2026-03-06
Allah n'est pas obligé : Rencontre avec Zaven Najjar, réalisateur du film
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A l’occasion d’une séance exceptionnelle proposée par l’Institut des Afriques, au cinéma Utopia Bordeaux, TACK a rencontré Zaven Najjar, réalisateur de la puissante adaptation du livre Allah n’est pas obligé, écrit par Ahmadou Kourouma. Dans cette discussion passionnante, nous sommes revenus sur la genèse du projet, l’approche documentaire du film, l’état de l’animation en France. Bonne lecture !
En préambule
Adapter le chef-d’œuvre de l'écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé (2000), prix Renaudot et prix Goncourt des lycéens, était un défi colossal. Zaven Najjar, sous l’impulsion de son producteur Sébastien Onomo, réussit un tour de force en retranscrivant la puissance du texte original dans un film d’animation radical, à destination des adultes. Le parti-pris peut surprendre au premier abord, mais au visionnage du métrage, l’évidence saute aux yeux. Allah n’est pas obligé raconte l’histoire de Birahima (interprété par le rappeur Hanta Christ Aboubakar Traoré dit “SKO7”), orphelin guinéen d’une dizaine d’années, qui doit quitter son village pour tenter de passer la frontière et retrouver une tante qui se serait installée au Libéria. Le jeune garçon se met dans les pas de Yacouba (interprété par Thomas N’Gijol), bonimenteur de grands chemins, jouant les guides de substitution. Mais sur la route, la rencontre avec des enfants soldats fait basculer le destin de Birahima. Engagé involontaire, la guerre se présente à lui, prête à bousculer son destin.
Le film de Zaven Najjar nous plonge dans la guerre civile du Libéria, de 1989 à 2003, faisant environ 250000 morts. 250000, c’est actuellement le nombre d’enfants soldats engagés activement dans un conflit armé, selon Amnesty International. Allah n’est pas obligé est un film d’ambivalence, aussi âpre que pétri d’humour, aussi enjoué que sombre, aussi dur que fragile. Le dosage est complexe, mais distillé à la perfection. En résulte une œuvre totale, qui marque la rétine par ses choix colorimétriques. C’est aussi une proposition construite en forme de métaphore. Le monde de Birahima évolue selon ses propres sentiments et émotions. S'en dégage une poésie guerrière remarquable. Place désormais à l'entretien exceptionnel accordé par Zaven Najjar !
© BAC films
L'ENTRETIEN
Bonjour Zaven Najjar. Vous adaptez en film d'animation Allah n'est pas obligé, le célèbre et difficile roman d'Ahmadou Kourouma. Quel est votre rapport avec cet ouvrage, prix Renaudot et Goncourt des Lycéens, et publié en 2000 ? Comment est-il arrivé jusqu’à vous ?
Le point de départ du projet, c’est la découverte de l'œuvre d’Ahmadou Kourouma par le producteur franco-camerounais du film, Sébastien Onomo. Il a été profondément bouleversé par cette histoire. Son rêve était de l’adapter en long-métrage d’animation. A l’époque, il montait sa société de production, Special Touch Studios, qui produit principalement des films sur le continent africain. Il a pensé que ce roman me toucherait parce que, malheureusement, il y a dans ma famille beaucoup d’histoires de guerres, en Arménie, en Syrie et au Liban. Ces histoires m’ont amené à faire des films. Quand j’ai lu Allah n’est pas obligé, j’ai été profondément touché, comme Sébastien, parce que je me retrouvais dans les paroles de Birahima, le personnage principal de l’histoire, et de son humour féroce. C’est un peu ce que j’entendais quand j’étais adolescent et que j’allais voir ma famille à Beyrouth où mes grands cousins participaient à la guerre civile libanaise. Quand ils me racontaient cette guerre, ils le faisaient toujours avec des anecdotes et des blagues. J’ai ressenti cette même approche et énergie dans le roman de Ahmadou Kourouma. Je voulais aussi dire qu’au moment de cette interview nous sommes le 4 mars, le jour de la sortie du film. En ce moment, il y a des bombardements au Liban. J’ai appelé mes grands cousins pour savoir s’ils allaient bien. J'ai une forte pensée pour eux.
Dans le film, il y a une vraie approche documentaire. Êtes-vous allé sur place, au Libéria, rencontrer des personnes concernées par les faits exposés dans cette histoire, à savoir la guerre civile étalée de 1989 à 2002 au Libéria et en Sierra Leone ?
Je suis allé au Libéria, au contact de la population. C’était une condition sine qua non pour continuer le projet. Avec Sébastien Onomo, on en a parlé lors de notre premier rendez-vous. De fil en aiguille, j’ai trouvé des contacts après avoir écrit à énormément de monde. J’ai approché d’anciens combattants puis un ancien général sierraléonais. Je lui envoie des dessins, des choses déjà faites pour amorcer le projet. Il s’est de suite montré intéressé et s’est proposé pour me guider. Grâce à son soutien, j’ai interviewé d’anciens combattants, certains étaient adolescents pendant la guerre, en 2003. Ils ont depuis refait leur vie. Si la situation au Libéria et en Sierra Leone est très différente, les conversations avec ces soldats ont nourri le film. Au Libéria, j’ai essayé de me renseigner au maximum et d’obtenir le plus de documentation possible. On a fait du mieux qu’on pouvait. Une fois le scénario écrit, j’ai consulté l’ancien général afin de passer au laser ce qui était crédible et ce qu’il fallait solidifier. Dans le même temps, je faisais des croquis de tous les personnages et des décors au crayon à papier. Quelque chose de très simple, mais aussi de très précis, complétée par une multitude de notes. Ces croquis serviront de base au film. Les personnages ressemblent aux dessins de cette époque, avec quelques modifications mineures.
