Blatta : Le cauchemar désillusionné d'Alberto Ponticelli | TACK

2026-02-04

Blatta : Le cauchemar désillusionné d'Alberto Ponticelli

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L’humanité a vaincu la mort, mais à quel prix ? En voilà un pitch intriguant. A l’occasion du Grand Off* d’Angoulême, organisé du 29 janvier au 1er février 2026, nous avons rencontré les éditions Bliss, et l’artiste italien Alberto Ponticelli pour sa nouvelle création : Blatta. Retour sur un coup de cœur, qui ne vous laissera pas indemne !

 

Les angoisses de Ponticelli

 

Alberto Ponticelli, dessinateur de talent, est devenu au fil des années une pointure de la scène comics dans le monde. Après avoir exploré cette facette de la BD dans son pays natal, en Italie, il collabore à partir de 2002 avec Marvel USA, en signant les dessins de Marvel Knights et l’adaptation papier du (très réussi) film Blade 2. Il travaille ensuite sur des projets d’envergure et des personnages iconiques de la pop-culture comme Batman, Godzilla, Green Lantern. En 2025, Ponticelli signe les dessins de l’album L’île aux Orcs, sur un scénario de Joshua Dysart. C’est le début de la collaboration entre l’artiste et la maison d’édition bordelaise Bliss Editions. En 2026, Ponticelli décide de proposer une œuvre totale, créée de A à Z, fruit d’une réflexion de plus de dix ans : Blatta. Découvert en avant-première sur le stand de Bliss Éditions - qui ont décidé de faire plaisir les festivaliers du Grand Off* avec cette exclu -, ce comics dystopique, claustrophobe, angoissant, est une réussite totale, qui affirme un peu plus Ponticelli comme un des artistes les plus passionnants de ces dernières années. 

 

A travers 160 pages d’une qualité irreprochable, en noir et blanc, Blatta propose une histoire inquiétante et profondément organique. Il y a peu de texte, une contextualisation mystérieuse et minimaliste, un trouble certain. Le synopsis est simple, radical : Face à la surpopulation, la procréation est prohibée. Les gens vivent, meurent, sont transférés dans un nouveau corps cloné et recommencent. Pour éviter toute tentation, chacun vit isolé des autres. Enfermés dans des petites cellules, les humains n’ont plus qu’un seul objectif : travailler. Mais que se passe-t-il quand le système ne fonctionne pas comme prévu ? 

 

 

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La blatte comme métaphore de nos vies

 

Blatta est une œuvre à la moelle, qui plonge son lecteur dans un cauchemar ambulant. Il est lui-même enfermé dans cette pièce microscopique, au côté de cet homme affublé d’un casque semblable aux astronautes. Plus que jamais, le dessin épouse cette histoire d’anxiété, en y apportant un côté oppressant, granuleux et corporel. L'encrage étouffant y est pour beaucoup. Plus tard dans le récit, sans trop en dévoiler, cette alliance amène un côté monumental, parfaitement retranscrit dans une double page dépliante à la moitié de l’album. Si on sent quelques inspirations SF de-ci de-là, l’auteur propose une histoire singulière, qui ne lâche jamais notre attention. Jusqu’à un final inéluctable, d’une beauté morbide. 

 

Blatta, c’est l'après 1984 de George Orwell, version extrême. C’est un point de vue sans détour sur l’automatisation, la mécanisation et la déconnexion au réel de nos vies. Nous nous enfermons dans une bulle que l’on pense libertaire et qui ne l’est finalement pas. On pense aussi à la situation vécue lors du Covid, quand nous étions "enfermés" à notre domicile, les écrans comme connexion au réel. Si Blatta est un récit dystopique, quel est le poids encore de ce mot, alors que le monde bascule dans une extrémisation liberticide, créant des sociétés contrôlantes, surveillées et violentes. Une blatte, aussi appelé cafard, envahit avec rapidité les habitations, comme une idéologie envahirait les pensées des hommes. N’est-ce pas déjà l’apanage de nos vies actuelles ?

 

Ponticelli livre avec Blatta une œuvre spectaculaire, réussie de bout en bout, qui marque les esprits par sa radicalité, sa puissance graphique, son étrangeté. Une BD où l’expression avoir le cafard n’a jamais aussi bien portée son nom…

 

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