Entretien avec Lola Maupas, chercheuse en études cinématographiques (FIFIB 2025) | TACK

2025-10-21

Entretien avec Lola Maupas, chercheuse en études cinématographiques (FIFIB 2025)

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À l’occasion de la 14e édition du Festival International du Film Indépendant de Bordeaux, nous avons rencontré Lola Maupas, chercheuse en études cinématographiques et chargée de cours à l’ENS de Lyon. Le festival lui a confié la conception d'une carte blanche, réunissant trois séquences toutes plus intéressantes les unes que les autres sur l’histoire du cinéma palestinien comme acte de documentation et de résistance : le film Scenes from the occupation in Gaza (1973) d’un des fondateurs du cinéma palestinien, Mustafa Abu Ali, le film expérimental Introduction to the end of an argument (1990) de Jayce Slalom et Elia Suleiman et la compilation Videotracts for Palestine (2023) du collectif du même nom. Pendant une vingtaine de minutes, Lola Maupas nous a présenté les films selectionnés, leurs enjeux, la difficulté à les programmer et sa vision de l'avenir. 

 

 

En introduction

 

Pour cette carte blanche, la chercheuse franco-libanaise Lola Maupas a regroupé des films rares et précieux, des années 1970 à aujourd'hui, "qui forment un rempart au continuum de la domination occidentale et coloniale sur la Palestine (en particulier) et le monde arabe". Le premier, Scenes from the occupation in Gaza, est un film rarement diffusé dans l'Hexagone. Il a été tourné par une équipe de journalistes français et a ensuite été monté par Mustafa Abu Ali au Liban. C'est un des premiers films sur le territoire occupé de Gaza. Le deuxième, Introduction to the end of an argument, met quant à lui en lumière comment les grandes puissances mondiales et occidentales, les Etats-Unis en tête, ont déformé l'image et la représentation de la culture arabe à la télévision et au cinéma. L'Intifada (la résistance palestinienne à l'occupation israélienne) y est ainsi montrée grossièrement et unilatéralement. Enfin, Videotracts for Palestine reprend l'idée des fameux ciné-tracts contre la guerre du Vietnam dans les années 1960 pour montrer, à travers une petite vidéo réalisée par chacun des membres du collectif, l'horreur en cours à Gaza. 

 

Depuis la naissance de ce conflit sanguinaire, les Palestiniens sont dans l’impossibilité d’accéder à leur propre image. La volonté de chacun des films projetés durant cette séance est de redonner du sens à la réalité occultée du peuple palestinien ; une réappropriation de l'histoire par l'image et le cinéma. De 1973 à aujourd'hui, rien n'a changé, le constat est le même : Le peuple palestinien est toujours invisibilisé, étouffé, massacré. Le cinéma est un des derniers moyens possibles pour lutter contre cet effacement par l'image ; cette carte blanche, à sa petite échelle, en est la preuve. 

 

Nous souhaitions prolonger la discussion entamée à l’issue de la séance, comprendre plus en détails les enjeux et la nécessité de projeter de tels films lors de festivals comme le FIFIB. Lola Maupas nous a accordé de son temps pour nous éclairer sur ces questionnements et développer d’autres pistes de réflexion.

 

 

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© Videotracts for Palestine

L'ENTRETIEN

 

Vous présentez une carte blanche au FIFIB, est-ce que c’est important pour vous de vous inscrire dans ce festival qui prône la liberté et la résistance sous toutes ses formes ?

 

Lola Maupas : Il est vraiment essentiel que des festivals comme le FIFIB existent car il y a aujourd’hui en France peu de festivals engagés, qui acceptent de prendre des positions claires mais aussi de montrer des films palestiniens qui sont en général peu projetés, sauf lorsqu’ils se conforment à des exigences assez contraignantes. C’est d’autant plus rare et important que depuis deux ans, j’ai l’impression que nous vivons une dissonance où le cinéma, qui est censé être le reflet du monde, est en train de se couper de l’actualité internationale et française. Le cinéma ne peut pas constituer un monde à part, qui fait abstraction de ce climat politique catastrophique. C’est pourquoi je trouve essentiel que les festivals rappellent qu’il y a un cinéma bien ancré dans le réel et dans les luttes sociales et émancipatrices.

 

 

 

"J’ai aussi beaucoup été confrontée depuis deux ans au refus de diffuser certains films palestiniens, parfois pourtant des films très consensuels. J’apprécie donc beaucoup la liberté et la confiance qui m’a été donnée pour cette carte blanche."

