Rencontre avec Bastien Loukia, réalisateur du documentaire Le Mystère Satie (Musical Ecran 2025) | TACK

2025-11-20

Rencontre avec Bastien Loukia, réalisateur du documentaire Le Mystère Satie (Musical Ecran 2025)

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Mais qui est donc Erik Satie ? Est-ce un compositeur et un pianiste excentrique, loufoque, mélancolique ? Est-ce un charlatan ? Un génie ? Ce qui est certain avec Satie, c’est qu’on ne peut jamais avoir de certitudes. Bastien Loukia essaie de comprendre ce personnage aux multiples facettes dans le documentaire éclairé et éclairant Le Mystère Satie. Nous nous sommes entretenus avec lui à l’occasion de la 11e édition de Musical Ecran afin de découvrir les derniers secrets de l'œuvre de Satie, aussi énigmatique que passionnante.

 

 

En introduction

 

 

Erik Satie est un compositeur et pianiste français ayant vécu à cheval entre le XIXe et le XXe siècle (1866-1925). Son nom n’est pas le plus connu du grand public, pourtant, vous avez certainement déjà entendu une de ses célèbres partitions dans un film. On peut ainsi entendre ses Gymnopédies et Gnossiennes dans Le feu follet de Louis Malle, Climax de Gaspard Noé, The Fabelmans de Steven Spielberg. Mésestimé par une partie de la profession qui juge ses compositions peu emballantes, pauvres et répétitives, Satie trouve aujourd’hui sa place dans le monde de la musique, 100 ans après sa mort. Il est plus que jamais à la mode. Des livres, des documentaires, des musiques lui sont consacrés aujourd'hui. A l’étranger, c’est une star. On raffole de son côté rebelle, à la française, hors de toutes conventions. Mais nul n’est prophète dans son pays et Satie est encore incompris par beaucoup en France, malgré le poids de son héritage. Est-ce pour autant un génie ? Qu’est-ce qu’un génie finalement ? 

 

Il est vrai d’admettre que Satie n’était pas un grand compositeur, que sa musique ne fait pas vibrer les grands pianistes des conservatoires de par sa simplicité et sa redondance. Satie, c’est autre chose. C’est une énigme, un mystère. C’est une histoire, une atmosphère. C’est un langage, une pensée. Derrière le baroque, se cache le mélancolique. Derrière le loufoque, se cache des drames familiaux. Derrière l’humour, se cache une profonde tristesse. Bastien Loukia cherche à percer le mystère Staie, ou du moins, à en rendre compte aux spectateurs venus voir son documentaire. Qui se cache derrière ces lunettes et ce grand chapeau ? Nous aurions bien tort de ne pas pénétrer dans sa psyché, car Satie, c’est un monde à lui tout seul. 

 

 

 

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© Bastien Loukia

L'ENTRETIEN - avec Bastien Loukia, réalisateur du documentaire Le Mystère Satie

 

Est-ce que vous pouvez vous présenter, comme vous aimeriez qu'on vous présente, avec vos propres mots ?

 

Bastien Loukia : Je suis un artiste originaire d'une petite ville bien charmante de Normandie, qui s'appelle Honfleur, et qui, je crois, m'a conduit à devenir artiste, puisque c'est une ville de peintres très inspirante.

 

Satie a fermé la porte XIXe siècle et ouvert celle du XXe siècle.

 

 

Quel est votre rapport avec Érik Satie ? Comment est né ce projet, qui fait suite à une bande-dessinée que vous avez sortie il y a quelques années ? 

 

B. L. : Satie est un personnage qui fait partie des grandes figures locales de Honfleur. Il est né dans là-bas, en 1866. Un musée lui est désormais consacré. Lorsque je travaillais sur ma première bande dessinée, à l'âge de 15-16 ans, j'ai commencé à m'intéresser à Satie et à sa vie en profondeur. Je me suis très vite attaché à ce personnage que j'assimilais à un rebelle et un révolté, qui a réussi à faire bouger les lignes de son art. Satie a fermé la porte du XIXe siècle et ouvert celle du XXe siècle. Il a montré la voie à toute une génération d’artistes en leur faisant comprendre qu'il n'y avait rien de plus important que la liberté artistique, la liberté de créer, sans être esclave des codes et des normes de son temps. 

 

En faisant des recherches sur Satie et après le visionnage de votre documentaire, on se rend compte qu'il est souvent présenté comme un personnage absurde, au côté décalé et humoristique, alors qu’à l’écoute de ses titres les plus connus, on y perçoit une profonde mélancolie et tristesse, certainement en écho avec les drames autour de sa famille. Pour vous, qui est vraiment Satie ? Est-ce le Satie qui pouvait surprendre avec ses compositions atypiques, parfois loufoques, ou est-ce le Satie tourmenté et tragique ? 

