Rencontre avec Nayan Ducruet, réalisateur du documentaire Ukraine Fire (Musical Ecran 2025) | TACK

2025-11-28

Rencontre avec Nayan Ducruet, réalisateur du documentaire Ukraine Fire (Musical Ecran 2025)

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Ukraine Fire est un des documentaires les plus politiques diffusés durant le festival Musical Ecran cette année. Réalisé par Nayan Ducruet, habitué au genre, ce film nous amène dans la vie du groupe ukrainien Dakh Daughters, de juin 2022 à l’été 2024, alors que la Russie a décidé d’envahir leur pays en février 2022 (après l’annexion de la Crimée en 2014). Les Dakh Daughters, composés de 5 femmes, accompagnés de leur metteur en scène, mènent un combat culturel, de l’extérieur, pour faire éveiller les consciences en Occident, notamment en France. Rencontre avec Nayan Ducruet, qui nous raconte l'intimité d'un groupe qui cherche à faire entendre la voix de l'Ukraine. 

 

En introduction

 

Ukraine Fire est un spectacle hybride qui découle de cette invasion barbare qui a changé à jamais la vie de la population ukrainienne. On y retrouve les chants folkloriques et poétiques du groupe, des instruments à cordes, des percussions, des sonorités rock, des lignes harmoniques, mais aussi du théâtre et un dispositif vidéo immersif. Le tout donne l’aspect d’un grand poème musical, chargé en émotions. Un acte de résistance saisissant. 

 

Pendant presque deux ans, Nayan Ducruet a suivi le groupe pendant sa tournée. Les Dakh Daughters ont parcouru la France, brandissant un propos d’une puissance déchirante et sincère. Maquillées d’une poudre blanche, elles hypnotisent la scène. Le réalisateur franco-canadien filme également un moment émouvant, lorsqu’elles reviennent en Ukraine, des mois après leur départ du pays. Une impossibilité engendrée par cette guerre infernale. Les bombardements, eux, ne sont jamais loin. 


Ukraine Fire n’est pas formellement un documentaire révolutionnaire. Il n’en a du reste pas l’ambition. La force du film est ailleurs, c’est son propos. La caméra est au service du groupe et de leur message. 52 minutes de résistance, qui racontent souvent mieux qu’ailleurs la réalité intime de ce conflit sans fin. 

 

 

 

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Affiche du documentaire Ukraine Fire

L'ENTRETIEN 

 

Bonjour Nayan Ducret. Vous présentez, dans le cadre du festival Musical Écran, votre documentaire Ukraine Fire. Est-ce que vous pouvez nous le présenter ? 

 

Nayan Ducruet : Ukraine Fire est un portrait des cinq membres du groupe Dakh Daughters et de leur réalisateur, Vlad, qui sont en réalité les six personnages que nous suivons tout au long du film, dans la mission qu'ils se sont fixée : créer un lien émotionnel avec l'Occident. Ce groupe, parce qu'il est lié au théâtre et à la musique, s'est toujours engagé non pas à créer du folklore, mais à sensibiliser l'opinion publique en Occident à la question ukrainienne. De ce fait, toutes leurs chansons sont très politiques, leur engagement est très politique, et leurs discussions après les concerts, car ils choisissent de s'adresser au public après leur représentation, véhiculent un message politique. Il y a donc une dimension très politique dans leur approche, et en temps de guerre, de conflit, comme au début de l'invasion de l'Ukraine, qui pour moi n'est pas une attaque contre l'Ukraine, mais une attaque contre les démocraties occidentales, il m’était essentiel de me faire le porte-parole de leur message. D'essayer d'amplifier du mieux que je pouvais, le message qu'ils tentent de transmettre.

 

Ukraine Fire est donc plus un documentaire politique qu'un documentaire musical, ou est-ce une œuvre hybride ? 

 

N. D. : Ça mélange la politique et la musique car les Dakh Daughters ne considèrent pas faire de la musique autrement que politiquement. Il y a évidemment quelques déviations, où on entre davantage dans le registre de la poésie, mais dans la tournée commencée en 2022, suite à la guerre en Ukraine, il y avait vraiment la volonté de prendre à témoin le public occidental. Elles nous disent que ce conflit nous concerne aussi et rappellent les horreurs qui se passent dans leur pays, d’une manière différente que les médias le font habituellement. 

 

 

Ces 5 femmes sont comme les 5 doigts de la main : il n'y en a pas une qui soit inutile. Elles représentent les 5 doigts du poing levé pour la résistance artistique. 

