2025-11-25
Chopin ! Chopin ! : Déception ! Déception ! (Festival du Film d'Histoire de Pessac 2025)
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C’était un des événements de la 35e édition du Festival du Film d’Histoire de Pessac : la diffusion exceptionnelle du long-métrage polonais Chopin ! Chopin !, tourné en partie à Bordeaux et deuxième projet le plus cher de l’industrie cinématographique polonaise (16,5 millions). L’enthousiasme était donc de mise lors de notre entrée en salle. Mais quelle ne fut pas notre déception ! Le réalisateur polonais Michał Kwieciński ne trouve jamais le bon ton et accumule les maladresses à mesure que les scènes s'enchaînent. Pendant 2h15, on assiste, tantôt interloqué, tantôt médusé, à une œuvre pas inintéressante mais qui ne cesse de se noyer dans des poncifs grossiers.
Un biopic qui n'en dit pas le nom
Les salles combles du cinéma Jean Eustache étaient la preuve directe de l’attente démesurée du public pessacais pour ce biopic qui n’en dit pas le nom, centré sur Frédéric Chopin, compositeur polonais de génie ayant passé une partie de sa vie à Paris. Cette excitation collective peut s’expliquer par le tournage du film dans les rues bordelaises, aux abords de la Cour Mably, et dans l’Opéra National de Bordeaux, à la fin de l'année 2024.
On aurait sincèrement voulu que Chopin ! Chopin ! soit une réussite. Il n’en est malheureusement rien. Si le film n’est pas désagréable, il accumule les défauts à mesure que les scènes défilent. Le métrage démarre sur une musique techno, annonçant une œuvre pop à la Marie Antoinette de Sofia Coppola. Mais comme pour de nombreux autres éléments du film, ces sonorités électro ne sont que des artifices, ajoutant un aspect factice à l’ensemble. Michał Kwieciński ne positionne jamais son film entre le biopic classique et la relecture moderne. De ce fait, Chopin ! Chopin ! revêt une structure bancale qui ne satisfera personne. D’après les mots du réalisateur, la volonté n’était pas tant de faire revivre le génie polonais que de comprendre sa psyché. Pourtant, malgré cette louable volonté, le film ne parvient jamais à s'extraire de l'ossature paresseuse des biopics chronologiques. En découle une œuvre bâtarde, qui manque de clarté et de positionnement affirmé.
Le film se déroule durant les années parisiennes du virtuose polonais, et plus particulièrement à partir de son diagnostic de la tuberculose. La maladie marque le temps qui passe. En ce sens, Chopin ! Chopin ! prend le parti de ne pas montrer l’enfance de l’artiste, mais d'uniquement se focaliser sur une période donnée : ses années tuberculeuses. S’il veut s’éloigner au départ de la structure habituelle du genre (a contrario, par exemple, de Monsieur Aznavour sorti l’année dernière), il finit par s’y raccrocher par la suite (peut-être malgré lui) et tomber dans la masse incessante et insipide des biopics récents, qui n’en finit toujours pas. Chopin ! Chopin ! aurait pu avoir un regard et un angle différents des autres, mais s'embourbe finalement dans un classicisme maintes fois essorré, bien loin de la volonté pop et moderne de départ.
Chopin est interprété par Eryk Kulm, qui propose une version exubérante de l’artiste. Ce parti-pris étonnant est trop souvent à la limite du caricatural. Parmi les rôles principaux, seule Joséphine de la Baume en George Sand s’en sort bien. Lambert Wilson incarne le Roi Louis Philippe mais cabotine plus qu’autre chose.
Une histoire (trop) réarrangée
Dans un biopic, il est courant de ne pas respecter à la lettre la vie de l’artiste. La famille y est souvent pour beaucoup, préférant cacher la part d’ombre de leur vie. Ce qui est dommage avec Chopin ! Chopin ! tient davantage à l'omission d’éléments importants de son existence qui l'ont façonné en tant qu’homme. Ainsi, tout le contexte politique en Pologne a disparu et l’audacieuse George Sand est réduit à un rôle-fonction au service de Chopin.