 

B. L. : Pour moi, c'est un seul et même Satie. En fait, tous les grands et vrais humoristes sont des grands tragiques. L'humour est un parti préalable. La vie et l'existence sont tragiques, et ensuite vous avez le choix, soit vous vous vous embourbez dedans, soit vous décidez de prendre le parti d'en revenir. Erik Satie était ami avec un autre compositeur célèbre, Alphonse Allais, qui est l'inventeur de l'humour français. Alphonse Allais a écrit des choses hilarantes. Pour autant, c'était un grand tragique. Tous ces gens-là, qui ont décidé de prendre le contre-pied de leur époque, l'ont fait avec l'angle de la dérision, bien qu'étant profondément mélancoliques. C'est une sorte de pied de nez et de grimace à la vie. Quand vous lisez les titres des musiques de Satie, Prélude flasque pour un chien, Pièces froides, Trois morceaux en forme de poire, Tracasserie d'un gros bonhomme en bois, ça fait rire. Mais quand vous les écoutez, vous planez et entrez dans une forme d’introspection. Jean Cocteau disait qu'il donnait des noms fantasques à ses propositions, pour ne pas s'admirer lui-même, comme Narcisse regardant son reflet en se faisant des grimaces. C'est aussi une manière de ne pas trop se prendre au sérieux, parce que plus vous vous prenez au sérieux, plus vous vous considérez à part du genre humain. Alors que l'humour, ça prouve que vous êtes aussi quelqu'un de très ouvert, et que vous ne prenez pas la vie au sérieux. 

 

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Bastien Loukia dans son atelier © Bastien Loukia Artiste

 

 

Est-ce qu'on peut considérer également que son œuvre est très cinématographique, puisqu'elle a été reprise dans énormément de films après sa mort ? Il avait aussi des amis cinéastes, comme Jean Cocteau. 

 

B. L. : Absolument. 

 

Et à quel point, justement, on retrouve ce côté cinématographique dans sa musique et dans son œuvre en général ? 

 

B. L. : On peut considérer d'une certaine manière que Satie est l'auteur de la toute première musique de film. Aux origines du cinéma, le film projeté était muet et un pianiste improvisait pendant la projection. Satie est l’un des premiers à demander à voir le film avant, afin de composer une partition en fonction de l’action. C’était totalement inédit. Il était déjà lui-même l'instigateur d’une nouvelle manière de voir la musique en lien avec le cinéma. Sa musique se prête parfaitement au film car c’est une musique qui prend son temps et va à un certain rythme. 

 

Beaucoup de musiciens classiques sont intégrés au cinéma. Stanley Kubrick utilisait beaucoup de musique classique dans les B.O. de ses films. La musique de Satie plaît parce qu’elle crée des atmosphères qui ont l’air de s’adapter à des personnages. Lorsque vous écoutez la Gymnopédie et la Gnossienne, on peut y coller l’image d’un personnage mélancolique en train de réfléchir. La musique de Satie s'attache parfaitement à des états d’âme. C’est une musique d’introspection qui correspond à merveille à des personnages cinématographiques. 

 

Vous êtes également auteur de bande dessinée. Comment est-ce que la BD vous a aidé à faire des films documentaires ? Est-ce qu'il y a des passerelles qui se font entre ces deux médiums ? 

 

B. L. : D'une certaine manière, si on prend le cinéma et la BD, ils partagent énormément de points communs dans leur conception même. Toute la première phase d’un film est similaire à celle d’une BD : une recherche historique, un storyboard, un découpage, un cadrage, une mise en scène, l’écriture d’un script. La grande différence, c'est que la BD s'arrête là où le cinéma commence. Le fait d'avoir fait cette BD [Erik Satie - Cinq Nouvelles en forme de poire, paru en 2021] m'a permis d'avoir toute la documentation sur Satie. J'avais aussi déjà rencontré tous les gens qui interviennent dans ce film. Donc ça ne m'a pas pris beaucoup de temps et je n’ai pas eu besoin de faire un certain nombre de recherches. Dans mon prochain documentaire sur Tocqueville, où il n’y a pas de BD, je commence de zéro. En somme, la BD m’a permis d’être une première étape et le documentaire d’aller plus loin. 

 

Lors de la présentation du film, vous avez dit que Satie est toujours "un caillou dans la chaussure de la musique actuelle". Est-ce que vous pouvez nous en dire plus ?

