Rencontre avec Nathan Ambrosioni, réalisateur du puissant et émouvant Les enfants vont bien (FIFIB 2025) | TACK

2025-12-03

Rencontre avec Nathan Ambrosioni, réalisateur du puissant et émouvant Les enfants vont bien (FIFIB 2025)

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Après le succès de Toni en famille, sorti en 2023, le prodige Nathan Ambrosioni revient avec une nouvelle proposition émouvante : Les enfants vont bien. A l’occasion de la 14 édition du FIFIB, nous l’avons rencontré afin d’en savoir davantage sur cette œuvre plus complexe qu’il n’y paraît. Nous avons ainsi discuté de sororité, de la représentation des relations queers au cinéma, de l'émergence de la nouvelle génération sur grand écran, de cinéma de genre... Un programme passionnant à lire de ce pas !

 

En introduction

 

Les vacances d’été battent leur plein quand Suzanne, interprétée par Juliette Armanet, accompagnée de ses deux enfants, Gaspard (Manoâ Varvat) et Margaux (Nina Birman), rend une visite impromptue à sa sœur Jeanne (Camille Cottin) avec qui elle a perdu le contact. Au réveil, Suzanne a disparu de la maison, ne laissant derrière elle qu’un mot. Jeanne n’arrive pas à comprendre cette décision, mais ne peut engager de procédure de recherche. Elle doit désormais s’occuper des enfants de sa sœur, tout en faisant face à ses doutes, ses angoisses et son rapport à la maternité. 

 

Nathan Ambrosioni enfile sa double casquette habituelle de réalisateur et de scénariste, pour nous proposer une œuvre délicate. Jeanne ne désire pas avoir d’enfants et se retrouve dans une situation intenable. Elle va devoir apprendre à gérer ce rôle contraint de mère. Elle peut compter sur son ancienne compagne, Nicole, interprétée par la brillantissime Monia Chokri. Les enfants vont bien est un film de sororité, où Nathan Ambrosioni aborde des thématiques plus personnelles autour de la famille. En résulte une proposition filmique touchante, qui évite l’écueil d'un pathos lourd et malvenu. Si on ne voit que très peu le personnage de Juliette Armanet, cette mère volatisée plane constamment sur le métrage tel un fantôme. C’est une des grosses forces du film : la mise en place de personnages marquants en quelques images à peine. Une écriture redoutable, qui faisait déjà mouche dans Toni en famille. Camille Cottin est comme souvent d’une grande sensibilité. Son visage est un tableau. Elle est de tous les plans et hypnotise par un jeu à la fois sobre et complexe. Une dichotomie puissante à laquelle on croit totalement. Son personnage évolue au fil des scènes, dans une construction narrative maîtrisée de bout en bout. 

 

Les enfants vont bien n’est pas tant un film sur l’absence que sur la présence. Que se passe-t-il quand une personne disparaît volontairement ? Chaque année, 5000 personnes s’évaporent dans la nature. Pourquoi ? Si le film pose cette question, il n’y plonge pas totalement. Nathan Ambrosioni cherche davantage à creuser autour de cette disparition, à décortiquer ses conséquences et les bouleversements familiaux engendrés. Il ne propose pas une démonstration visuelle, préférant une caméra sobre et envoûtante. L'histoire et les personnages qui y évoluent passent avant tout. Le travail sur la lumière permet de souligner l'évolution de Jeanne, passant progressivement d'une photographie froide à une image plus chaleureuse. 

 

Nathan Ambrosioni signe à 26 ans un nouveau film désarçonnant, à la fois d’une grande tendresse et d’une amertume en trompe-l’oeil. Une proposition queer, sensible et profondément humaine. Pour en savoir davantage sur cette œuvre plus complexe qu’il n’y paraît, nous avons rencontré Nathan Ambrosioni à l’occasion de la dernière édition du FIFIB. Bonne lecture !

 

 

 

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Affiche du film Les enfants vont bien

L'ENTRETIEN 

 

Bonjour Nathan Ambrosioni. Pouvez-vous vous présenter avec vos propres mots, de la manière dont vous aimeriez qu'on vous présente ?

 

Nathan Ambrosioni : Bien sûr. Je m'appelle Nathan Ambrosioni, 26 ans. Je suis réalisateur et scénariste. Je viens présenter au FIFIB cette année Les enfants vont bien, avec Camille Cottin, Monia Chokri et Juliette Armanet, ainsi que Manoâ Varvat et Nina Birman. Je fais des films depuis mes 12 ans et je ne me vois pas faire autre chose - de toute façon, je ne sais rien faire d’autre (sourire).