C’est un travail de recherche que vous engagez pour tous vos projets ?
Totalement. Quand on fait une adaptation, il y a ce travail de recherche qui est absolument nécessaire. Je le fais aussi pour tous mes autres projets. Dans une adaptation, il faut réussir à bien retranscrire le roman et l’énergie ressentie par les personnages. On s’est questionné sur de nombreux éléments, dont la mise en scène. Il y a quelques rajouts par rapport au roman, comme la balle reçue par Birahima au tout début du film. Dans le livre de Ahmadou Kourouma, le début est très choc, mais il n’y a pas d’image qui y est attachée. C’est pour ça qu’on voulait marquer le spectateur d’entrée de jeu, l’immerger instantanément dans le contexte.
D’autres problématiques sont rentrées en jeu, notamment la question de l’animation. Le temps était limité par rapport au budget engagé. Mon équipe de production exécutive, et plus précisément Nadine Mombo, m’avait bien indiqué, qu’au vu des différents éléments proposés, la durée finale du film se situerait entre 1h15 et 1h20. Forcément, il fallait choisir des passages du roman. Avec ma co-scénariste Karine Winczura, on s’est attelés à essayer de trouver des moments qui soient signifiants dans l’histoire de Birahima et à un autre niveau, notamment historique, afin d'aussi raconter les enjeux de ce type de conflit.
© BAC films
On retrouve une attitude guerrière dans ce film d’animation, qui colle au réel. Allah n'est pas obligé apparaît comme un film ambivalent, qui doit jongler avec plusieurs émotions. C'est un film d’animation violent, interdit aux moins de douze ans, mais avec de vrais moments légers voire poétiques. Il y a aussi un langage cru mais toujours sincère, de l'innocence mais du réalisme, de l'humour mais de la souffrance. Comment avez-vous réussi à mettre en place cette ambivalence ?
Ce n’était pas évident. Il fallait retranscrire tous ces niveaux de lecture. C’est un dosage difficile. Il fallait, par exemple, retranscrire l’ironie et l’humour du personnage de Yacouba, bonimenteur de grands chemins, tout en ne perdant pas la dureté du contexte de l’histoire. On a fait une version du montage avec un storyboard monté et animé totalement sérieux, mais on perdait cet humour nécessaire et vital pour l’histoire. On a ensuite retravaillé cette version pour réintroduire l’esprit initial. C’était un travail de dosage nécessaire, pour jongler entre le dramatique et l’humour des personnages.
Il y a un vrai travail effectué sur la colorimétrie du film, pouvez-vous nous en dire plus ?
Hormis pour la première scène, en gris-bleu, qui se passe plus tard dans l’histoire, j’ai imaginé que le film se passerait métaphoriquement sur une année. Au départ, il fait chaud et beau, les couleurs sont chatoyantes. Birahima se retrouve au milieu du récit dans les carrières de diamants. Les couleurs sont crayeuses et atténuées. Le temps passe jusqu’à la saison des pluies. ça correspond totalement à son parcours et à son ressenti. En résumé, il y a des couleurs chatoyantes, qui s’estompent au fur et à mesure de son parcours.
En France, il y a une belle diversité dans l'animation, reconnus à l’étranger, comme avec les films Arco et Amélie la métaphysique des tubes, sélectionnés aux Oscars 2026. Est-ce que vous sentez une émulation dans l’animation française ? Est-ce qu'il est difficile de valoriser cette forme cinématographique, pas toujours mise en avant à sa juste valeur, notamment pour les films d’animation à destination des adultes ?
J’ai l’impression qu’il y a un paradoxe pour être honnête. D’un côté, il y a des films qui fonctionnent, avec de grands talents derrière et de la créativité à revendre. C’est extrêmement inspirant. Mais, de l’autre côté, il y a aussi une crise de l’animation, qui n’est pas que française, mais mondiale. J’ai présenté Allah n’est pas obligé partout dans le monde et cette même discussion revient sans cesse. Il y a des films à succès, qu’il faut chérir et protéger, et surtout s’en inspirer. Pour autant, ce n’est pas pour autant que je ne vois pas beaucoup de gens de l’animation avoir du mal à trouver du travail. Des personnes de grands talents sont laissés sur la touche. C’est un constat. J'espère que cette crise ne va pas perdurer.
En France, nous avons la chance d’avoir une diversité multiculturelle en salle chaque mercredi (même si tout le territoire n’est pas pareillement desservi). A quel point est-ce difficile de trouver sa place parmi toutes ces sorties, surtout quand des blockbusters américains, pas toujours de grande qualité, trustent les grandes séances ?
Pour être honnête, on s'est énormément battus avec Sébastien. On voit qu'il y a un intérêt pour le film, on le voit sur les réseaux, les réactions sont multiples. Ce soir, la salle est archi pleine, et en même temps, on a très peu de salles à l’échelle nationale. Si vous êtes à Bordeaux, s'il vous plaît, allez à l'Utopia, parlez du film, donnez-nous de la force, parlez-en autour de vous !
L'entretien a été réalisé au cinéma Utopia Bordeaux le 4 mars 2026, avec le soutien essentiel de l'Institut des Afriques.
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