 

B.L. : Satie dit qu’il n’y a pas de vérité dans l'art. Ça n'a peut-être l’air de rien mais lorsque vous considérez les arts institutionnels comme figés, dire qu’il n’y a pas de vérité, c’est très dérangeant. Satie, c'est celui qui veut faire de la musique pour les pauvres, celui qui veut faire de la musique un lien entre les classes sociales. Ce n'est pas quelque chose qui plaît beaucoup aujourd'hui. D'autre part, Satie est loin d’être un virtuose du piano. Quand vous jouez du Satie, vous ne pouvez pas exprimer tout votre talent. Vous préférez interpréter du Bach, du Mozart ou du Beethoven. Quand vous jouez Satie, vous le jouez pour ce que c'est. Certains musiciens et directeurs de conservatoire disent que jouer du Satie, ça ne sert à rien, car on n’y étudie rien d’un point de vue technique. Pourtant, on apprend énormément de choses sur soi-même. Satie avait un projet de faire de la musique maïeutique [méthode suscitant la mise en forme des pensées confuses, par le dialogue], c’est-à-dire une musique qui vous aide à en découvrir davantage sur vous-même. Ce n’est pas juste explorer des sentiments en mettant des notes partout. C’est peut-être un peu trop poétique pour le monde de la musique aujourd’hui, qui préfère les grands génies comme Mozart ou Berlioz. 

 

 

 

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© Bastien Loukia

 

 

Le Mystère Satie est un documentaire musical et historique. Ce n'est pas le genre privilégié dans les salles de cinéma. Comment fait-on vivre un tel documentaire ? Est-ce une prise de risque financière et personnelle ? 

 

B. L. : C'est mon premier vrai film documentaire. Ce qui m’a aidé, c’est de ne pas me poser ces questions-là. A aucun moment, que ce soit pour la BD ou pour tous mes autres projets, je pense aux obstacles possibles. Curieusement, quand on n’y réfléchi pas, on ne s’en prend pas. J’ai fait ce film de façon spontanée et pragmatique. Il me faut quoi ? Du temps, de l’argent et des gens qui s’impliquent dedans. J’ai eu la chance d’avoir tout ça rapidement. Des personnes avaient confiance dans mon projet et cette confiance m'a donné et continue de me donner beaucoup de force. Bien sûr, il y a toujours des petits couacs, mais il ne faut surtout pas que ça nous décourage. 

 

Le film est maintenant sorti, mais il n’a pas de distributeur. Il faut donc le montrer, le présenter, le faire vivre le plus possible. Ce n'est pas chose facile, quel que soit le genre, surtout quand on est indépendant et qu'il n'y a pas de gros producteurs derrière. Ce qui fait vivre ce joli film et plus généralement le cinéma, c'est le public. S'il y a bien une chose dont je suis fier, c'est de constater qu'il y a encore des gens impliqués dans des petits projets comme ça, qui les font vivre et exister. Le secret, c'est de respecter son public et d'avoir confiance en lui.  

 

Vous avez dit que le film va être montré aux Etats-Unis, en Angleterre et ailleurs. Ça montre que Satie est écoutée partout dans le monde. C’est important pour vous de faire perdurer son héritage ? Est-ce que vous sentez le poids d’une certaine responsabilité ? 

 

B. L. : Tout à fait. Je ressens le poids d’une responsabilité, parce qu’en effet, Satie est un personnage historique. Il faut faire très attention à ce qu’on dit et justement, on dit beaucoup de bêtises sur lui. Pourquoi ? Parce que Satie est un être mystérieux qui brouillait les pistes. Il était du reste très content quand on disait n’importe quoi sur lui. Je crois qu’il avait envie que les gens sérieux s’intéressent à lui et aillent derrière le masque. C'est ce que j'aime faire avec les gens dans la vie de tous les jours, ou avec les personnages sur lesquels je travaille : aller derrière les apparences, voir le cœur et l’âme des gens. 

 

Je remarque que Satie est parfois plus connu à l’étranger qu’en France. Au Brésil, aux Etats-Unis, au Japon, en Chine, c’est une star. Il est joué partout. Les Allemands sont fous de Satie. « Nul n'est prophète dans son pays », peut-on dire. Satie représente à l’étranger un certain esprit français révolutionnaire. De notre côté, on n’aime pas vraiment les outsiders, alors que les étrangers, eux, considèrent qu’il n’y a pas de meilleurs outsiders que les Français : que ce soit Baudelaire, Rimbaud, Satie… Ces outsiders ont vécu en marge de la société mais avaient un message universel à faire passer. 

 

Cocteau disait que c'est toujours dans les boîtes de conserve que les Français mangent leur primeur. On a la chance d'avoir de beaux légumes bien frais, mais on préfère quand même les manger dans des boîtes de conserve. Cocteau disait aussi qu'il n'y a pas d'avant-gardistes, il n'y a pas de gens en avance sur leur temps, il n'y a que des gens en retard. 

 

Entretien réalisé lors de Musical Ecran, le 11 novembre 2025, au théâtre Molière. 

 

 

 

 

 

 

 

 

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