2025-11-20
Rencontre avec Vicken Sayrin, fondateur de Previeew, la plateforme dédiée au média et aux professionnels de la musique (MaMA 2025)
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Pour la première fois, l’équipe de TACK a débarqué au MaMA - Music & Convention, du 15 au 17 octobre 2025, un événement incontournable de la scène musicale professionnelle. Si les concerts, au nombre de 150, occupent une place prépondérante pendant le festival, la partie Convention n’est pas en reste avec de nombreuses conférences, focus, workshops, débats et rencontres au programme. C’est durant l’une de ces conférences, centrée sur la curation et le journalisme, que nous avons rencontré Vicken Sayrin, fondateur d’une toute nouvelle plateforme qui cherche à réunir les professionnels de la musique et les médias : Previeew. Rencontre avec un passionné de musique qui croit plus que jamais à la critique humaine face à la saturation du marché musical.
En introduction
Dans les salles soigneusement cachées de L'Elysée Montmartre, nous faisons la rencontre de Vicken Sayrin, fondateur de la plateforme Previeew et prochainement de Revieew. Ce projet de remettre la curation humaine au centre d'un marché de la musique étouffé nous a interpellé et intéressé, et nous souhaitions en apprendre davantage sur son fonctionnement. Entrepreneur à la vision optimiste et humaine, loin des clichés du monde de la tech, Vicken Sayrin est revenu avec nous sur son parcours, son désir de mettre "l'intelligence artistique" au service d'un projet qui se veut noble et passionnant, ses conseils pour les artistes émergents, sa vision sur le futur de la musique. Tout un programme, alors place à l'interview !
Logo de la plateforme Previeew
L'ENTRETIEN
Pouvez-vous vous présenter comme vous aimeriez qu'on vous présente, avec vos propres mots ?
Vicken Sayrin : Je m’appelle Vicken Sayrin, présent dans l'industrie musicale depuis une vingtaine d'années. J’ai toujours eu une appétence et une fascination pour le côté « noble » du développement d’artistes, à savoir trouver un artiste avec beaucoup de talent et réussir à le faire éclore. Patricia Bonnetaud est une femme qui m’a inspiré. Elle a monté un label qui s’appelait Yelen Musiques et qui a permis de faire des choses assez dingues dans ce domaine-là. J’ai fait mes armes dans des maisons de disques indépendantes, Pias et Wagram Music, puis je me suis très rapidement mis en indépendant, en tant qu’attaché de presse, où j’ai accompagné des groupes de la scène alternative. De fil en aiguille, je me suis mis au marketing digital étant à la recherche de nouveaux moyens pour faire connaître les artistes. Dès 2010, j’ai commencé à faire des campagnes sur Facebook et les résultats étaient incroyables. J’ai alors développé une boîte qui gérait à la fois des campagnes de marketing et des campagnes de relations presse.
J’ai managé un groupe qui s’appelait Rivière Noire. C’était un beau développement là-encore puisqu'il y a eu une Victoire de la musique en 2015. Au fur et à mesure, le marché a évolué avec une explosion des sorties quotidiennes. Les médias ont un petit peu perdu de leur influence, concurrencés par les plateformes et les réseaux sociaux. J’étais un peu désabusé. Je me demandais : aujourd’hui, si tu es un artiste qui a du talent, comment tu fais ? Trouver des dates et faire des concerts, c’est de plus en plus compliqué ! Comment peux-tu émerger au milieu de toute cette masse de sorties ? On peut faire des campagnes sponsorisées sur les réseaux sociaux mais sur du développement d’artistes émergents, ce n’est pas forcément efficace. Cette problématique m’a toujours animée et c’est comme ça qu’est né Previeew. On a jamais eu autant besoin de recommandations humaines. Plus tu as d’offres, plus tu as besoin de recommandations. Aujourd’hui, on a délégué cette pratique à des algorithmes alors que juger la beauté d’une œuvre est une question intime et émotionnelle. C’est l’oreille humaine qui est la mieux placée pour reconnaître ce sentiment. Il n’y a pas une norme qu’une machine peut répliquer. A l’heure actuelle, il n'existe pas d’espace d’échanges dédié à la musique, au contraire du cinéma avec Letterboxd par exemple.
Je crois personnellement à une IA : celle de l’Intelligence Artistique.
On arrive à un stade où le marché commence à être saturé par le nombre de sorties quotidiennes. La curation humaine peut-elle encore suivre le rythme de toutes ces sorties ?
