Rencontre avec Carole Boinet, directrice de la rédaction des Inrockuptibles (MaMA 2025) | TACK

2025-12-08

Rencontre avec Carole Boinet, directrice de la rédaction des Inrockuptibles (MaMA 2025)

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Pour la première fois, l’équipe de TACK a débarqué au MaMA - Music & Convention, du 15 au 17 octobre 2025, un événement incontournable de la scène musicale professionnelle. Si les concerts, au nombre de 150, occupent une place prépondérante pendant le festival, la partie Convention n’est pas en reste avec de nombreuses conférences, focus, workshops, débats et rencontres au programme. C’est durant l’une de ces conférences, centrée sur la série documentaire désormais incontournable DJ Mehdi : Made in France, que nous avons rencontré Carole Boinet, directrice de la rédaction de l'historique et incontournable journal Les Inrockuptibles. Nous avons échangé avec elle autour de l'importance des documentaires musicaux, de l'influence de DJ Mehdi, de son rapport à la littérature et de la place du féminisme dans son travail et sa vie. Bonne lecture !

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L'ENTRETIEN

 

Bonjour Carole Boinet. Nous sommes aujourd'hui au MaMA - music & convention, un événement centré sur l’industrie musicale au sens large, où vous avez animé une conférence autour du documentaire DJ Mehdi : Made In France, sorti sur ARTE en 2024. Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce documentaire à succès et vous a donné envie d’en parler aujourd’hui avec les protagonistes de la série ? 

 

Carole Boinet : Tout simplement le travail qui a été effectué de manière brillante par toutes les parties, notamment par le réalisateur et ami de DJ Mehdi, Thibaut de Longeville. C’est une création documentaire musicale absolument inédite, que ce soit à l’international ou en France. J’avais rarement vu un travail d’une telle ampleur avec une grande qualité narrative où l’on raconte une histoire de manière palpitante, épisode par épisode, comme une série fictionnelle. Il y a aussi un travail d’archives phénoménal, mené par Thibaut, qui a passé des années à se replonger dans les archives des différents protagonistes de l’histoire de DJ Mehdi. 

 

C’est un documentaire qui raconte brillamment la trajectoire de DJ Mehdi, qui n’est pas très connu du grand public mais qui a traversé l’histoire musicale française des années 1990 et 2000. A travers lui, c’est une histoire de la France qui est racontée, celle de la France de l’immigration. Il a permis de réunir deux mondes : le rap et la musique électronique. C’étaient deux cultures qui ne se parlaient pas.

 

Le documentaire arrive à mener de front toutes ces trames narratives. Thibaud a réalisé un travail monstre, mais il n’est pas le seul. Cela tient à l’ensemble de l’équipe derrière le projet dont Thomas Roussel, le compositeur, ARTE, le producteur… Il y a vraiment eu un travail collectif pour accompagner avec un regard singulier ce documentaire. A la base, ce n’est pas un projet évident. La série dure quatre heures, répartie en six épisodes. DJ Mehdi, ça ne parle pas tant que ça au grand public. Thibaut s’est vu fermer pas mal de portes durant la production. On disait qu’il n’allait pas intéresser grand monde. Quand on voit le résultat aujourd’hui et l’engouement qu’il y a eu… Voilà pourquoi j’ai accepté.

 

 

Je suis venue au journalisme aussi parce que j’aimais écrire. J’avais besoin de capter le réel par les mots : c’était mon rapport au monde, le fait de le raconter, de le saisir par cette voie-là. C’est un rapport presque instinctif.

 

 

Avec cette série, on peut dire que la musique se raconte. Justement, vous écrivez depuis votre jeunesse. Est-ce que ce regard littéraire vous apporte quelque chose de plus dans le monde de la musique et dans la manière dont vous abordez certains sons et thématiques ? 

 

C. B. : Je lis énormément. À la base, je voulais être écrivaine, et ça tombe bien puisque je sors un roman en janvier aux éditions Stock. Dans mon cas, c’est un roman de fiction, donc une autre forme narrative. La littérature m’a énormément influencée dans ma pratique journalistique. Je suis venue au journalisme aussi parce que j’aimais écrire. J’avais besoin de capter le réel par les mots : c’était mon rapport au monde, le fait de le raconter, de le saisir par cette voie-là. C’est un rapport presque instinctif. Ça m’a toujours beaucoup nourrie. Et ça nourrit aussi mon envie de me demander comment raconter des histoires, de la manière la plus précise possible, puisque nous sommes journalistes : sans déformer le réel, sans dire n’importe quoi, sans défier qui que ce soit. Le lecteur ou la lectrice doit se sentir accompagné, pas de façon infantilisante mais plutôt amicale, embarqué dans l’histoire de quelqu’un, d’un projet ou d’un album. C’est vraiment la base de mon envie d’être journaliste.

