Pourquoi Furcy, né libre, le nouveau film d'Abd Al Malik, pose questions | TACK

2026-01-20

Pourquoi Furcy, né libre, le nouveau film d'Abd Al Malik, pose questions

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Furcy, né libre d’Abd Al Malik a été une déception, comme la critique publiée sur TACK l’expliquait dans ses grandes largesses. Aujourd’hui, une semaine après sa sortie en métropole, nous allons revenir plus en détails sur les zones d’ombre du métrage et sur l’histoire de Furcy, personnage plus complexe que celui présenté dans le film.

 

Une réalité à nuancer

 

Furcy, né libre est un joli succès au box-office français, porté par l’enthousiasme des spectateurs réunionnais et antillais. Abd Al Malik réussit son pari de mettre en lumière le combat de Furcy pour sa liberté, dans la France esclavagiste et coloniale du XIXe siècle. Inspiré du roman L’affaire de l’esclave Furcy de Mohammed Aïssaoui, Furcy, né libre est un objet filmique aussi passionnant que décevant, par sa théâtralité exagérée, sa mise en scène destructurée, ses performances d’acteurs inégales. Il a toutefois le mérite de parler d’un sujet fort, trop rarement porté sur grand écran. Cet article ne cherche toutefois pas à revenir sur la qualité du film en lui-même, mais sur ses parti-pris et ses oublis. Abd Al Malik fait des choix, qui peuvent poser questions et auxquels nous allons essayer d’apporter des nuances via un éclairage plus historique. 

 

Furcy est un “personnage” par moments ambivalent, plus complexe que le film dépeint. Si nous saluons la volonté louable et nécessaire de parler frontalement de la société esclavagiste de l’époque, avec un regard judiciaire percutant, nous nous devons de revenir sur certains choix, plus discutables. Furcy est érigé en héros, précurseur de la future abolition de l’esclavage. Est-ce vraiment le cas ? La réalité n’est-elle pas à nuancer ? Cette présente approche cherche davantage à reconsidérer l’historicité projetée, en y apportant une contextualisation qui nous semble nécessaire pour appréhender avec justesse ce récit. Bien sûr, Furcy, né libre est un film de fiction, et comme tout film de fiction, il “joue” avec le réel : “Le cinéaste de fiction sait (...) où il va : il connaît à l’avance l’histoire qu’il veut filmer. Et les acteurs qu’il a choisis vont tout faire pour donner corps à cette histoire. Son film repose sur une convention que nous acceptons tous : tout y a l’air vrai, mais nous savons bien que tout y est « faux », tout y est joué. Et c’est ce que nous aimons – que le cinéma recrée au mieux, en mieux, quelque chose du réel et d’une certaine façon nous libère de son poids.” écrivent Claudine Bories et Patrice Chagnard dans Le réel existe, c’est le film (2016). Peut-on, dès lors, reprocher les libertés prises par le film ? Cet article ne veut nullement remettre en cause chaque décision du réalisateur, mais apporter une vision plus juste de la réalité, afin de donner toutes les clés de compréhension aux spectateurs. 

 

Furcy et ses esclaves

 

Il faut comprendre que Furcy est une personnalité plus complexe que le film le présente. Abd Al Malik décide de ne pas s’attarder sur un point de cette histoire : Furcy, en devenant “libre” à l’île Maurice (mais pas encore à l'île Bourbon, futur La Réunion), s’enrichit comme pâtissier et achète lui-même deux esclaves, d’après un article de La Fondation de la mémoire pour l’esclavage. Cette dichotomie n’est jamais abordée par le cinéaste, qui préfère éluder cette question pourtant révélatrice de l’époque. En tant qu’homme libre, Furcy agit comme les autres. Il faut aussi dire que Furcy a toujours été dans une démarche purement personnelle, et non collective (dans un mouvement abolitionniste par exemple). Mais après tant de drames, de douleurs, de résilience, peut-on seulement le critiquer ? Bien sûr que non. Par contre, il n'est pas très juste de le présenter comme un symbole de l'abolitionnisme, alors qu'il n'a jamais pris part à ce mouvement. 

 

Les femmes de Furcy (attention SPOILERS) 

 

On découvre, lors de la dernière scène du film, Furcy en train de se rendre sur le terrain acheté il y a des années par Virginie, à l’île Bourbon. En réalité, le confiseur n’est jamais retourné sur son île. 