 

 

Comment s’est faite cette sélection de films ? Ce choix de films est-il apparu comme une évidence ? Et est-ce que cette diffusion au FIFIB fut difficile à faire ?

 

L.M. : J’étais contente de programmer trois films d’époques différentes pour redonner un cadrage historique et remettre en perspective ce qui se passe à Gaza aujourd’hui. Ce que nous voyons en ce moment est déjà complètement présent dans le film de Mustapha Abu Ali de 1973 ! On assiste à la destruction des mêmes quartiers, et on voit déjà clairement le projet d’extermination du peuple palestinien. Tout est recontextualisé là-dedans. Je trouvais aussi important de montrer l’évolution du cinéma palestinien à travers différentes formes qu’il a pu avoir, mais qui se positionnent toutes trois en opposition aux images d’en face, et à une certaine représentation forcée des Palestiniens.

 

Comme je diffuse souvent des films palestiniens je n’ai pas forcément eu à faire de recherches, mais j’étais heureuse de projeter ceux-là qui passent rarement en salles. Ce sont des films précieux qui sont peu montrés. Surtout le premier, [Scenes from the occupation in Gaza de Mustafa Abu Ali] qui a été diffusé, il me semble qu’une seule fois en France, au festival Ciné-Palestine. Pour la question de la facilité à diffuser ces films, je remercie beaucoup le FIFIB parce que, évidemment, ce sont des œuvres qui sont plus compliquées à montrer, dans de bonnes versions, avec les sous-titres en français… C’est l’équipe de programmation qui a fait tout ce travail.

 

J’ai aussi beaucoup été confrontée depuis deux ans au refus de diffuser certains films palestiniens, parfois pourtant des films très consensuels. J’apprécie donc beaucoup la liberté et la confiance qui m’a été donnée pour cette carte blanche.

 

Vous disiez, lors de votre intervention dans Le Média, au tout début d’année 2025, que "le cinéma a un rôle d’archive" et que "le cinéma a pour vocation à conserver une parole, conserver des images du pays". Durant le FIFIB, est diffusé le film With Hasan in Gaza de Kamal Aljafari, qui tend vers cette idée en utilisant des images d’archives de Gaza de 2001 pour faire un parallèle avec notre époque et la situation actuelle. Il cherche à remettre le réel au centre des images. Est-ce que le plus grand danger de notre temps, c’est le pouvoir de certains à imposer un narratif auprès de la population en déformant la réalité et la vérité ? Et est-ce que le cinéma peut être une des solutions face à ce danger ?

 

L.M. : Oui, ces trois films tournent autour de la question de la représentation des Palestiniens à l’écran avec cette idée, justement, qu’une image déformée leur est imposée de l’extérieur. Il faut donc déconstruire cette image hégémonique pour que les populations concernées puissent imposer leur propre narratif et définir elles-mêmes leur identité.

 

Montrer ces films permet donc de pouvoir lutter contre l’effacement d’un peuple qui n’est pas qu’un effacement physique, mais aussi un effacement identitaire et culturel. Le film de Kamal Aljafari est pour cela très fort : il redonne vie et couleur à Gaza dont ne nous voyons plus que des images de destruction, tout en montrant comment Israël asphyxie ce territoire depuis des décennies, dans le but toujours de se débarrasser de la population palestinienne.

 

 

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Image issue du film Scenes from the occupation in Gaza © Mustafa Abu Ali / Palestinian Cinema Group of the Research Centre

 

Vous êtes également en train de rédiger une thèse sur les images de résistance dans le cinéma au Liban depuis 1967. Quels parallèles peut-on faire entre la situation libanaise et palestinienne ?

 

L.M. : Les cinémas de Palestine et du Liban sont extrêmement liés car pendant de nombreuses années, les cinéastes palestiniens étaient localisés au Liban où ils et elles vivaient en exil, surtout à partir de l’arrivée de l’OLP [Organisation de Libération de la Palestine] à Beyrouth en 1971. Ils faisaient donc leurs films depuis le Liban parce qu’ils ne pouvaient pas retourner dans leur territoire, que ce soit en

utilisant des images qui étaient tournées en Palestine puis qu’ils remontaient ensuite - c’est le cas dans le film de Mustafa Abu Ali - soit en reconstruisant des images de la Palestine au Liban (c’est-à-dire en fabriquant à partir d’une ville libanaise, une ville palestinienne) soit, enfin, en filmant la résistance au Sud du Liban et les conditions de vie des Palestiniens dans les camps de réfugiés au Liban. Il ne faut pas oublier que le Sud du Liban a été occupé pendant vingt-deux ans par Israël ! C’est aussi pourquoi le Liban est profondément lié à la cause palestinienne. Ce sont des territoires et des peuples très proches. Une frontière coloniale a “coupé” ces deux pays : il n’y a plus de voies ferrées et de liaisons directes par avion, et, évidemment, la frontière est infranchissable. Avant, elle se traversait pour certains quotidiennement.

