La Voix de Hind Rajab : L'allégorie tragique du peuple palestinien (Festival du Film d'Histoire de Pessac 2025) | TACK

2025-11-24

La Voix de Hind Rajab : L'allégorie tragique du peuple palestinien (Festival du Film d'Histoire de Pessac 2025)

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Les bruits de vagues s’écrasent contre le générique de fin, à mesure que nos pensées se perdent dans le vide de l’océan. Hind Rajab, fillette de six ans, aimait se baigner dans la mer de la Bande de Gaza, les rêves plein la tête. Elle est l'héroïne, malgré elle, du nouveau film de la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania, remarquée en 2023 pour son documentaire Les filles d'Olfa. "Hanood" est plus qu'une simple voix, c'est un symbole du génocide palestinien en cours à Gaza. La Voix de Hind Rajab est une oeuvre poignante et anxiogène, où la vie ne tient qu'à un fil. Kaouther Ben Hania s'empare de cette tragédie, qui touche au plus profond de notre humanité, pour montrer aux yeux de tous la réalité des Gazouis. Les rouleaux bleutés ont désormais emporté les espoirs d'un peuple meurtri. La Voix de Hind Rajab laisse sans voix.

 

Au plus près du réel

 

Il n'est pas facile de parler de ce film, même plusieurs jours après l'avoir visionné. Des images, des sons, des regards, nous restent en mémoire. Pendant 1h30, nous avons suivi une opération de sauvetage désespérée initiée par les bénévoles - standardistes du Croissant-Rouge palestinien, depuis la Cisjordanie occupée, à Ramallah, le 29 janvier 2024. A une centaine de kilomètres d’ici, dans le quartier de Tel al-Hawa de Gaza, une fillette de six ans, Hind Rajab, est piégée dans une voiture, au milieu des cadavres d’une partie de sa famille, alors que les tirs israéliens sont tout proches. Elle implore les standardistes, Rana et Nisreen, de venir la sauver. Une ambulance du Croissant-Rouge est prête à intervenir, mais il faut d'abord s'assurer auprès de plusieurs intermédiaires (dont les Israéliens) qu'une voie sûre et dégagée est possible et acceptée. Les minutes, les heures passent. La nuit commence à tomber. La pression implose. 

 

La voix de Hind Rajab s’apparente à un docu-fiction de par son réalisme et son procédé filmique. Le long-métrage est un huis-clos suffocant où l’on suit les actions à distance des standardistes pour sauver la fillette (qu'on ne verra jamais en action). Ils doivent à la fois rassurer Hind Rajab, en état de choc après les récents événements et effrayée pour sa vie, via un contact constant par téléphone, et trouver des solutions pour permettre son secours. Plus les minutes passent, plus la tension augmente. Tout se cristallise entre les bénévoles, démunis de solution, tiraillés entre le sauvetage d'une fillette à bout de souffle et le risque maximale à prendre sans une autorisation préalable. 

 

Tous les enregistrements de la fillette sont des originaux et sont utilisés tels quels, renforçant un réalisme d’une puissance sans nom. La mère de Hind Rajab a donné son accord pour leur utilisation. La situation vécue par les standardistes est, quant à elle, rejouée le plus fidèlement possible par des acteurs, tous Palestiniens, tout comme leurs enregistrements par téléphone. Rares sont les films à aller au plus proche de la réalité, à faire disparaître l'artificialité du cinéma au profit de la véricité des actions et des images. A plusieurs reprises, Kaouther Ben Hania décalque le réel sur la fiction, afin que le spectateur se rende bien compte qu’il est en train d’assister à une situation authentique, et non orchestrée. Le film revêt, dès lors, une sincérité bouleversante. 

 

 

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La guerre des images

 

Le spectateur est constamment accroché à son siège. Comme pour les bénévoles, nous sommes démunis de solution, espérant qu’un “feu vert” soit accordé pour secourir cette enfant de six ans. Hind Rajab est un symbole de cette guerre sans fin et du génocide du peuple palestinien. On ne peut plus filmer Gaza. Les journalistes sont assassinés en dépit du droit international, invisibilisant une population à l’agonie. On ne peut lire “que” des témoignages, certes glaçants, mais qui perdent en émotions si aucune image ne peut y être associée. On ne peut regarder “que” quelques photos, froides, inanimées, dépourvues de vie. C’est déjà beaucoup, certes, mais ce n’est jamais assez. Depuis de très nombreuses années, les Palestiniens n’ont plus accès à leur propre image. Aujourd’hui, pour rendre compte de ce conflit meurtrier, il faut appréhender le présent par le prisme du passé, comme le documentaire With Hasan in Gaza de Kamal Aljafari le fait très bien, en utilisant des images de Gaza au début des années 2000. Avec La voix de Hind Rajab, le geste est fort. Le présent s’y décèle par l'imaginé, contextualisé par les standardistes du Croissant-Rouge qui essaie de comprendre et de visualiser l’environnement autour de la petite fille. Le geste final du film amène l’histoire dans une autre dimension et offre un degré de compréhension saisissant et fondamentalement bouleversant.  

 

 

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Le cinéma comme arme politique

 

La Voix de Hind Rajab n’est pas le film le mieux mis en scène de l’année. Il se contente de filmer en gros plan et plan serré les standardistes, afin que l'on ressente au plus près leurs émotions et leur détresse. La caméra est en constant mouvement pour créer du dynamisme à un film enfermé dans un grand décor. Par ce geste, elle cherche aussi à signifier l'urgence et l'ébullition autour de cette situation. Il y a quelques autres idées, par-ci par-là, comme ce joli parallèle entre les ondes de la conversation téléphonique et les vagues de la mer évoquées avec Hind Rajab. Pour le reste, on est globalement sur une expérience visuelle classique, un peu moins inspiré que le film danois The Guilty, dans un genre similaire où l'on suivait l'action par l'écoute d'un standardiste. Sauf que La Voix de Hind Rajab a pour lui son authenticité tragique. La mise en scène n'est pas le centre du film, c'est le propos. Kaouther Ben Hania est presque une intermédiaire à la diffusion de cette histoire, et son film, un support. C'est là toute la puissance du cinéma. En ce sens, La Voix de Hind Rajab est certainement un, si ce n'est le film le plus impactant et nécessaire de 2025. Il attrape comme il faut, sans jamais être lacrymal et tomber dans le pathos. Pas besoin de musique grandiloquente qui aurait appuyé grossièrement une situation déjà parfaitement compréhensible. Les acteurs jouent globalement justes, même si certaines scènes sont parfois un peu exagérées, enlevant un soupçon de réalisme. 

 

La note : 4 ♥ / 5

 

La Voix de Hind Rajab, prix du jury professionnel lors de la 35e édition du Festival du Film d'Histoire de Pessac et Lion d'argent de la Mostra de Venise 2025 (avec une standing-ovation record de 23 minutes et 50 secondes), est un grand film, soutenu, entres autres, par Brad Pitt, Alfonso Cuaron et Joaquin Phoenix. Il permet d'exposer aux yeux de tous le drame palestinien. Hind Rajab est l'allégorie des blessures du peuple gazoui : enfermée, condamnée, sans image. Juste une voix perdue au milieu des bombardements et des tirs ennemis israéliens. Si La Voix de Hind Rajab laisse sans voix, il permet de la faire entendre au plus grand monde et de la faire perdurer pour toujours. 

 

Crédits photo : Jour2Fête

 

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