 

Avec ce nouveau film, on peut faire un parallèle avec votre précédent long, Toni en famille, où l’on retrouvait déjà une histoire familiale - et la présence de Camille Cottin. Pour la promo de ce précédent métrage, vous aviez dit dans une interview que vos influences vous sont venues de votre propre situation ou de situations de votre famille. Est-ce qu’avec Les enfants vont bien, ces influences se retrouvent à nouveau dedans ? 

 

N. A. : Les enfants vont bien n’est pas autobiographique, mais le film est beaucoup plus personnel que Toni en famille. Il l’était déjà, puisque j’ai pris plein de choses de mes amis et de moi, mais c’était davantage une famille fantasme qui matérialisait tout ce que je n’avais pas et que je rêvais d’avoir. Dans ce nouveau film, c’est plutôt tout ce que je possède. C’est une famille dysfonctionnelle avec des rapports plus troubles entre les personnages. Le film est plus dramatique. Je suis heureux de l’avoir réalisé et de le présenter aux spectateurs du FIFIB.

 

Le FIFIB est un espace qui prône le cinéma indépendant, lieu de résistance et de toutes les luttes. C’est important pour vous de vous inscrire dans cette démarche, dans un événement qui montre toutes les facettes de l’humanité, même les plus dures, comme avec les films With Hasan in Gaza et Palestine 36 qui parlent, par le prisme du passé, du conflit israélo-palestinien ? 

 

N. A. : Complètement. Mon film est moins politique que ces propositions, mais s’implante parfaitement dans la programmation du FIFIB. On a besoin de s’approprier la culture comme une arme politique - bien qu’elle soit très soft -. C’est aux spectateurs de s’emparer des films et de leur(s) discour(s), et c’est à eux de faire bouger les choses. Les films eux-mêmes ne peuvent pas le faire. C’est indispensable que le cinéma soit politique, et plus particulièrement le cinéma indépendant. Il est primordial d’avoir notre liberté d’auteur. En France, nous avons quand même beaucoup de chance. On a des financements publics qui nous permettent de faire les films que l’on veut. C’est un endroit de résistance.

 

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Juliette Armanet (Suzanne), entourée de ses enfants © Studio Canal

 

 

Vous faites partie de la “nouvelle génération” (il a 26 ans) au même titre que beaucoup de lecteurs de TACK. Vous expliquiez, l’année dernière, qu’il y a parfois un manque de tendresse pour notre génération. Est-ce que ce constat a évolué, notamment après le succès de Toni en famille

 

N. A. : Je le pense toujours. On a de plus en plus de jeunes cinéastes non parisiens. Je trouve génial que les récits sortent du cadre urbain et de la capitale. Chacun doit pouvoir s’exprimer. Quand je dis à des gens de la profession que je suis réalisateur, ils me voient avec un air dédaigneux - jusqu’à ce qu’ils comprennent que j’ai fait Toni en famille. Je perçois ce comportement de manière normale car c’est comme ça qu’est notre société. Il y a une prédominance de la hiérarchie et de l’âge. Il faut sûrement changer les choses. D’un côté, il faut garder du respect pour nos aînés. De l’autre, il faut faire face au mépris des aînés pour la jeunesse. Il est important de réussir à contrebalancer tout ça et à équilibrer le rapport de force. Ce n’est pas tant une question d’âge qu’une question de ce que tu fais au moment où tu le fais. On devrait donner plus d’importance à la volonté des créateurs, à ceux qui ont envie de s’exprimer. Je crois qu’on peut avoir des récits passionnants d’adolescents qui nous racontent ce qu’ils vivent, plutôt que d’avoir des gens de 50 ans qui essaient de raconter l’adolescence. C’est aussi des questions de légitimité. Parfois, quand ça ne nous concerne pas, il vaut mieux se taire. 

 

Pour vous, il y a eu un avant et un après Toni en famille

 

N. A. : On n’a pas fait un million d’entrées mais ça a quand même été un joli succès. Il y a eu une super presse et un public assez jeune a répondu présent. Cela me fait extrêmement plaisir. Il faut toujours apprendre, avancer, s’interroger, travailler. Toni en famille m’a facilité une certaine entrée, c’est sûr. Des gens de la profession m’ont accordé une forme de légitimité. Après, je n’ai ni gagné un César ni une Palme d’Or, donc il y a encore beaucoup de chemin à parcourir. Je ne crois pas, en même temps, qu’il faut définir les films à leurs seules récompenses. Ils doivent être des nécessités. On doit les faire pour eux et pas pour l’après. Je suis content de la vie qu’a eu Toni en famille, et j’espère que les gens vont recevoir Les enfants vont bien de la même façon. C’est un film plus personnel et radical. Il n’est pas vraiment drôle, au contraire de Toni en famille. Il est peut-être plus âpre et triste, mais je crois qu’il est surtout plus émouvant. Il y a des chances que vous finissiez en pleurs.  

