2025-01-27
Mon gâteau préféré : un pamphlet iranien de liberté et d’amour (critique)
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L’amour prohibé. Mahin, veuve depuis de nombreuses années, décide de briser les interdits iraniens en réveillant sa vie amoureuse. Elle rencontre Faramarz, chauffeur de taxi, lui aussi plongé dans la solitude du quotidien. Cette soirée restera dans les mémoires pour toujours. Mon gâteau préféré est un plaisir de narration, un pamphlet libertaire sous fond de dénonciation d’une société iranienne de plus en plus idéologique. Un film puissant, porté par des réalisateurs déterminés qui n'hésitent pas à dénoncer, quitte à en subir les conséquences…
Une nuit, une vie
Mon gâteau préféré, réalisé par Maryam Moghadaam et Behtash Sanaeeha, est un film d’engagements qui aborde la question sensible des relations intimes sous fond d’oppression religieuse et misogyne par le régime iranien. L’histoire est centrée sur Mahin, une femme indépendante d’un âge avancé, qui vit seule dans sa maison depuis la mort de son mari il y a de nombreuses années. Après une discussion avec des amies de longue date, elle prend conscience qu’il est encore temps de partager des moments agréables et stimulants avec un homme. Malgré son appréhension, Mahin sort de chez elle à la recherche de contact humain. Elle constate avec brutalité les changements opérés par le régime iranien qui considère les femmes comme des citoyennes de seconde zone et qui impose des restrictions toujours plus pernicieuses envers elles. La police des mœurs rôde partout et interpelle les femmes, notamment les jeunes, qui ne se soumettent pas à l’idéologie religieuse du pays. « Cela fait des années que les femmes iraniennes luttent contre des lois injustes, comme le port obligatoire du hijab, et l’absence d’égalité des droits. Les relations avec le sexe opposé sont scrutées à la loupe en toutes circonstances. Ces conditions se compliquent encore lorsque une femme décide de vivre seule, comme c’est le cas de Mahin », écrivent les réalisateurs. Les yeux de l’héroïne finissent par se poser sur Faramarz, chauffeur de taxi à l'allure sensible et discrète. Le soir venu, elle brise les tabous en allant à sa rencontre et en l’invitant à passer la soirée chez elle.
L’amour interdit
Mon gâteau préféré montre les premiers émois entre deux personnes n’ayant plus l’habitude de se livrer l’un à l’autre. C’est une rencontre touchante, empreinte d’une douce mélancolie. Les deux protagonistes redécouvrent des gestes oubliés. On assiste à la libération de l’amour, bien que prohibée par les diktats iraniens. Le film déroule son récit lentement en décortiquant les attitudes, les paroles, les émotions de ses protagonistes. C’est un parti-pris qui permet de s’attarder sur les histoires de chacun et de comprendre pourquoi cette rencontre est le fruit d’un affranchissement des lois du pouvoir. La mise en scène est sobre, dépourvue d’effets démonstratifs. La photographie est agréable, parfaitement composée, et le découpage des séquences millimétré. Tout ceci renforce la puissance du récit, des dialogues et du jeu remarquable des acteurs (Lili Farhadpour et Esmaeel Mehrabi nous touchent en plein cœur). L'œuvre aborde les questions du poids de l’existence, des choix de vie, des changements dans la société, de la préciosité des souvenirs, de la solitude, de la vie après la mort.
« Ce film est basé sur la réalité du quotidien des femmes iraniennes de la classe moyenne et se penche sur la solitude d’une femme à l’aube de la vieillesse. La réalité de la vie des femmes d’Iran a été peu racontée, et le film est pourtant un conte enjoué sur l’espoir et la joie de vivre, comme sur l’absurdité de la mort », expliquent les cinéastes.
La fin tout en symbolisme interroge toutefois et amène un décalage un peu trop affirmé avec le reste du long-métrage. L’optimisme y est broyé, en reflet à la dure réalité. Les réalisateurs prennent donc le parti-pris de ne laisser aucun espoir et de conclure le récit d’un geste final fataliste. Le dernier plan est lourd de sens avec une symbolique labyrinthique qui passe par la coiffure, trouvant un écho subtil avec le début du film. Mon gâteau préféré est une œuvre qui veut en raconter beaucoup, qui déborde de générosité dans ses thématiques, quitte à légèrement morceler son message principal. Mais la beauté et la force de ses convictions l’emportent sur le reste.
Braver la censure
Le film de Maryam Moghadaam et Behtash Sanaeeha est d’autant plus puissant que son tournage a été semé d’embûches. De nos jours, les réalisateurs iraniens doivent tourner les films sous des règles strictes imposées par le régime. S’ils enfreignent ces règles, ils s’exposent à des sanctions, comme l’impossibilité d’exercer leur métier (cela vaut aussi pour les acteurs). Malgré l’épée de Damoclès que représente la censure, Mon gâteau préféré tente d’exposer le plus possible la réalité de la vie iranienne, notamment pour les femmes constamment opprimées. Mais mettre en lumière de tels agissements a un triste coût : les réalisateurs, à l’annonce de la sélection du film lors de la Berlinale 2024, en février de cette même-année, se sont vus confisquer leur passeport par les autorités de l'ancienne Perse. À cette occasion, Maryam Moghadaam et Behtash Sanaeeha ont adressé une lettre où ils expriment leur regret de ne pouvoir présenter ce film d’amour, de vie, mais aussi de liberté, « un trésor disparu dans notre pays », aux spectateurs. Au moment où le film sort dans les salles françaises, ce 5 février 2025, les derniers mots de cette lettre résonnent encore :
« Mesdames et Messieurs, nous sommes fier.es de dédier la première de notre film aux dignes et courageuses femmes de notre pays qui sont passées en première ligne de la lutte pour le changement social, qui tentent de faire tomber les murs de croyances dépassées et sclérosées, et qui sacrifient leur vie pour obtenir la liberté. »
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