2025-10-14
Entretien avec Annemarie Jacir, réalisatrice du bouleversant Palestine 36 (FIFIB 2025)
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Palestine 36 d'Annemarie Jacir est un film choc, un retour éloquent sur le passé oublié du territoire palestinien et du rôle décisif des britanniques dans le conflit qui court encore aujourd’hui. La réalisatrice palestienne remonte le temps et place le début de son récit en 1936. À l'occasion de la 14e édition du Festival International du Film Indépendant de Bordeaux, nous nous sommes entretenus avec Annemarie Jacir, invitée d'honneur de l'événement. Nous en avons ainsi appris davantage sur la conception hors-norme et difficile de son nouveau film Palestine 36.
En introduction
Pour introduire cet entretien, il nous semblait important de recontextualiser très brièvement les événements historiques du film. Depuis les années 1920, les nationalistes arabes de la Palestine « dénoncent le mandat britannique et l’intensification de l’immigration juive, qui s’accentue dans les années 1930 ». La colère gronde dans les campagnes. Le 20 avril 1936 : c’est le début de la grande révolte arabe en Palestine. Le Haut comité arabe souhaite la fin de l’immigration juive, l’interdiction de l’acquisition des terres cultivées depuis des générations, ainsi que la formation d’un gouvernement national palestinien. Suite à la Commission Peel ou Commission royale pour la Palestine, qui livre des conclusions qui ne conviennent pas au Haut comité, une révolte violente et géographiquement étendue embrase le territoire. Le film d’Annemarie Jacir se concentre essentiellement sur cette période-là, en alternant les points de vue sur la population arabe des campagnes et des villes.
La réalisatrice décortique la montée en puissance de la violence britannique, les tractations et décisions arbitraires des colons, la révolte des campagnes. C’est un film puissant qui permet de mieux comprendre la Nakba, l’exode palestinien de 1948 (une centaine de milliers de Palestiniens sont chassés de leur terre cette année-là), davantage connu par le grand public. Palestine 36 utilise des images d’archive, souvent issues des archives britanniques, pour montrer le monde réel et faire comprendre que ce film n’est pas qu’une fiction. Ces archives ont toutes été colorisées afin de rendre vivante l’image car « le film ne doit pas être du passé ».
© Philistine Films
L'ENTRETIEN
Bonjour Annemarie Jacir. Vous êtes née à Bethléem en 1974, dans un contexte de conflit et d’occupation. Comment votre enfance et vos expériences personnelles ont-elles façonné votre vision de cinéaste ?
Annemarie Jacir : C’est une question importante et significative, parce que, comme vous l’avez dit, nous naissons dans le conflit. Cette situation d’occupation militaire a existé toute ma vie, comme elle a existé pour mes parents, pour leur génération, et la génération de mes grands-parents. Cette guerre a affecté trois générations et maintenant j’ai une fille, donc c’est une quatrième génération qui s’en trouve affectée. Elle voit ce qui se passe en Palestine, et, d’une certaine manière, elle le comprend.
Mon père, qui est né en 1936, regarde toute la journée les informations. C’est très bouleversant et déprimant pour lui. Nous vivons cette situation, encore et encore, et on dirait qu'elle ne s’arrêtera jamais. Il y a des hauts et des bas, mais ça ne s’arrête jamais. Ça m’affecte beaucoup. Ça m’affecte dans ce que je fais, dans mes paroles et mes pensées. Je ne pourrais jamais m’en détacher. Tout pour moi est politique car c’est le monde dans lequel nous vivons...
Je cherche toujours l’autre côté de l’histoire, parce que je sais combien il y a des choses cachées dans le courant principal et pas seulement au sujet de la Palestine ; donc cela me fait voir comment je regarde d’autres endroits, parce que je sais qu’il y a des pouvoirs qui essaient de cacher ou de couvrir des histoires et des vérités.
"Dans mes films, je cherche la liberté que je n’ai pas ailleurs."
Vous parlez souvent de récits non conventionnels et de voix authentiquement indépendantes. Comment définiriez-vous votre style cinématographique ?
A.J. : Je dirais que je suis intéressée par la liberté dans le cinéma, dans les histoires, dans les personnages, notamment les personnages qui ont plusieurs facettes. Les choses ne sont pas toujours claires, ce n’est jamais tout noir ou tout blanc. Ce que je recherche, c’est un cinéma ancré dans la réalité, qui s’en inspire, mais qui possède pleinement la liberté de sa poésie. Dans mes films, je cherche la liberté que je n’ai pas ailleurs.
Le cinéma palestinien est souvent perçu à travers le prisme des conflits. Cherchez-vous à dépasser cette image pour montrer d'autres réalités de la vie palestinienne ?
A.J. : Je pense que les films palestiniens montrent bel et bien l'autre facette de la vie de mon pays. Nous travaillons tous sur le quotidien, les histoires d'amour, la cuisine, nos grands-parents... Je pense que c'est présent dans les films du cinéma palestinien. Mais le conflit, c'est notre vie quotidienne. Il y a une occupation militaire, donc c’est impossible de l'éviter. Si on l'évite, on fait de la science-fiction, non ? Parce que planter un jardin, on peut en faire un film, et c'est un beau film sur une femme qui a un jardin, mais le monde qui l'entoure est ce qu'il est. Je pense que c'est inévitable. Et si on l'évite, c'est un choix. On fait un choix politique de l'éviter.
Photo tirée du film / © Philistine Films
Palestine 36 revient sur le passé de la Palestine et sur le soulèvement palestinien contre le régime britannique dans les années 1930. Si votre film a été écrit avant les événements du 7 octobre, il apparaît aujourd'hui comme un outil pertinent et précieux pour comprendre la tragédie actuelle, le génocide en cours, à sa source. Pour vous, les événements après le 7 octobre ont-ils amené Palestine 36 dans une autre dimension ? Peut-on dire que votre film est un acte de mémoire et de résistance à travers l'image ?