 

En plus de Virginie, Furcy avait d’autres femmes, dont Zulmée Maulgué, son épouse mauricienne. Une donnée que le film balaie d'un revers de main, préférant terminer sur un happy end à l'américaine. Cette décision finale est assez étonnante, comme s'il fallait absolument satisfaire le public d'une histoire d'amour parfaite. Un parti-pris qui manque d'audace. Dommage. 

 

Un acteur d'origine congolaise pour jouer une figure réunionnaise, originaire d'Inde 

 

Si Makita Samba semble habité par le rôle, et livre une performance de haute volée (la meilleure du film), ce choix d'acteur a divisé le public, notamment réunionnais. N'y a-t-il vraiment aucun acteur réunionnais capable d'incarner le personnage de Furcy ? Certes, l'action se passe sur "l'île intense" et les figurants viennent de la région, mais cette décision interroge. A l'occasion du Festival du Film d'Histoire de Pessac, Tack a questionné Abd Al Malik à ce sujet, voici sa réponse : C’était des castings ouverts et ça a été aux acteurs qui étaient plus en correspondance par rapport à l'histoire qu'on voulait raconter. Tous les seconds rôles et l’équipe avec qui on a travaillé viennent de La Réunion. Le noyau de l’équipe était réunionnais.” Alors que certains territoires peuvent être invisibilisés, n'était-ce pas l'occasion de mettre au premier plan des acteurs réunionnais ? Le public  retiendra principalement les performances de Maketa Samba, de Romain Duris, de Vincent Macaigne. Un acte manqué. 

 

 

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 © Fabien Coste / Memento Distribution

Furcy uniquement sauvé par les blancs ? (attention SPOILERS)

 

Deux personnages semblent avoir été les pierres angulaires de la réussite du combat de Furcy dans le film : Virginie, en réunissant de précieux documents pour son amour, et Boucher, l’avocat qui met sa santé en jeu pour le défendre. En résulte une scène centrale dans le tribunal, où Furcy assiste en arrière-plan à son procès pour sa liberté légale. C’est le climax du film, là où tout se joue. Boucher triomphe. Il est le libérateur des “chaînes” du héros. Mais quid de “Madeleine, Célérine, Constance, Virginie, Chouchou Ladérouille, son serviteur esclave, et Zulmée Maulgué, son épouse mauricienne”, comme le relève l’historienne Sue Peabody ? Sans ces femmes noires, "Furcy n’aurait jamais été libre", écrit-t-elle sur le site Histoire coloniale et postcoloniale. Or, à la fin de cette scène judiciaire, et donc du film, on a le sentiment que c’est uniquement grâce à Boucher, le brillant avocat blanc à la détermination sans faille, que Furcy obtint sa liberté. 

 

L’abolition de l’esclavage en 1848 


On l’apprend à l’école : l’esclavage fut aboli le 27 avril 1848 en France (en décembre à la Réunion). A notre micro, Abd Al Malik déclare : "Je considère que Furcy, né libre est un film sur les abolitions". Cette volonté ne doit pas faire oublier que l'escalvagisme n'a pas totalement été abolie cette année 1848, mais remplacé par l'engagisme. C’est une autre forme d’esclavage, comme l’explique clairement l’historienne Virginie Chaillou-Atrous, interrogée par la revue L’Histoire : “Un engagé est, au XIXe siècle, un travailleur libre soumis à un contrat lui imposant d’effectuer des travaux en contexte colonial pour une durée déterminée de 3, 5 ou même 10 ans. Ces contrats, dont les engagés ne peuvent se défaire, profitent aux planteurs et propriétaires des colonies britanniques, néerlandaises, françaises ou encore portugaises qui sont alors à la recherche de main-d’œuvre. Ce phénomène de l’engagisme engendre le déplacement de plus de 3 millions de personnes à travers le monde au XIXe siècle.” A La Réunion, l'engagisme durera jusqu'en 1940. Peut-on donc vraiment dire que l'esclavage a été aboli en 1848 ? Il est dommage d'uniquement parler d'abolition de l'esclavage cette année-là, sans parler de l'engagisme, sa forme dérivée tout aussi immonde et inhumaine. 

 

 

Source photo de couverture : © Fabien Coste / Memento distribution

 

 

 

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