América Lopez, journaliste à France 3 Aquitaine : « Bétharram n’est pas qu’une affaire politique, c’est une affaire sociétale majeure. » (FFHP 2025) | TACK

2026-01-17

América Lopez, journaliste à France 3 Aquitaine : « Bétharram n’est pas qu’une affaire politique, c’est une affaire sociétale majeure. » (FFHP 2025)

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Journaliste à France Télévisions depuis vingt-cinq ans, América Lopez s’est imposée comme l’une des premières à enquêter sur l’affaire de Notre-Dame de Bétharram. Présente lors de la dernière édition du Festival du Film d’Histoire de Pessac, elle revient sur son parcours, son rapport au journalisme de proximité et les coulisses d’une enquête hors normes.

 

Pouvez-vous vous présenter avec vos propres mots, comme vous aimeriez l’être dans un programme de festival ?

 

América Lopez : Je m’appelle América Lopez, j’ai 49 ans et je suis journaliste à France Télévisions depuis vingt-cinq ans. Je suis journaliste généraliste : je n’ai jamais été affectée à un seul domaine, que ce soit l’économie, la société, la politique ou la justice. Au fil de ma carrière, je me suis toutefois naturellement orientée vers les sujets politiques et sociétaux, parce qu’ils touchent directement à notre vie quotidienne.

Dans ces sujets-là, ce qui m’a toujours attirée, c’est le témoignage. Aller à la rencontre de salariés, comme ceux de l’usine Ford de Blanquefort, écouter leur combat, leur histoire. Ou donner la parole à des victimes qui n’ont jamais pu s’exprimer pendant des décennies, comme dans l’affaire de Bétharram.Donner la parole à ceux qui ne peuvent pas toujours la prendre, et la partager au plus grand nombre, c’est vraiment ce qui donne du sens à mon métier.

 

Le journalisme était-il une vocation ?

 

A. L. : Oui, clairement. Je suis fille de journalistes : mon père et ma mère travaillaient à Sud-Ouest. J’ai grandi dans cette atmosphère-là, avec les week-ends de permanence, les photos de reportage, les récits de terrain. Forcément, ça marque.J’ai deux sœurs qui n’ont pas du tout suivi ce chemin, mais moi, j’ai toujours voulu être journaliste. J’ai d’abord fait du droit, puis j’ai passé les concours des écoles de journalisme. J’ai eu la chance d’être prise, et depuis vingt-cinq ans, je n’ai jamais quitté ce métier. Malgré ses évolutions, je ne m’en lasse toujours pas.

 

Vous travaillez aujourd’hui à France Télévisions. Quel est votre rôle ?

 

A. L. : Je travaille à France 3 Nouvelle-Aquitaine, à la rédaction de Bordeaux. Je suis reporter de terrain : je fais du reportage télé, mais aussi, depuis une dizaine d’années, des articles pour le site internet, des formats pour les réseaux sociaux.Cela implique d’adapter l’écriture, le ton, les formats, pour toucher un public plus jeune et plus diversifié, qui ne regarde plus forcément les journaux télévisés traditionnels. C’est une autre façon de faire du journalisme, mais ça reste du journalisme.

 

Comment avez-vous vécu le virage numérique ?

 

A. L. : J’ai fait environ quinze ans de « pur news », uniquement du reportage télé, avec des formats très courts. Le numérique est arrivé progressivement dans les rédactions. Je me suis dit que, si je voulais continuer à communiquer avec les jeunes (et avec mes propres enfants) il fallait aussi que je m’adapte. Ce que j’aime dans le numérique, c’est le temps : on peut développer davantage un témoignage, recontextualiser, laisser plus de place à la parole. Faire une vidéo incarnée avec un téléphone, finalement, ce n’est pas si différent d’un duplex télé. Ce sont juste d’autres canaux. Et puis, aujourd’hui, être présent sur ces supports, c’est aussi une responsabilité : lutter contre la désinformation, continuer à exister comme média généraliste.