 

Sans rien divulguer, est-ce que votre livre aura un rapport avec la musique ?

 

C. B. : Aucun, non (sourire). 

 

En parlant de récits, lorsqu’on anime une conférence comme celle-ci, on a certainement envie d’en connaître un peu plus sur les coulisses de ce documentaire hors-norme. Quels leviers avez-vous activés pour obtenir ces petites informations supplémentaires, ces anecdotes racontées par le réalisateur et les personnes impliquées dans le projet ? Comment vous organisez-vous pour concevoir cette conférence ? 

 

C. B. : Quasiment de la même façon que pour les articles. L’idée est de se renseigner énormément en amont, d’avoir vu le documentaire - je l’avais vu à sa sortie, et je l’ai revu pour préparer le plateau -. Mais il ne faut pas se contenter de ça : j’ai relu plein d’interviews, comme celle donnée par DJ Mehdi aux Inrocks quand on avait fait sa couverture ou celles données par Thibaut de Longeville lors de la sortie du documentaire. Cela m’aide à me demander : qu’est-ce que je peux apporter de plus ? Qu’est-ce que j’aimerais qu’il re-raconte sur scène ? De quelles informations ai-je besoin pour ne pas arriver de manière naïve ?

Une fois cela dit, ce qui est compliqué - mais c’est valable pour toutes les interviews, pas seulement les talks en public - c’est de conserver une forme de curiosité dans les questions. Parfois, quand on est trop préparé, l’interview devient inintéressante : le ou la journaliste connaît trop bien le sujet, oublie que le public ne sait peut-être pas la réponse à une question et ne pose pas des questions simples comme : « Quelle est la genèse du projet ? » On se dit : « C’est bon, il l’a déjà raconté. » Ou bien : « Moi, je le sais. » Et on oublie de contextualiser au public. Je pense donc qu’en interview, même si nous connaissons très bien le sujet, il faut savoir se débarrasser un peu de ses connaissances pour retrouver des questions naïves. Du type : « Comment as-tu connu DJ Mehdi ? » Ce sont des informations que j’ai déjà lues, mais le public doit aussi les entendre. Il faut trouver un équilibre.

 

 

 

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On a aussi l’impression qu’écrire sur la musique demande de plus en plus de recherches, comme si on préparait un mémoire universitaire. Cette approche nous fait penser à l’évolution des Inrocks et d’autres journaux papier, qui doivent s’adapter à la concurrence croissante des autres médias, notamment numériques. Cette évolution a-t-elle été fluide, ou y a-t-il eu des péripéties en interne ? Était-ce difficile d’accepter qu’un journal doit évoluer ?

 

C. B. : Nos chroniques n’ont pas tellement changé, mais il y a de nouvelles formes avec lesquelles on doit s’adapter, notamment sur les réseaux sociaux. C’est un accompagnement de toute l’équipe des Inrocks. Il faut aussi trouver sa voix, son ton, sa manière de faire sur ces nouvelles plateformes. Les vidéos prennent de plus en plus d’ampleur. Il me semblait aberrant que les Inrocks ne soient pas présents sur ce créneau-là. Ce n’est même plus une question de choix : c’est la manière dont le public consomme. Pour moi, défendre un film à l’écrit ou en vidéo revient au même : c’est le discours qui compte. Nous n’avons pas de moyens audiovisuels de télévision. Alors comment faire ? On n’a pas de plateau, pas de lumières, pas de maquillage. Je me suis dit qu’il fallait prendre ça différemment : partir de ce qu’on n’a pas, en faire une force et même une identité. C’est comme ça qu’on a décidé de faire uniquement des VLOGS : sortir d’une projection à Cannes ou de la Fashion Week, prendre son téléphone, et faire une critique d’une minute, sans se soucier de la lumière ou du maquillage. Assumer le côté très DIY [Do It Yourself], qui est déjà dans l’ADN des Inrocks. Cela a finalement fluidifié le processus : les journalistes l’ont intégré et aiment ça. Ils prennent leur téléphone et parlent une minute, puis hop, c’est envoyé directement sur Instagram. C’est beaucoup plus rapide. C’est un exemple de la manière dont on réfléchit à notre place sur les plateformes.

 

Concernant le documentaire DJ Mehdi : Made In France, avez-vous senti, dès le début, qu’il allait rencontrer un si grand succès ? Qu'il avait quelque chose en plus ? 