V.S. : Absolument. Je crois personnellement à une IA : celle de l’Intelligence Artistique. Face aux milliers de sorties quotidiennes, il faut des milliers de curateurs. C’est pour ça qu’on a monté une plateforme d’intelligence collective qui s’appelle Previeew sur laquelle on a déjà plus de 9000 notes sur des sorties. Le modèle marche car les journalistes nous disent qu’ils ont découvert des titres et des albums via notre plateforme, qu’ils n’auraient pas forcément écouté habituellement. Si une note donnée à un projet est élevée, ils ont envie d'y jeter un coup d'œil. Il ne faut pas partir défaitiste et se dire qu’il y a trop de sorties. Au contraire, il faut qu’on se regroupe quelque part.
Comment s'est passée la connexion avec les journalistes présents sur la plateforme Previeew ? Comment avez-vous vendu ce tout nouveau projet ? Est-ce que ça a été facile pour eux d'y participer ?
V.S. : J’avais une agence de relations presse donc je connaissais bien le secteur du journalisme. Avant de lancer ce nouveau projet, j’ai rencontré un passionné de musique présent dans le milieu de la tech [désigne les entreprises ou secteurs d'activité liés aux technologies avancées] : Philippe Poux. Contrairement à moi, il a une longue expérience entrepreneuriale dans ce domaine. Je connais très bien mon secteur donc c’est la rencontre de ces deux univers qui a permis de faire émerger cette idée de plateforme. Ensuite, je suis allé à la rencontre de journalistes pour leur demander ce qu'ils pensaient du projet . Je leur ai dit : « on veut développer une plateforme où l’information sera plus centralisée et atomisée, où vous aurez des contacts et des notes chaque semaine. » Ils nous ont dit « si tu fais ça, tu nous sauves la vie. » Donc, on s'est vite dit que ça valait le coup d'y aller. Quand j’ai commencé dans ce milieu, il y a 20 ans, il n’y avait que quelques majors et quelques gros indépendants. 99% des albums sortaient de ces maisons-là. A l’époque, pour qu’un album fonctionne, il devait être mis en magasin. Il fallait une force de vente avec des commerciaux qui arrivaient dans toutes les FNAC de France pour mettre les disques dans les bacs. Tout le monde ne pouvait pas sortir un album, ou du moins, c’était beaucoup plus compliqué qu’aujourd’hui. Avec le streaming, tout a changé. En deux clics, tu peux sortir ta musique dans le monde entier, sans avoir à passer par une maison de disques. Ce qui fait qu’aujourd’hui, il y a une constellation d’indépendants et l'information est complètement diffuse.
Conférence sur la curation et le journalisme, organisée dans le cadre du MaMA - music & convention
Pour rester sur la thématique du processus de création, quelles ont été les grandes étapes de Previeew ? Combien de temps a duré ce processus ?
V.S. : C'est surtout parti du bouche-à-oreille. On s'est dit qu'on allait lancer un format qui s'appelle les étoiles de la semaine et qui correspond à un top des critiques. C'est comme les Victoires de la musique, mais toutes les semaines. De nombreux journalistes influents ont de suite été excités par l'idée. Ce sont eux qui votent, de la manière la plus objective possible. Plus un journaliste est important, plus il se retrouve saturé d'informations. Il a donc besoin d’un espace centralisé, comme le propose Previeew. Les artistes mettent gratuitement leur sortie sur la plateforme, avec l’espoir de toucher des journalistes. Bien sûr, on ne remplace pas les attachés de presse et le travail de communication autour d’un artiste. J’ai suffisamment de métier pour le savoir. On ne vend pas du rêve, on est hyper réaliste.
Avec TACK, on rencontre beaucoup d'artistes émergents et débutants. On parle avec eux des difficultés à se lancer aujourd'hui, liées notamment à la constellation de choix qui s’offre à eux. Avez-vous des conseils à leur donner pour commencer ? De qui faut-il s’entourer pour essayer de se démarquer et de tracer son chemin ?
V.S. : C'est une vaste question qui possède une multitude de réponses. Ça dépend notamment du style de musique que l’artiste pratique. On a la chance en France d’avoir un maillage de MJC [Maison des Jeunes et de la Culture] et de SMAC [Scène de musique actuelle] qui forme un tissu local fantastique. Ce qu’il faut avant tout : c’est être prêt. Il est indispensable d’avoir des bons morceaux et de ne pas aller trop vite. Quand on observe les artistes qui émergent aujourd'hui, on remarque très souvent qu'ils possèdent une singularité. Ils occupent une place. Quand Aya Nakamura est arrivée, il n’y avait aucun équivalent dans le monde de la musique. Les grands artistes qui arrivent à faire carrière font généralement des choses que les autres ne font pas. Autre conseil : méfiez-vous des avis de vos amis, qui sont très souvent gentils et bienveillants. Il est nécessaire d'aller se confronter à un réseau local et professionnel pour avoir des retours plus objectifs. Il ne faut pas aussi oublier d'avoir une présence active sur les réseaux et de participer à des tremplins. Si tu fais quelque chose de spécial et que tu l'exposes aux yeux de tous, tu seras à coup sûr remarqué. Les gens vont réagir à tes productions, en parler autour d'eux et te suivre sur tes réseaux. Un bouche-à-oreille va alors se créer. L'important, c'est de réussir à s'exposer.
