Orwell 2+2=5 de Raoul Peck : Quand notre société actuelle se fait orwellienne | TACK

2026-02-23

Orwell 2+2=5 de Raoul Peck : Quand notre société actuelle se fait orwellienne

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En 1949, quatre ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le britannique George Orwell termine son dernier et plus important roman : 1984. Soixante-dix sept ans plus tard, cet ouvrage tristement visionnaire trouve des échos directs à notre époque. Le célèbre documentariste Raoul Peck s’empare de cette histoire pour proposer Orwell 2+2=5, une vision passionnante de 1984 par le prisme de son auteur et de la société actuelle. Il décide de consacrer une partie de son récit aux derniers mois de la vie d'Orwell afin d’explorer les racines des concepts troublants révélés dans ce chef-d’œuvre dystopique : le double discours, la novlangue, Big Brother, le crime par la pensée. Autant de termes terrifiants qui créent des parallèles évidents à notre époque en crise. 

 

1984, un roman de terreur

 

Raoul Peck revient après avoir marqué les spectateurs avec son documentaire I Am Not Your Negro (2016). Avec sa nouvelle création, Orwell 2+2=5, il propose un film coup de poing, au contenu dense et nécessaire, d'une rare intelligence. Le documentaire met en exergue les strates de notre époque, en proie à un totalitarisme exacerbé, via des extraits de films, des images d'archives et du présent. Passionnant mais profondément exigeant. Afin de mieux comprendre l'objet crée par Raoul Peck, il est nécessaire de revenir sur l'oeuvre originelle, point de départ de ce cheminement palpitant : 1984 de George Orwell. 

 

La dernière création orwellienne est un texte littéraire référence, connu du plus grand monde pour sa puissance thématique et réflexive. Le visionnaire auteur britannique propose un roman sombre, oscillant avec l'instinct de mort. La dystopie décrite se structure autour d’une architecture terrifiante et oppressante. Le narrateur de cette histoire, Winston Smith, présente une ville de terreur, sombre et sinistre. La surveillance se dissimule partout. La propagande se diffuse à la télévision, dans les appartements des membres de cette ville contrôlée et observée. La liberté est cadenassée, réprimée. La langue maltraitée, appauvrie. Big Brother voit tout, partout, tout le temps. La vie privée est anéantie, annihilée par des yeux invisibles. L’architecture, la propagande et la surveillance jouent sur les émotions-mêmes des habitants. La communauté est influencée, sous le joug d’une entité surpuissante.  

 

L’architecture de 1984 se base sur le principe du panoptique. Ce système possède un pont d’observation interne, où une personne peut embrasser du regard tout l’intérieur d’un bâtiment. Jeremy Bentham, philosophe utilitaire, imagine un espace circulaire, une prison constituée de cellules les unes à côté des autres, avec en son centre, une tour de surveillance. Les détenus ne peuvent ainsi plus créer de liens entre eux et voir les surveillants, au contraire de ces derniers. Cette dimension architecturale se retrouve dans l'œuvre de George Orwell, de manière imagée, le pont ou la tour de surveillance étant l'œil de Big Brother.

 

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George Orwell © droits réservés

Les vertiges de la vie

 

1984 est un livre de l'inéluctable, qui trouve des échos avec le roman Nous de Evgueni Zamiatine, tout aussi passionnant et bien trop souvent oublié. Dans les deux cas, les textes écrits sont purement visionnaires et intemporels. Les deux auteurs ne captent pas seulement l'énergie de leur époque, mais toutes les couches sociales, économiques, politiques de la société. Un travail sociologique d'une redoutable précision. De ce fait, 1984 ne paraît plus si dystopique que ça en 2026. Non pas que l’échelle de valeurs ait évolué, mais ce qui nous paraissait démentiel, voire fantaisiste, hier, et malheureusement aujourd’hui réaliste. George Orwell a réussi à capter la construction d'une société, dans toutes ses finitions. Tout comme les techniques de manipulation, par le langage, les images et les émotions. Un décryptage total qui donne le vertige. C’est une proposition littéraire singulière, profondément terrifiante. D’autant plus aujourd’hui, où les mots écrits en 1949 ont pris vie.

 

Orwell développe de nombreuses thématiques dans son ouvrage, décrivant une société totalitaire et liberticide : la surveillance de masse, la manipulation de la vérité et du langage, le contrôle des pensées et la propagande. Dans Orwell 2+2=5, Raoul Peck crée deux mouvements. Il s’intéresse aux dernières années de la vie d’Orwell afin de mieux comprendre comment l’auteur a imaginé et créé une telle œuvre intemporelle, et juxtapose les thématiques développées dans le roman sur notre époque. Il utilise, pour ce faire, des extraits des adaptations de 1984 pour illustrer son propos.

 

Gloire à Big Brother !

 

La surveillance de masse est l’apanage de nos sociétés. Largement documenté en Asie, notamment en Chine, ce regard inquisiteur gagne du terrain en Occident. En France, les caméras de surveillance pullulent partout (en 2023, il y avait environ 90000 caméras de surveillance, contrôlées par la police et la gendarmerie. Ce chiffre grimpait à 1,5 millions de caméras dans l’espace public et 10 millions dans les lieux privés ; des chiffres en constante expansion). Nos moindres faits et gestes sont contrôlés. On clamera à la sécurité, comme toujours. Alors que l’intelligence artificielle excite le monde de la tech, les gouvernements n’hésitent pas à l’utiliser, dans ce qui ressemble au monde décrit par Spielberg dans Minority Report. Quand la fiction se fait dépasser par la réalité. Les algorithmes fonctionnent à pleine mesure, dans un tourniquet numérique, laissant la technologie prendre le dessus sur l’humain. Sans s’en rendre compte, on nous décharge de notre accroche à la vie. Les fake news prennent l’apparence de la vérité, les drones volent au-dessus de nos têtes, la censure est incontrôlable. 