 

Vous avez été l’une des premières journalistes à travailler sur l’affaire Bétharram. Comment cette enquête a-t-elle commencé ?

 

A. L. : Un peu par hasard. J’ai été contactée par un ancien élève de Notre-Dame de Bétharram. À ce moment-là, on commençait à parler d’un groupe de parole sur Facebook. Bétharram, c’est un nom qui me parlait : je suis originaire du Sud-Ouest, j’ai connu des camarades qui y ont été scolarisés, et c’était une institution très connue dans la région. Quand cet ancien élève m’a raconté ce qu’il avait vécu (des violences physiques, sexuelles) j’ai tout de suite compris que c’était très grave. Il m’a dit qu’il n’était pas le seul. De fil en aiguille, j’ai cherché d’autres témoignages, vérifié des informations, consulté des documents, des courriers, des lettres de plainte, avec l’accord de leurs auteurs. Je me suis rapprochée d’Alain Esquerre, le lanceur d’alerte, qui a créé le groupe de parole fin 2023 et déposé les premières plaintes en janvier 2024. Nous n’étions pas nombreux à travailler sur cette affaire au début, surtout au niveau régional. Elle a mis des mois à émerger au plan national.

 

La médiatisation a explosé avec la nomination de François Bayrou comme Premier ministre. Quel regard portez-vous là-dessus ?

 

A. L. : Sa nomination a clairement permis une médiatisation nationale, et en ce sens, c’est positif. Mais très vite, tout s’est focalisé sur lui : « l’affaire Bayrou », « le scandale Bayrou », alors que Bétharram est une affaire bien plus large. François Bayrou est un maillon de la chaîne, pas toute la chaîne. Cette affaire interroge la société dans son ensemble : la place accordée à la parole de l’enfant, le rôle des institutions, des élus, de l’Éducation nationale, des habitants qui savaient. Ce n’est pas qu’une affaire politique, c’est une affaire sociétale majeure.

 

Après son départ de Matignon, avez-vous eu le sentiment que l’affaire était retombée médiatiquement parlant ?

 

A. L. : Oui. Pourtant, les plaintes continuent d’affluer. En juillet, on en comptait environ 240, et aujourd’hui on dépasse les 250. Chaque semaine, le parquet de Pau en reçoit de nouvelles.Mais seules trois plaintes ont été instruites. La majorité des faits sont prescrits. Beaucoup de victimes n’auront jamais justice. L’affaire continue pour elles, mais elle a quitté le devant de la scène médiatique.

 

Est-ce difficile, en tant que journaliste, de lutter contre cet effet d’oubli ?

 

A. L. : C’est la loi du genre médiatique. On passe d’une affaire à l’autre. Moi, je continue à travailler sur Bétharram dès qu’il y a une étape judiciaire ou un nouvel élément. Mais nous n’avons pas les moyens d’un média d’investigation comme Mediapart, où des journalistes sont dédiés à une seule enquête pendant des mois. Je suis seule, je traite aussi l’actualité quotidienne. Ce n’est pas une question de volonté, c’est une question de moyens et de fonctionnement.

 

Vous vous définissez comme journaliste de proximité. Pourquoi est-ce essentiel selon vous ?

 

A. L. : Parce que c’est là que se trouve la vraie vie. Pas sur les plateaux télé, mais auprès des gens : ceux qui perdent leur emploi, qui peinent à finir le mois, qui traversent la maladie, mais aussi ceux dont les entreprises fonctionnent, ceux qui créent, qui font vivre un territoire. Le journalisme de proximité, c’est parler de la vie de la cité, faire aussi des sujets culturels, des découvertes, apporter parfois un peu de légèreté. Je pense sincèrement que c’est ce qui peut sauver le journalisme : être proche des gens, les écouter, leur parler de ce qui les concerne vraiment.

 

 

Entretien réalisé lors du Festival du Film d'Histoire de Pessac, au cinéma Jean Eustache. 

 

 

 

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