A.J. : Le film a été écrit il y a près de six ans. Et puis, après le 7 octobre, la production a été profondément affectée. Nous avons dû nous arrêter et recommencer à maintes reprises. Malgré tout, nous avons continué. Nous n'imaginions pas faire un film dans ce climat de génocide. Ce tournage est donc devenu un acte de résistance. Au début, c’était déjà important. C’était déjà l’histoire de la Palestine, qui ne commence pas en 1948 et la Nakba, mais avant, avec une histoire de résistance contre les Britanniques et les Ottomans. Les Palestiniens ont mené une très longue lutte pour leur indépendance. Et après, bien sûr, il y a tous les événements récents. Le film a changé à certains égards ; la réalisation et la façon dont nous l'avons fait ont changé, et même le film lui-même a changé, car je réagissais à ce qui se passait autour de moi. Les acteurs et l’équipe du film étaient au courant de tout ça. Il fallait le faire, il fallait le terminer même si nous étions profondément déprimés. Nous essayions de faire un film mais cela pouvait paraître stupide. Pourquoi faisons-nous un film ? Des gens meurent. Et en même temps, nous savions que raconter cette histoire était une grande responsabilité.
Votre film présente un travail important sur la reconstitution des villages, les paysages et les costumes. Quel a été votre processus de recherche ? Avez-vous interrogé des historiens et découvert des éléments que vous ignoriez ?
A.J. : J'adore la recherche. J'ai fait beaucoup de recherches et de lectures et j'ai rencontré un grand nombre d'historiens. Dans mes productions - et particulièrement sur celle-ci bien sûr - je m'appuie sur les travaux d'universitaires et d'historiens. Beaucoup de récits m’ont surpris. Je n'avais pas réalisé la brutalité des Britanniques à cette période-là, quand ils devaient écraser la rébellion qui commençait à monter. Ils ne pouvaient pas la contrôler et, surtout, ne savaient pas comment la contrôler.
Ils savaient comment contrôler la rébellion dans les villes, avec la classe supérieure, mais ils ne pouvaient pas contrôler la rébellion des agriculteurs, qui était grandissante et omniprésente. Pour tenter de l'écraser, ils ont déployé une puissance militaire considérable avec plus de soldats, plus de chars et plus d'armes. J’ai beaucoup appris de ces recherches. Les incidents et événements du film viennent d’histoires et de moments réels que j’emmène ensuite dans mon imagination.
Votre société, Philistine Films, soutient la formation et l'éducation, organise des ateliers, des festivals et des ciné-clubs. Est-ce une façon de préparer une nouvelle génération de cinéastes palestiniens et arabes ?
A.J. : Oui, sans aucun doute. Depuis Le Sel de la Mer, c’est important pour nous d’embaucher des Palestiniens sur place, sans faire venir des équipes étrangères. Nous devons contribuer à l'indépendance. Car c'est une véritable indépendance pour l'équipe et les personnes qui font les films, d'avoir une équipe, la nôtre, sur laquelle on peut compter, et de soutenir la nouvelle génération de cinéastes, d'auteurs et de réalisateurs. Comment apprend-on à faire des films ? On travaille sur des films, on en fait, on travaille sur plein de choses différentes, puis on commence à faire ses propres films avec espoir. Je pense donc que c'est absolument essentiel pour notre travail.
Photo tirée du film / © Philistine Films
La liberté d'expression, la liberté en générale, est importante dans votre cinéma. C'est important d'être ici, au FIFIB, un festival de liberté, de liberté d'expression, de résistance, d'indépendance ?
A.J. : Je suis venu à ce festival car j'aime sa façon d'aborder le cinéma et son idée de liberté d'expression. Je trouve qu'en France - surtout en France - il y a toujours beaucoup de festivals dans les petites villes, et le public est incroyable. D'abord, il aime le cinéma. Ensuite, il s'intéresse au monde, au monde entier. Il y a toujours des discussions très intéressantes à l’issue des projections. Je pense qu'il y a un public très particulier en France. En fait, je ne le vois pas de la même manière ailleurs.
Croyez-vous que le cinéma puisse jouer un rôle d'outil de mémoire, de résistance ou de transmission, alors que l'urgence immédiate est la survie même du peuple palestinien ?
A.J. : Oui, c'est une question difficile à poser, parce que parfois je me dis : « Mais qu'est-ce qu'on fait ? À quoi ça sert tout ça ? ». Regardez ce qui se passe : cela fait deux ans que le génocide dure, la situation ne fait qu'empirer, et personne ne fait rien. Comment est-ce possible ? On ne peut pas l'imaginer. On ne peut jamais imaginer comment vivre des situations pareilles dans le monde. Les gens vivent et vaquent à leurs occupations quotidiennes sans penser et être affectés par ceux qui sont loin. Alors parfois, pour être honnête, j'ai l'impression que tout ça est inutile. Et d'autres fois, bien sûr que non, parce que j'ai de l'espoir et je m'efforce de l'avoir.
Il faut de l'espoir, car sans lui, il n'y a rien. En ce moment, la situation est désastreuse, mais je pense qu'un grand changement est en train de se produire. Partout dans le monde, les gens savent désormais ce qui se passe en Palestine. Beaucoup sont réduits au silence mais les étudiants et les jeunes sont dans la rue. Il se passe quelque chose. Un changement est en cours.
Entretien réalisé lors du Festival International du Film Indépendant de Bordeaux, le 8 octobre 2025.
Crédit photo de l'image de couverture : © Gabriel Renault
Sources : Humbert A., 2025, « 1936-1939, la révolte arabe », L'Histoire.
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