 

Big Brother vous regarde. Et aujourd'hui, Il fait plus que ça. 

 

La manipulation de la vérité et du langage

 

La surveillance ne permet pas seulement de surveiller la société, elle offre l’opportunité de la détourner de la vérité, de contrôler le sens même de la réalité. Depuis toujours, la politique est une joute verbale, théâtrale et excessive. Le mensonge est peut-être la “qualité” première requise pour être un bon politique, pour trouver les mots les plus justes, ou attractifs, pour un peuple aux ordres. Avant, quand les (gros) mensonges éclataient, la sentence était redoutable, car les gens n’aiment pas le déshonneur. Aujourd’hui, tout le monde ment, à l’excès, en connaissance de cause, car il n’y a plus de conséquences. On peut détourner de l’argent, commettre des agissements répréhensibles, mentir sous serment, sans qu’il n’y ait un début de conséquence. Les politiques se gargarisent de leur mensonge, maltraitent éhontément la réalité pour distiller leur vérité. Quand la vérité prend les escaliers, le mensonge prend l’ascenseur. Tout est sujet à la déformation, accentué par la puissance algorithmique des réseaux sociaux, nouveaux moyens pour assouvir le contrôle panoptique. On crée des bulles, des filtres, pour enfermer la population dans une seule pensée. On l’alimente, comme on donne à manger aux porcs. Les ingérences étrangères sont nombreuses, influent sur les élections. Tout est fait pour manipuler insidieusement la population, le troupeau de moutons mené à la baguette par des puissances “qui nous dépassent”. Le résultat est terrible. On crée une société fracturée. On ne discute plus, on combat, on affronte, on blesse… On tue. 

 

Les mots aujourd’hui sont constamment galvaudés. Ils perdent de leurs sens, de leurs poids. Le débat public est devenu un naufrage, où le mensonge supplante la vérité, où les mots ne servent qu’à La Cause prônée. Pendant ce temps, la culture est sacrifiée sur l’autel de l’argent. On baisse drastiquement les subventions pour des sorties scolaires au cinéma, pour des festivals de musique, d’histoire, de partage, dans les théâtres, dans les musées. La culture est toujours la première cible car elle est dangereuse. Elle permet de percevoir et de comprendre les mensonges clamés par des hommes et des femmes dans les médias. Comprendre les enjeux historiques, se documenter au cinéma, parcourir les allées d’un musée, sont autant d’atouts face à l’obscurantisme verbal.

 

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Le contrôle des pensées et la propagande

 

La technologie a permis la résurgence d’un fascisme, non pas disparu, mais dans l’attente. Le nazisme n’a pas encore 100 ans. Il est toujours là. Il renaît, sous une autre peau, mais toujours avec les mêmes idées, racistes, antisémites, xénophobes, homophobes, libertaires. La capitalisme regarde faire, indifférent au danger. L’argent n’a pas d’odeur. A part, peut-être, celle de la mort.

 

On veut contrôler nos pensées, nous influencer vers une seule et même raison. La propagande s’active, à une vitesse folle. Numériquement surtout. Les algorithmes pulsent à en vomir des idées tapageuses, filtrantes et orientées. On nous manipule, sans broncher, avec assurance, sur les grands conflits mondiaux, sur les génocides, sur les crises sanitaires. Si tout est documenté, rien ne bouge, tout est cadenassé. 

 

La surveillance est terrible, profonde. Elle est derrière notre écran, dans nos historiques, dans nos contacts, dans notre galerie photo, sur nos réseaux sociaux. Ce n’est pas fataliste de dire qu’on est épié de partout, ce n’est pas de la paranoïa. C’est du bon sens, du réalisme. Aujourd’hui, on peut aller en prison pour une banderole, pour le vol d’un Yop dans un supermarché car la vie à un coût démesuré. Parce que le monde s’enfonce chaque jour dans un enfer sans lendemain. On détruit, on repousse l’échéance. La nature agonise sous la pollution, le plomb dans l’air, les pesticides sur sa peau végétale, dans les gisements pétroliers, dans le fioul déversé, dans les ruisseaux à la texture plastifiée. La surveillance est là, la nature se meurt, le coût de la vie est insensé, les bottes des fascistes tapent nos rues anciennement lieu de résistance et de libération, les droits des minorités se cadenassent, derrière quelques effets d’annonce… Le monde tourne à l’envers. Peut-on, dès lors, donner la vie ? Dans ce chaos perpétuel ? Quelles sont les perspectives dans ce monde agonisant ? Dans cette société contrôlée ? Orwell avait déjà tout compris, lui. 

 

Raoul Peck, avec son riche documentaire Orwell 2+2=5, capte cette vision orwellienne et crée des ponts entre 1984 et notre société actuelle conflictuelle. Il y a la guerre en Ukraine, sujet de manipulation poutinienne, le génocide à Gaza, la doctrine MAGA et trumpienne, les dictatures mondiales qui n’en disent pas le nom. La vision est aussi pessimiste que réaliste. Le monde ne bascule pas, il a déjà basculé. Aujourd’hui, 2+2 pourrait bien être égal à 5. 

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