Les journalistes reçoivent une quantité astronomique de projets. L'un d’entre eux me disait qu’il recevait 72 heures de musique par jour ! Forcément, à un moment donné, ça pose problème.
Aujourd'hui, on est au MaMA - music & convention. Vous avez construit et participé à une conférence pour l’événement, sur la thématique de la surconsommation de projets musicaux. Comment l’avez-vous articulé ?
V.S. : Pour construire cette conférence, je devais d’abord en parler avec des personnes concernées par la thématique, mais avec des expériences distinctes. J’ai proposé au journaliste de Libération, Patrice Demailly, de me rejoindre sur scène. Les journalistes reçoivent une quantité astronomique de projets. L'un d’entre eux me disait qu’il recevait 72 heures de musique par jour ! Forcément, à un moment donné, ça pose problème. Comment faire pour naviguer là-dedans ? A côté de Patrice Demailly, journaliste d’une presse dite traditionnelle, j’ai demandé à Guillaume Fouqué, senior editor à Spotify pendant 11 ans, d’également me rejoindre. Il construisait des playlists pour la plateforme, ce qui lui demandait d’écouter énormément de musique. Contrairement à Patrice, il était moins démarché par les attachés de presse. Il n’était pas “au front”, sauf quand Spotify a permis aux artistes de pitcher leurs titres en direct. Dans les deux cas, la recommandation est extrêmement précieuse. Patrice est plus à l’écoute de certains attachés de presse que d'autres. Un bon attaché de presse, quand il contacte un journaliste, il sait qu’il lui amène un projet qui va potentiellement l’intéresser. Il fait déjà office de filtre. Il ne doit pas prendre n’importe quel projet sinon un journaliste peut se dire qu’il perd son temps et arrêter de décrocher son téléphone ou de répondre à ses mails. A nouveau, le bouche-à-oreille compte beaucoup. Les journalistes parlent entre eux. Enfin, la dimension humaine entre en jeu. C'est même le cœur du métier. Guillaume, en tant qu’editor à Spotify, disait qu’il faisait une veille en regardant les productions des autres médias : quelle musique passe à la radio ? De quoi et de qui parle-t-on ? Bien sûr, il avait accès à des datas et d’autres métriques, mais la dimension humaine occupait une place prépondérante dans son processus.
© Facebook de Vicken Sayrin
Il y a une vraie problématique avec cette surcharge de sorties quotidiennes où parfois on ne sait plus où donner de la tête. Pour y pallier, les journalistes vont donc participer à la plateforme Previeew. Sauf que dans le même temps, il y a une crise du journalisme qui perdure où les gens accordent moins leur confiance à l’information journalistique et aux journalistes eux-mêmes. Le journalisme musical est peut-être moins impacté que d’autres domaines, mais il y a une méfiance globale que l’on ne peut nier. Il y a aussi une crise du format papier qui entraîne des plans de licenciement et des fermetures de rédaction. Comment, dès lors, fait-on pour redonner de l’importance à l’avis des journalistes (papier, radio, numérique) ? Est-ce que certaines personnes ne vont pas davantage écouter leurs influenceurs préférés, des personnalités qu’il suivent au quotidien ?
V.S. : Je suis complètement d'accord avec ce constat. C'est du reste une problématique qui nous questionne depuis le début. Previeew est un pari qui permet de recréer un lien entre un public de moins de 30 ans et les journalistes critique à qui nous accordons notre confiance. Pour ce faire, on va aussi lancer Revieew, une plateforme complémentaire et ouverte au public où les usagers pourront noter les projets musicaux. On va même “gamifier” ça puisqu'on pourra devenir le boss du rap, le boss du rock, le boss de toutes les esthétiques et même le boss des concerts. De notre côté, on fera remonter auprès des utilisateurs de Revieew les recommandations des journalistes en provenance de Previeew. Ce sera de la recommandation humaine. Quand les auditeurs écoutent les projets les plus valorisés par notre plateforme, ce sont le plus souvent des albums à côté, moins exposés, mais qui sont artistiquement hyper intéressants. Ils voient que telle ou telle recommandation provient de médias, comme le journal Le Parisien ou L'ABCDR du son, le magazine rap, et se disent : “c’est chouette ce qu’ils me proposent”. Comme dit précédemment, on vise particulièrement les moins de 30 ans car une étude de la plateforme d'écoute Deezer indique que "la péremption musicale" intervient en moyenne à 27 ans et 2 trimestres. Au-delà, les auditeurs ne se mettent plus à écouter des nouveautés. Ils sont moins avides de découverte. C'est un phénomène humain car plus tu vieillis, plus tu as un capital musical important. Quand on te propose une nouveauté, tu as tendance à la comparer avec ce que tu connais déjà. Il y a donc intérêt à être au niveau ! Il y a aussi un phénomène de nostalgie puisque tu as tendance à réécouter les mêmes titres.