 

 

Lors de la présentation du film, vous avez dit les avoir suivis pendant une année complète, puis une année par intermittence, avant de faire une année en post-prod. Le nombre d’heures de rush devait être extrêmement conséquent. Comment arrive-t-on à compiler tous ces rushs en 52 minutes, qui est le format classique et forcément contraignant du documentaire ? 

 

N. D. : C'est des choix dramatiques. Le plus difficile a été de comprendre tout ce qu’il y avait dans ces rushs car je ne parle pas ukrainien. J’ai tourné 200 heures de vidéo, pour un film de 52 minutes, ce qui correspond à 0,5% des images en ma possession. Il y a énormément de choses que je n’ai pas pu mettre. J’ai fait 80% du montage, puis j’ai eu besoin d’avoir un regard extérieur pour qu’une personne un peu moins émotive que moi sur mes images puisse dire : « ok, ça on le prend, ça on le jette, ça on le prend, ça on le jette. » Je lui disais alors : « ok, d'accord, je te fais confiance. » Le montage a été absolument cruel. J’étais dessus 6 jours sur 7 pendant presque 5 mois. Il me fallait comprendre les rushs, les rassembler et équilibrer les parties. Ces 5 femmes sont comme les 5 doigts de la main : il n’y en a pas une qui soit inutile. Elles représentent les 5 doigts du poing levé pour la résistance artistique.

 

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Les Dakh Daughters © Nayan Ducruet / 24images

 

 

Vous avez travaillé avec un traducteur pour comprendre toutes ces heures de rush ? 

 

N. D. : Il y a d’abord eu une première étape qui s’est faite avec une monteuse ukrainienne à Berlin. Suite à quelques soucis, on n’a pas continué dans cette voie-là. Je suis rentré en France et j’ai continué le montage de mon côté, à l’aide de l’IA. En donnant une bande sonore, je pouvais avoir la transcription, la traduction et les sous-titres automatiquement. C’était les prémisses de cette méthode. A cette époque, l’ukrainien n’était pas vraiment connu par l’IA et les algorithmes en général. Pas autant que l’anglais, le français ou même le russe en tout cas. J’ai donc dû faire appel à des amis ukrainiens qui m’ont aidé en corrigeant ces traductions. 

 

Pour revenir au montage, est-ce qu'il y avait des moments forts et des moments clés, qu’il vous fallait absolument mettre ? On pense à cet extrait déchirant du spectacle où une des membres du groupe évoque un viol de guerre, ou lorsque qu’elles se réfugient après une représentation dans les souterrains en Ukraine car les bombardements russes déferlent dans les airs.

 

N. D. : Je me suis jamais posé la question de les mettre ou pas. Cette scène de théâtre, ce récit d’une douleur inouïe, m’a poussé à la réalisation de ce documentaire. C’était un uppercut d’une puissance sans nom. C’est à mon sens utile de transmettre les informations de cette manière-là, par le biais des émotions, et non par le biais de l’information factuelle, bête et méchante. Vlad disait que ce spectacle permet de créer un lien émotionnel avec le public. C’est aussi ce que je cherche à faire avec ce film. C’est parler de l'Ukraine autrement. 

 

Aujourd’hui, la guerre en Ukraine est plus rarement évoquée dans les médias, ou plutôt par le prisme de la menace Poutine. Est-ce que la réalisation de ce documentaire a changé votre regard sur le traitement de l’information de ce conflit ? Est-ce qu’en faisant ce film, vous aviez envie d'en connaître davantage ? 

 

N.D. : J'ai véritablement découvert ce qu'était l'Ukraine avec la rencontre du groupe, après la Révolution de la Fierté de 2014. J’avais vu des images, d’un œil, des manifestations en Ukraine où l’on brandissait des drapeaux européens. Je voyais ce peuple qui voulait nous rejoindre et épousait nos valeurs démocratiques. De notre côté, on n'hésitait pas à les dénigrer, en pointant du doigt l’Europe. On a toujours tendance à dire que c’est la faute de l’Europe. C’est un bouc émissaire à nos problèmes. Pourtant, l’Europe est une espérance d’un monde meilleur. 

