart questionne. 

 

 

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Un voyage sensoriel

 

Que l’on aime ou que l’on aime pas Resurrection, nous pouvons tout de même nous mettre d’accord sur un point : le film est une proposition unique, novatrice sur bien des aspects, qui ne peut laisser indifférent. Et une fois les images projetées, la balance n’a eu de cesse, de notre côté, de pencher en direction des plus enthousiastes. Car oui, Resurrection est bien le chef-d’œuvre annoncé ; une ôde démentielle au genre cinématographique et à l’Histoire de la Chine. Il est vrai que le long-métrage de Bi Gan est profondément exigeant et il est tout aussi juste de comprendre qu’un tel format narratif, quelque peu destructuré, peut laisser de côté nombre de spectateurs.

 

L’histoire nous plonge dans un monde où les humains ne savent plus rêver. Un être pas comme les autres perd pied et n’arrive plus à distinguer l’illusion de la réalité. Seule une femme voit clair en lui. Elle parvient à pénétrer ses rêves, en quête de vérité. Ça, c’est le postulat. Il est surtout un prétexte pour nous amener dans une odyssée tantôt onirique, métaphorique et poétique, tantôt abrupte, froide et poisseuse. Il y a une vraie dichotomie des sens et des sentiments. Le récit se partage en six segments, qu’on peut aussi appelés tableaux. Ces derniers ne sont pas nécessairement connectés entre eux et possèdent leur propre identité. Nous sommes dans un voyage comprenant plusieurs escales à travers le temps. Nous commençons par un hommage au cinéma muet, en couleurs cette fois-ci, avec des références aux frères Lumière, "pères" de cet art. Nous poursuivons notre plongée dans le cinéma et la Chine avec des hommages aux genres symboliques, expressionnistes et contemporains. C’est une virée dans les méandres du 7e art, dans un mélange de complexité et de clairvoyance. Resurrection parvient à créer des ambivalences qui, métaphoriquement, se relient ou se complétent. Sa grande force est de conjuguer le passé tout en affirmant sa singularité. 

 

L’histoire se passe en 2068, épousant le genre de la SF. Nous ne sommes toutefois pas ici dans une approche futuriste de nos vies - comme le propose la majorité des films dits de science-fiction - mais dans sa définition stricto sensu, à savoir l'alliance de la “science”, la somme des connaissances, et de la “fiction”, la création de l’imagination. Bi Gan adopte ici un point de vue passionnant sur la Chine et sur le monde, et propose un panorama original et homérique du XXe siècle. 

 

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© Les Films du Losange

 

 

Transcender l'hommage

 

Resurrection conjugue le cinéma des frères Lumière avec un hommage au fameux “arroseur arrosé”, le cinéma de Georges Méliès - et son Voyage dans la lune (1902), l’expressionnisme allemand avec la figure du Nosferatu de 1922, les années 90 - début 2000, avec des films à l’esthétique hong-kongaise comme In the mood for love (2000), la modernité avec un plan-séquence - forme absolue du cinéma, apparue dès 1927 dans l'Aurore de Friedrich Wilhelm - de 35 minutes qui coupe le souffle… Bi Gan n'est jamais dans la démonstration et propose une image au service de l'histoire, et une histoire au service de l'image. Chaque choix stylistique est pertinent. La photographie est sublime, l'étalonnage soigné, le montage parfait. La scène de karaoké est juste hallucinante de maîtrise. Un geste d'amour au cinéma et à l’image animée et qui montre qu'avec un budget de seulement 15 millions d’euros, on peut réaliser de très grandes choses. Une prouesse totale et enivrante, le tout porté par la musique du groupe français M83.

 

Le travail de Jackson Yee dans le film est colossale, puisque l'acteur principal de cette odysée n'interprète pas moins de 5 rôles différents (!), le tout dans un tournage qui aura duré une année (!). Quel dommage de voir le film si mal distribué sur le territoire national (surtout en comparaison à des sorties de Noël peu attrayantes), notamment sur Bordeaux. Malgré les efforts du distributeur français Les Films du Losange, le long-métrage n'est seulement distribué que par les fidèles lieutenants du 7e art, l'Utopia Bordeaux, qui brave la froideur des complexes autour d'eux. On peut les remercier, car il serait dommage de passer à côté de la claque de cette fin d'année. 

 

La note : 5 ♥ / 5

 

Resurrection est un rêve halluciné et hallucinant imbriqué dans un autre rêve, lui-même plongé dans un autre rêve. Oui, la narration est désarticulée, vidée de sa chair, quitte à la voir mourir, mais c’est pour mieux la voir revivre, dans un autre lieu, un autre espace, une autre vie. Un patchwork sensitif, qui passe en premier lieu par tous les sens humains, avant de se rejoindre dans la force de l’esprit. Chaque rêve à sa propre touche et n’est pas obligatoirement la suite de l’autre, juste une réflexion visuelle, audacieuse, épique, sur la Chine et le cinéma. Et un rêve, fondamentalement, se détache du réel pour nous plonger dans l’imaginaire absolu. À la fin de tout, la vie reprendra son cours, tel est le sens de l’Histoire, avec un grand et un petit “h”. 

 

 

 

 

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