 

C. B. : Oui, clairement. Comme je le disais en introduction : pour moi, ce n’est pas un documentaire classique. Thibaut de Longeville ne fait pas un simple reportage retraçant la carrière de DJ Mehdi - ce qui serait déjà bien, comme quand on retrace la carrière de David Bowie dans un format très classique -. Là, il y a quelque chose de plus organique et incarné. On sent l’œil, la voix, la présence de Thibaut, presque comme un personnage du film. Le documentaire a une forte dimension subjective. Pour moi, c’est un film, pas un documentaire musical classique. La manière de monter, les allers-retours temporels : tout est habile, surprenant, peu commun.

 

Est-ce dû au fait qu’il y a une histoire personnelle derrière ? Ou à ARTE, qui propose souvent des formes de documentaire singulières et affirmées ? 

 

C. B. : On est attentif à ce que propose ARTE, pour toutes les raisons mentionnées. Il y a une vraie attention aux formes filmiques singulières, qui sortent des sentiers battus. C’est un espace passionnant aujourd’hui. Par exemple, ils ont sorti Ceci est mon corps, un documentaire magnifique de Jérôme Clément-Wilz, qui suit le procès d’un prêtre qui l’a violé. Un film OVNI, tant dans sa manière d’être filmé que dans sa narration. Et ça sort sur ARTE.

 

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© Emma Toussaint

 

 

Si vous étiez vous-même réalisatrice, quel documentaire feriez-vous et sur quel(s) sujet(s) ?

 

C. B. : Il y en a beaucoup. Trop. Sur les Inrocks, je pourrais raconter des tas de choses. Sur des artistes aussi, notamment féminines - mais si je vous donne mes idées, elles seront récupérées et je ne pourrai plus faire le documentaire ! (rire)

 

En regardant vos interviews, on a remarqué qu’on vous dit souvent : « Vous êtes la première femme à diriger Les Inrocks », et qu'on souligne votre jeunesse. Comment prenez-vous cette récurrence ? 

 

C’est une question à laquelle j’ai répondu personnellement il y a longtemps. Bien sûr, j’aimerais échapper à ce genre de questions. Mais la société n’en est pas là. Je ne peux pas en vouloir aux gens. Je comprends que ce soit un sujet, puisque personne avant moi n’avait été une femme de 35 ans à la tête des Inrocks. Si j’étais journaliste, je me poserais aussi la question. C’est toute l’histoire du féminisme : on aspire à être considéré comme neutre, comme des individus, mais le combat est loin d’être terminé. On n’en est pas là. Il faut encore parler de ces sujets pour espérer un jour atteindre une forme de neutralité - pas d’indifférence, mais de la possibilité d’être un individu sans être ramené à son genre. Je comprends aussi que ça puisse être pesant d’être ramenée à son identité et à son genre. C’était même souvent le titre des articles. 

 

(Quel titre auriez-vous mis à la place ?)

 

C. B. : Queen of the world, the best, the best girl ! Non, je plaisante. Mais je comprends le storytelling : une jeune femme à la tête d’un média perçu comme masculin, c’est un élément narratif. Et il ne faut pas invisibiliser les femmes qui ont compté dans l’histoire des Inrocks : Anne-Claire Norot, Nelly Kaprièlian, Claire Moulène, Diane Lisarelli, Géraldine Sarratia, et tant d’autres. Beaucoup de femmes ont traversé cette histoire, bien avant moi.

 

J’ai toujours été sensible au combat féministe : ce que ça veut dire, ce qu’on défend, comment on se positionne. Ce sont des questions qui m’habitent. Donc je suis à l’aise avec ces questions, même si, parfois, j’aimerais juste être un individu lambda. Mais ce serait naïf - et presque dangereux : ce serait oublier d’où je viens, qui je suis, ce que je représente, comme une personne racisée, queer, etc. On appartient à ce grand ensemble qu’on appelle « minorités politiques ». Et c’est étrange : on en est les victimes, mais aussi les défenseurs. C’est pesant, de porter à la fois le poids de la victimisation et celui du combat. Mais je n’ai pas d’autre solution que de le mener. Dire « je ne veux pas être ramenée à ça » serait une erreur. On a vu des femmes expliquer : « Je ne veux pas de questions sur le féminisme, je veux qu’on parle de mon projet artistique. » Je trouve ça dangereux. Tu es née comme ça, c’est l’image que tu renvoies, et tu fais partie d’un ensemble qui repose aussi sur une chaîne de solidarité. Si tu ne défends pas ton propre cas, tu ne défends pas non plus l’histoire de celles qui t’ont précédée.

 

Entretien réalisé lors du MaMA - music & convention, le 16 octobre 2025, à l'Elysée Montmartre. 

 

Mise en page de l'entretien par Léopold Frouin. 

 

 

 

 

 

 

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