 

La famille est à nouveau centrale dans Les enfants vont bien, est-ce que c’est une thématique qui vous tient à cœur, que vous aimez travailler ? 

 

N. A. : Totalement. J’apprécie travailler la fatalité de ce lien-là. C’est quelque chose qui nous forge depuis notre naissance. C’est parfois le meilleur endroit du monde et, parfois, le pire. Dans notre société, on a des valeurs très judéo-chrétiennes où on laisse une place importante et dominante à la famille. Elle serait plus forte que tout. Pourquoi ? Pourquoi devrait-on subir ça si ce n’est pas le bon endroit pour nous ? Pourquoi doit-on accepter les autres juste parce qu’ils partagent le même sang que nous ? La famille peut, bien sûr, être un endroit où l’amour est beau et pur. Je ne suis pas là pour dire que la famille, c’est horrible, bien au contraire. Je suis là pour l’interroger et comprendre la place qu’elle occupe, qui n’est peut-être pas immuable et impérative. Le film questionne tout ça, que ce soit la maternité, le rapport à la maternité, le rapport à la distanciation entre féminité et maternité. C’est une proposition qui représente des personnages queers en train de vivre des événements autres que leur sexualité à l’écran. C’est aussi le cas du film Des preuves d’amour d’Alice Douard. C’est chouette de voir des personnages queers qui ne vivent pas un récit queer mais un récit qui est normalement hétéronormatif dans les fictions françaises. C’est important qu’on aille au-delà de tout ça. C’est comme ça qu’on va normaliser la place des personnes queers dans les récits de fiction. 

 

 

 

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© StudioCanal

 

 

Avec Les enfants vont bien, vous retrouvez à nouveau Camille Cottin. Qu’est-ce qui vous attire chez elle ? Elle est en adéquation avec votre cinéma ? 

 

N. A. : Je l’adore. J’ai écrit Toni en famille pour elle, sans la connaître personnellement, seulement médiatiquement. Elle est géniale. Il y a une spontanéité et une empathie chez elle que je trouve fascinantes. Elle est encore plus forte que je ne pouvais l’imaginer, même si elle était déjà très haute dans mon estime. On est devenu amies par la suite, et c’est différent de faire des films avec des amis : c’est encore mieux. J’avais envie de refaire un film avec Camille, mais cette fois-ci avec cette amitié, cette connaissance qu’on a l’un pour l’autre. On a moins besoin de se parler, et on a envie d’explorer des choses plus profondes et intimes. C’était aussi un challenge pour Camille car elle vivait des choses difficiles en parallèle du tournage. Cette intensité pouvait en plus résonner avec les thématiques du film. C’était un peu vertigineux. Je n’aurais franchement pas pu faire ce film avec quelqu’un d’autre. 

 

Vous avez commencé avec le cinéma de genre et le film Hostile, est-ce que vous avez des projets futurs, en développement, qui embrasseraient à nouveau le genre ? 

 

N. A. : J'ai écrit un film d'horreur, plus précisément un synopsis d'un film d'horreur d'époque, mais ça se fera plus tard. Ce n’est pas encore le moment. Je dois d’abord explorer quelque chose d’encore plus personnelle autour de la santé mentale. J’ai envie de revenir au cinéma de genre car ça m’intéresse énormément. J’ai l’impression qu’on ne lui laisse pas la place qu’il mérite en France. Alors qu'on voit qu'il y a un public actif pour le cinéma de genre ! Il y a eu Weapons cet été, avec plus d’1 million d’entrées, Bring Her Back… 

 

En termes de production, j’ai peut-être l’impression qu’on essaie d’un peu trop copier les Américains, au risque de proposer quelque chose de cheap ou de trop arty. Le public ne s’y retrouve pas vraiment. Il faudrait accepter de faire un film d’horreur français pour le public. Au lieu d’essayer de le déformer ou de le réviser, on devrait avant tout respecter les desiderata du public du cinéma de genre, en lui amenant quelque chose de nouveau, d’audacieux, de profond. Une proposition française et pas américaine. Il y a une place à réserver au cinéma de genre. Le talent existe en France. Donc, oui, j’aimerais bien faire un film d’horreur à l’avenir. 

 

Entretien réalisé lors de FIFIB, à la Cour Mably. 

 

Crédit photo de couverture : StudioCanal

 

 

 

 

 

 

 

 

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