 

Une grande partie des Libanais est très solidaire de la résistance palestinienne. Et la situation est d’autant plus compliquée pour les réfugiés palestiniens se trouvant encore au Liban qu’ils vivent dans des conditions très difficiles. Ils n’ont pas les mêmes droits que les Libanais, pas le même accès à l’emploi, etc.

 

Les Videotracts for Palestine sont diffusées sur les réseaux sociaux, principalement sur Instagram. À quel point est-ce difficile de publier de l’information dans cette ère de post-vérité où tout est facilement manipulable, où chacun peut reprendre des images en leur donnant un sens différent de celui d’origine ?

 

L.M. : Les réseaux sociaux sont un moyen facile et accessible de parler au plus grand nombre de personnes, malgré tout ce qu’on peut très légitimement leur reprocher. C’est un outil important dans l’urgence dans laquelle on se trouve. Le but des videotracts, par leur durée et leur médium, était de pouvoir être diffusées largement. 

 

Sur les réseaux, je fais beaucoup de pédagogie, je raconte l’Histoire dans une forme de lutte à la post-vérité. Je replace les événements d’aujourd’hui dans un contexte historique, ce qui permet de donner d’autres portes d’entrée aux réalités contemporaines. Cette ouverture permet de sortir du discours médiatique dominant qui est très réducteur dans son narratif.Je diffuse aussi beaucoup d’extraits de films arabes sur les réseaux pour essayer de les faire mieux circuler. Le cinéma permet de faire comprendre la réalité de manière sensorielle. Il ré-humanise les Palestiniennes et les Palestiniens, et les Arabes en général.

 

Une question, plus légère cette fois-ci, quel est votre rapport au cinéma et au cinéma français ? Est-ce qu’il y a des auteurs que vous appréciez ?

 

L.M. : Je suis arrivée assez tardivement à la découverte du cinéma arabe, et c’est plus généralement une partie de mon identité que j’avais mis de côté pendant des années, en suivant des formations très françaises : j’ai fait une prépa littéraire, puis en master j’ai travaillé sur le cinéma d’Arnaud Desplechin pendant plusieurs années. Donc, vraiment, le cinéma très français. (rires)

 

J’avais mis de côté mon identité arabe, qui n’est pas d’abord revenue avec la découverte de ce cinéma mais surtout en voyant la montée du racisme et de l’islamophobie en France depuis plusieurs années. C’est alors que je me suis posé des questions sur ma propre identité, et que j’ai commencé à voir des films arabes. C’est donc un changement d’intérêt dû, en partie, à mon évolution sociale et politique qui a été très marquée ces dernières années, parce qu’on vit des choses particulièrement violentes.

 

 

 

 

 

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Image extraite du film Introduction to the end of an argument  / © droits réservés

 

 

Pour vous, quelles sont les perspectives d’avenir ? Peut-on être optimiste face aux situations politiques que l’on peut observer dans le monde, que ce soit en Palestine ou même en Europe ?

 

L.M. : J’essaie de rester très positive, sinon je perdrais ma motivation et la volonté de faire quoi que ce soit ! Nous vivons une période très compliquée, et je pense qu’elle va durer pendant quelques années. Mais en même temps je vois quand même le vrai éveil d’une jeunesse de gauche un peu partout dans le monde, comme aux États-Unis où on a vu les occupations de facultés américaines ou au Maroc où les jeunes se soulèvent en ce moment. Même s’il est peut-être plus timide, ou contrebalancé par autre chose qui est la fascisation d’une partie de la jeunesse, je trouve qu’on a ce même phénomène en France et en Europe. Je place donc énormément d’espoir dans la mobilisation de cette gauche très jeune, décoloniale, ouverte sur les questions de genre et combative sur les problématiques sociales. Je reste donc optimiste sur notre avenir, même si un travail immense nous attend.

 

Entretien réalisé lors du Festival International du Film Indépendant de Bordeaux, le 8 octobre 2025, au cinéma Utopia Bordeaux. 

 

 

 

 

 

 

 

 

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