Le film décide de ne pas parler des années polonaises de Chopin et de la guerre avec la Russie. On le retrouve directement dans la capitale française des années plus tard. En 1831, à Paris, lieu de ses rêves, Chopin donne des leçons de piano. Il s’intègre rapidement au monde aristocratique, lui, le polonais de Ludwika. Il se lie d’amitié avec Ferenc Liszt, interprété dans le film par Victor Meutelet. Chopin mène à Paris une vie mondaine et ne prête pas vraiment attention à une sévère grippe attrapée à l’hiver 1837. Il participe à des soirées endiablées et est apprécié de tous. Alors qu’un mariage est prévu avec Maria Wodzińska, celui-ci est annulé par une lettre de sa promise, car la santé de Chopin est trop faible. Si le film raconte bien cette justification (en la réinterprétant), elle n’est pas complète. En effet, Maria craignait aussi la vie frivole de Paris et son père, que sa relation avec un polonais entrave ses efforts pour entretenir de bonnes relations avec les autorités russes en Pologne. Il est dommage d’à nouveau éclipser le volet politique de l’histoire de Chopin, bien qu’elle soit indirecte. Un manque auquel se rajoute l'absence à l'écran du profond amour de Chopin pour son pays (ce qui est étonnant pour un film polonais à gros budget).
En 1838, Chopin devient le compagnon de George Sand, de son vrai nom Aurore Dupin. Cette dernière est une autrice célèbre, qui magnifie la révolte des femmes en mettant en avant les sentiments de ses contemporaines. Elle bouscule toutes les conventions sociales avec Indiana en 1832 et en soutenant la classe ouvrière et les pauvres dans Le Compagnon du tour de France (1840). George Sand a une vie atypique pour l’époque, celle d’une féministe avant l’heure. Il est alors dommage de la voir cantonnée à un rôle fonction, où elle ne sert qu’à accompagner Chopin dans son œuvre. Bien sûr, le film est centré sur le pianiste mais en introduisant une telle figure littéraire, féministe, politique, il est dommageable de ne jamais développer son personnage autrement que par les desiderata de son compagnon. Si Chopin trouvait en elle une figure maternelle (pourquoi ça ? On aurait aimé le comprendre, le film voulant à la base explorer sa psyché), on a la désagréable sensation de passer à côté d’une partie de l’histoire, comme avec l’absence totale à l’écran des deux enfants de George Sand. En 1838, on diagnostique à Chopin une tuberculose pulmonaire, comme pour sa sœur Emilia, morte en 1827. A partir de 1842, son état de santé se dégrade. Il ne peut plus satisfaire la passion de George Sand. Il continue malgré tout ses tournées, ses cours et ses prestations qui ravissent les spectateurs.
Le film “oublie” aussi la mort du père de Chopin en 1844 qui le marquera fortement jusqu’à son dernier souffle. Il se sépare de George Sand en 1847. Chopin ne la reverra par hasard qu’une seule fois. Il s’éteint le 17 octobre 1849, des suites de sa maladie.
Un acte manqué
L’histoire se passe donc essentiellement à Paris, plus particulièrement dans un grand décor filmé sous tous les angles, témoin d’un budget serré (pour un film d'époque à costumes). En réalité, l’action se passe à deux pas du Grand Théâtre de Bordeaux, à proximité de la Cour Mably, devenue le temps du film hôpital. L’architecture bordelaise est similaire à celle parisienne, d’où ce choix certainement économique. Pour les bordelais, l’astuce est forcément visible et enlève toute crédibilité au propos des personnages. Il est, dès lors, difficile de croire à la vraisemblance voulue. Si les décors sont globalement fournis, le bât blesse avec l’ajout hideux du numérique pour vieillir les rues bordelaises.
Enfin, et c’est peut-être le plus gros défaut du film, il faut parler de ces mouvements de caméra insupportables, des focales utilisées qui déforment l’environnement, de ces plans serrés hideux. Le film ne se pose jamais, allant à l’encontre de la personne qu’est Chopin, à savoir un pianiste dévoué à sa tâche, à la santé fragile depuis toujours. Le réalisateur cherche à bousculer le métrage en apportant une dynamique malvenue qui sonne faux. Le comble arrive avec l’apparition "onirique" de cochons sur scène qui donne au tout une grossièreté qui questionne.
Tout n’est pas à jeter, heureusement. Si le film est trop long et répétitif, il a le mérite de dépeindre l’atmosphère parisienne de l’époque dans ses grandes largeurs. Les costumes sont très beaux, l’argent investi est visible à l’écran. C’est évidemment un plaisir d’entendre les compositions de Chopin et un effort a été fait sur les décors en dehors de Bordeaux. Mais c’est bien tout… et c’est trop peu.
La note : 2 ♥ / 5
Chopin ! Chopin ! aurait dû être un hommage vibrant à l’artiste polonais. Dès les premières notes, une intention filmique est posée. Elle ne restera malheureusement qu’une intention sans lendemain. Si le film n’a toujours pas, à date, de distributeur en France, malgré sa localisation et son cast en partie français, c’est qu’il y a peut-être une bonne raison…
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