 

Avec elles, j’ai compris ce qu’il en était. Il y avait déjà eu la Géorgie en 2008, puis la Crimée en 2014. Quand l’invasion massive de février 2022 a commencé, j’ai compris que c’était un moment charnière de notre monde. Pas seulement de l’Ukraine, mais aussi de la civilisation occidentale comme on l’a connue. Le fascisme grimpe partout, notamment aux Etats-Unis. C’est, à mon sens, une “poutinisation” des esprits. Il y a beaucoup de chaînes dites d’extrême-droite qui crachent sur notre démocratie pour y installer des sortes de fascisme contemporain. Et ça, c’est notre combat. Il faut lutter contre toutes les désinformations initiées par les algorithmes des réseaux sociaux et les usines à trolls, en provenance de Russie ou d’autres pays. Les Russes sont très forts dans la désinformation. On est directement en guerre avec eux, de façon hybride. Tant de documentaires montrent à quel point tout est biaisé concernant les élections modernes, le Brexit, l’ère trumpienne. On se fait manipuler par les algorithmes. Il suffit de payer sur des pages spécialisées et la machine est lancée. Dès lors, c’est un jeu d’enfant pour ce genre de régime de désinformer. La culture a le pouvoir de secouer tout ça, en apportant notre vérité. 

 

 

 

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Nayan Ducruet © Ouest France

 

 

Il y a quelques semaines, nous avons interviewé la réalisatrice palestinienne Annemarie Jacir pour son film Palestine 36 qui sortira en 2026. Lors de notre entretien, elle a exprimé des doutes personnels sur l’impact du cinéma dans ces conflits sanglants. Est-ce que tout ça a un intérêt lorsqu’à des milliers de kilomètres d’ici, il y a des personnes qui meurent chaque jour ? Est-ce les Dakh Daughters ont eu, elles aussi, des doutes au cours de ces deux années de tournage, sur l'intérêt de leur action au regard de ce qui se passe dans leur pays, ou, au contraire, elles étaient persuadées qu’avec le message transmis dans leur spectacle (qui continue aujourd'hui), elles apportaient quelque chose qu’on n’entendait pas ailleurs ? 

 

N. D. : Elles se produisent souvent dans des théâtres où on a l’impression de convaincre des convaincus, de parler en huis clos. On peut se sentir inutile, c'est vrai. D’ailleurs, une des comédiennes, artistes, musiciennes, Zo, s’est sentie au départ inutile dans cette démarche. D’autres ont le sentiment que c’est leur devoir d’artiste de prendre les armes de la culture afin de parler de leurs peines et d’éclairer ceux qui ne suivent pas ce conflit. 

 

Avec ce documentaire, j’ai parfois le sentiment de ne convaincre personne, parce que tous ceux qui vont voir mon film sont déjà sensibilisés à cette question. Cela donne le sentiment d’un coup d'épée dans l’eau, d’un entre-soi un peu triste. C’est pour ça que je ciblais les chaînes nationales ou autres pour la diffusion du film, pour qu’il puisse toucher des personnes qui ne seraient peut-être pas allées voir ce spectacle. Je voulais que le documentaire aille à eux, qu’il éclaire, qu’il ouvre des visions différentes sur la guerre en Ukraine. 

 

Parfois, les Dakh Daughters se sentent utiles, je le sais, car elles ont réussi à toucher quelqu'un. Il y a un commentaire dans le film qui dit « Bravo, vous avez fait en deux heures ce que cent émissions n'ont pas réussi à faire en huit mois. » Ce spectacle, c'était donner du sens, mettre un visage et des émotions sur des hommes et des femmes. Si on se contente des informations telles quelles, c’est déshumanisant. Tout s'enchaîne et tout se vaut, du prix du lait qui augmente de 15 centimes aux 150 morts en Ukraine ou ailleurs. Tout est plat, tout perd son sens. Quand on est touché directement par l’histoire, comme avec ce récit de viol de guerre évoqué plus tôt, on se rend compte de ce que ça peut être. C’est un récit raconté par Anna, qu’elle n’a pas vécu, qui est tiré des témoignages transmis à la Cour pénale internationale. Ce n’est pas inventé, c’est tiré d’un fait réel. Le viol de guerre est une arme comme une autre. C’est connu, c’est documenté. Le raconter de cette manière m’a fait prendre conscience de l’utilité de continuer à soutenir l’Ukraine et tous les pays qui vivent ce genre de drame. Ce n’est pas que l’Ukraine, mais les frontières de tous les opprimés de cette planète.

 

Entretien réalisé lors de Musical Ecran, le 12 novembre 2025, au théâtre Molière. 

 

Crédit photo de couverture : Nayan Ducruet / 24 images

 

 

 

 

 

 

 

 

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