Sur Revieew, il y aura aussi des influenceurs. On n'est pas fermé à cette idée puisqu'on cherche à réunir les gens autour de notre projet. Il y aura aussi bien des journalistes de rap, que des journalistes de jazz, de rock et de variété française. On aimerait réunir les esthétiques et les gens autour de cette passion musicale. C'est un pari mais nos petites enquêtes nous ont montré que le public demande ça. Il veut écouter des interviews ou lire des articles sur l'artiste qu'il est en train d'écouter. Il ne le fait pas juqu'à présent car c'est compliqué : il faut aller sur Google, taper le nom de l'artiste, parcourir des centaines de sites. Ce n'est pas toujours évident d'accéder à un contenu éditorial sur l'artiste choisi. Revieew est une plateforme qui réunit, qui agrège et qui permet de recréer du lien en redirigeant les utilisateurs et passionnés sur ces médias. Après, il faut bien sûr distinguer les journalistes qui publient des fake news ou qui font de la politique. Les journalistes musicaux n'ont rien à voir avec ça.
Comment se passe la modération sur la plateforme ? Quels sont vos projets pour qu'elles puissent s'ouvrir un peu plus largement ?
V.S. : Ce sera une modération assez classique. Aujourd’hui, il y a des outils qui permettent de détecter avec précision des propos haineux. L'idée est d'être assez impitoyable. On est sur une plateforme d'intelligence collective, donc si quelqu'un a des propos haineux, il est de suite banni. On n'aura pas de scrupules.
Est-ce que vous avez d'autres idées, autre que par les plateformes, de choses qui manqueraient aux artistes aujourd'hui pour se mettre en avant ?
V.S. : Des formations, il y en a déjà plein qui existent. De notre côté, on veut amener quelque chose qui, selon nous, manque cruellement et qui est essentiel dans le développement de l’artiste. Dans les années 2000, quand tu avais un très bon papier dans certains titres de presse ou à la radio, tu vendais plein d'albums dans la foulée. Aujourd’hui, si tu ne streames pas, on peut considérer ta musique comme mauvaise… alors que ça n’a aucun rapport ! Aucun ! Il y a des albums qui ont cartonné en vente alors que ça ne parle pas beaucoup aux passionnés de musique. Je ne le critique pas mais ça remet en question la corrélation entre le nombre de streams et la qualité du projet. Quand tu es un passionné de musique, ça n’a aucune valeur. Dans le monde d’avant, quand un journaliste détectait un artiste ou un album, même si ce n’était pas vendeur, il écrivait quand même dessus. Parfois, ça lançait des carrières ! C’est ce qui s’est cassé aujourd’hui. Un papier dans les médias est moins influent qu’avant.
Il manque des choses pour les artistes d’aujourd’hui, c’est certain. De mon côté, j’ai trouvé une solution, dans laquelle je m’engage pleinement. Je n’ai pas la prétention de dire tout ce qui manque. Il y a beaucoup d’outils qui existent et qui arrivent. Pour réussir en tant qu’artiste, il faut faire des concerts, avoir une équipe avec un manager, commencer à sortir un premier EP, écouter les retours (qu’ils soient bons ou mauvais), se construire, s’améliorer constamment, avoir un label… Il ne faut pas croire qu’on peut “péter” du jour au lendemain parce qu'on a mis son titre sur Spotify. Ça peut arriver, mais c’est loin d’être la majorité des cas. Quelqu’un comme Orelsan s'est construit un public et sa trajectoire a été progressive. Il a enchaîné les tournées dans des lieux de petite envergure. Aujourd’hui, il a un public qui lui est fidèle. Il faut avancer, de manière active, sans aller trop vite. C’est comme une course de fond où il ne faut pas lâcher.
Entretien réalisé lors du MaMA - music & convention, le 16 octobre 2025, à l'Elysée Montmartre.
Mise en page de l'entretien par Léopold Frouin.
Cet article n'est pas sponsorisé.
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