Bénédicte Delfaut ("Main basse sur les savants d'Hitler") : « L’histoire regorge de zones d’ombre qu’il est essentiel de regarder en face » (FFHP 2025) | TACK

2026-01-16

Bénédicte Delfaut ("Main basse sur les savants d'Hitler") : « L’histoire regorge de zones d’ombre qu’il est essentiel de regarder en face » (FFHP 2025)

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Réalisatrice et productrice indépendante installée en Nouvelle-Aquitaine, Bénédicte Delfaut présentait lors de la dernière édition du Festival du Film d’Histoire de Pessac son documentaire Main basse sur les savants d’Hitler, le plan secret français (2023). Un film qui explore un épisode méconnu de l’après-Seconde Guerre mondiale : le recrutement de savants allemands par la France. Rencontre.

 

 

Bonjour Bénédicte Delfaut. Pouvez-vous vous présenter comme vous aimeriez qu'on vous présente, avec vos propres mots ? 


Bénédicte Delfaut : Je m’appelle Bénédicte Delfaut, je suis réalisatrice et également productrice, le plus souvent de mes propres films. Je travaille de manière indépendante et je suis installée en région Nouvelle-Aquitaine, du côté d’Angoulême, après avoir quitté Paris il y a plusieurs années. Aujourd’hui, je suis au Festival du Film d’Histoire de Pessac pour présenter mon dernier documentaire, Main basse sur les savants d’Hitler, sorti en 2023.

 

Qu’est-ce qui vous a attirée dans ce sujet ?


B. D. : Je suis passionnée d’histoire, donc l’intérêt a été immédiat. Ce qui m’importe, c’est d’ouvrir des chemins sur des thématiques peu connues, qui permettent au grand public de découvrir des événements relevant pourtant de notre patrimoine. J’ai découvert ce sujet grâce à Sylvie Sancy, coautrice du film. Elle n’avait pas le temps de s’en occuper et, comme j’avais déjà réalisé plusieurs documentaires sur la Seconde Guerre mondiale, il m’a semblé évident de porter ce projet.
Le plus difficile a été de convaincre la télévision française, très sélective. Il a fallu beaucoup de persévérance avant que le film ne soit diffusé.

 

Le film est aujourd’hui visible sur LCP. Le fait d’aborder des zones d’ombre de l’histoire française a-t-il posé problème ?


B. D. : Je ne pense pas qu’il y ait aujourd’hui de véritables blocages idéologiques. En revanche, les grandes chaînes traversent une période compliquée et reçoivent des dizaines de projets chaque semaine. Se faire une place dans cette jungle est difficile.
Les festivals jouent alors un rôle essentiel. Le Festival du Film d’Histoire de Pessac est une véritable vitrine. Le film a très bien fonctionné sur LCP, et à chaque diffusion, je reçois des messages de téléspectateurs intéressés et reconnaissants. Être présente ici est un grand honneur.

 

 

 

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Ursula Mendel © Bénédicte Delfaut / Babel Doc / Mischia Productions

Un témoignage marque particulièrement le documentaire : celui d’Ursula Meindl (technicienne allemande, assistante d'un ingénieur spécialiste de bombes volantes pour l'armée allemande lors de la Seconde Guerre mondiale, fille de Eugen Meindl, général de division dans les parachutistes de la Luftwaffe-Fallschirmjäger). Comment l’avez-vous rencontrée ?


B. D. : C’est un long travail de recherche, souvent invisible et non financé. Avant qu’un film n’existe, il y a des mois d’enquête. Ursula Meindl avait publié ses mémoires à compte d’auteur ; elles étaient restées confidentielles, mentionnées sur quelques blogs. J’ai réussi à la retrouver et elle a accepté de me rencontrer.
Elle était très heureuse de transmettre son histoire. Son regard est celui d’une jeune fille ayant grandi dans l’Allemagne hitlérienne, nourrie par la propagande. C’était un témoignage fondamental pour comprendre la mentalité des savants que la France a fait venir après la guerre.

 

Pourquoi ce témoignage était-il resté si longtemps méconnu ?


B. D. : Elle a vécu et travaillé à une époque où Internet n’existait pas. De plus, elle a fait toute sa carrière dans l’armée française, dans des unités secrètes. Elle est notamment à l’origine du métier de « grandes oreilles » dans les sous-marins.
Son passé, combiné à une vie professionnelle sous le sceau du secret, explique pourquoi son histoire n’a jamais filtré. Dans l’armée, on savait, mais comme on dit, « la grande muette » porte bien son nom. Ursula est décédée depuis, à un âge très avancé.

 

Quel souvenir personnel gardez-vous d’elle ?


B. D. : Une énergie incroyable. Nous avions rendez-vous à 9 heures du matin pour l’interview et nous avons enregistré sans interruption jusqu’à 18 heures. Ma collègue et moi étions épuisées, tandis qu’elle nous saluait avec enthousiasme en nous disant de revenir quand nous voudrions. Elle était moins fatiguée que nous.

 

Avez-vous eu accès à ses archives personnelles ?


B. D. : Oui, elle avait conservé toutes les lettres de son père, ainsi que de nombreuses photos de son enfance en Bavière, dans l’Allemagne nazie. Ces documents ont été essentiels pour étayer son récit.

 

On voit également dans le film un document classifié signé par le général de Gaulle. Comment l’avez-vous obtenu ?


B. D. : C’est le travail conjoint des journalistes et des historiens. En documentaire historique, on travaille énormément avec les archives. Ce document se trouve aux archives de la Défense, accessibles au public. Il suffit d’en faire la demande.

 

Comment expliquer l’avance technologique de l’Allemagne pendant la guerre et l’intérêt qu’elle a suscité après 1945 ?


B. D. : Avant la guerre, la France et l’Allemagne étaient au coude-à-coude dans de nombreux domaines. Nous n’étions pas en retard. Certains secteurs, comme la chimie, étaient plus avancés en Allemagne, mais la France comptait aussi des scientifiques de génie, comme le physicien Yves Rocard, qui inspira le professeur Tournesol à Hergé.
L’occupation a cependant provoqué un véritable étranglement économique et un pillage systématique. Les recherches françaises ont été stoppées, les laboratoires vidés, certaines découvertes dissimulées dans la Résistance. À la Libération, la France avait cinq ans de retard.
Or, la guerre est un accélérateur technologique. Après cinq années d’arrêt forcé, tout était à reconstruire. Le choix de de Gaulle de recruter des savants allemands a été à la fois politiquement et technologiquement stratégique, même s’il impliquait de fermer les yeux sur le passé de certains scientifiques, parfois lourd de compromissions.

 

 

Entretien réalisée lors du Festival du Film d'Histoire de Pessac, au cinéma Jean Eustache. 

 

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