lun. 11 août 2025

À feu doux : Des étincelles de mémoire

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Triplement primé à la Mostra de Venise, À feu doux se montre sur nos écrans à partir du 13 août. L’histoire raconte le quotidien de Ruth, atteinte d’une maladie neuro-dégénérative, au sein d’une résidence médicalisée. Jamais misérabiliste et démonstratif, À feu doux est, au contraire, une ôde puissante et évocatrice sur le désir de vivre malgré la maladie. Une approche réaliste, drôle et bouleversante qui attrapera, à coup sûr, les cœurs des spectateurs.  

 

L'histoire

 

Élégante octogénaire, Ruth Goldman reçoit un homme à déjeuner. Elle prépare méticuleusement la nourriture, après s’être habillée élégamment d’une veste en velours. Alors qu’elle pense poursuivre le rendez-vous galant vers une nouvelle destination, elle est menée à une résidence médicalisée. Perturbée, Ruth peine à comprendre sa présence dans ce lieu. Petit à petit, grâce à un appétit de vivre insatiable et malgré sa mémoire capricieuse, Ruth s’y réapproprie son âge et ses désirs.

 

Malgré la maladie, un puissant désir de vivre

 

À feu doux est une histoire délicate traitant de la perte de mémoire chez les personnes âgées. La réalisatrice Sarah Friedland, dont c’est le premier film, décide d'aborder ce sujet avec un réalisme et une honnêteté appréciables : "Les histoires autour des personnes âgées occupent une place marginale dans notre culture, comme si le désir, les rêves et la capacité d’agir ne nous concernaient plus passé un certain âge." Loin du sensationnalisme d’un The Father (tout aussi réussi dans son genre), À feu doux montre les étapes d’acceptation d’une octogénaire dans sa maladie.

 

Tantôt grave, tantôt léger, le film parle avec une rare justesse de la vieillesse et de la maladie neuro-dégénérative. Grâce à des personnages secondaires des plus touchants, il se dégage de ce lieu, au contraire des idées reçues, une humanité et un désir de vivre haletant. Une partie du film a du reste été tournée avec les résidents de l'établissement :

 

"La société américaine pense à tort que les personnes dépendantes de soins n’ont plus rien à apporter, j’ai donc voulu intégrer leurs talents à la réalisation du film (...) Nous avons organisé un atelier de cinq semaines autour de l’écriture, du jeu d’acteur et de la réalisation de films. Chaque résident avait la possibilité d’explorer l’endroit qui l’intéressait le plus. Lorsqu’ils sont arrivés sur le plateau, les résidents étaient familiers des principes de base d’un tournage. Ce sentiment d’authenticité a été un atout majeur : les résidents nous apprenaient en temps réel ce qu’ils vivaient au quotidien. Le fait d’être sur place, d’élaborer et de mettre en scène avec eux, dans leur maison, a permis au scénario de s’adapter à leur vie et à leur travail. Le scénario était déjà écrit mais les résidents et le personnel ont apporté beaucoup de nuances dans le ton, l’humour, l’absurdité et la bizarrerie du film."

 

 

La chaleur des émotions

 

Ruth est une cheffe accomplie et méticuleuse, ce qui donne lieu à une des scènes les plus amusantes et évocatrices du long-métrage où l’octogénaire se croit être au commande de la brigade du centre. La photographie du film, composée de couleurs chaudes, est en adéquation avec la flamme qui habite encore les malades de l'établissement et offre un parallèle amusant avec l'ardeur des fourneaux, l'ancien univers de Ruth. 

 

Kathleen Chauffant (lauréate du prix de la meilleure actrice à la Mostra de Venise) incarne brillamment ce personnage perdu dans les dédales de sa mémoire mais qui continue de lutter pour vivre de ses passions. On lit sur son visage une multitude d'émotions : l’incompréhension, la joie, la tristesse... Un mélange bouleversant à plusieurs égards, comme le montre son rapport avec Vanessa, une des employées du centre, tout au long du film. Cette dernière suit des études en parallèle de son travail et doit réviser durant ses rares moments de pause. À feu doux montre ainsi le quotidien difficile (mais profondément humain) du personnel, constamment à l'écoute des habitants de cet espace médicalisé, presque coupé du monde. Il y vit en son sein une autre société, où chacun essaie de garder des liens avec les bonheurs de la vie, aussi infimes soient-ils. Pour Sarah  Friedland, il était important de parler des soignants aux États-Unis :

 

"Le travail de soignant est largement sous-estimé, tant en termes de rémunération que de perception. Les discriminations raciales et de genre y sont pour quelque chose : les aides-soignants américains sont majoritairement des femmes racisées. L’intelligence émotionnelle et sociale requise par le métier du soin est extraordinaire : c’est un travail d’une grande précision, qui rend la vie possible à tous. Je voulais honorer les compétences des soignants et montrer les nuances de ces relations : on peut prendre soin de quelqu’un et, d’une certaine manière, être soigné par cette personne à un autre endroit - il y a une infinité de nuances émotionnelles et de sentiments entre deux personnes." 

 

La scène se déroulant après la soirée dating, sur le parking d'un supermarché, est d'une puissance bouleversante. Vanessa y exprime sa peur de perdre ce qu'elle essaie de construire "à cause" des errements inconscients de Ruth. Ces mots rempli de sincérité et de mansuétude remet l'octogénaire dans la réalité autour d'elle. Sa vie ne sera plus jamais la même et il faut désormais l'accepter. 

 

Enfin, une autre scène est d'une douceur bienvenue, sans jamais être "tire-larmes" : la danse entre Ruth et son fils Steve. Un moment de communion qui semblait ne plus être possible à cause de la maladie. Dès lors, un sourire se dessine sur notre visage et ne nous quitte plus jusqu'à la fin du métrage. La réalisatrice parvient, avec une grande pudeur, à nous immerger dans cette relation mère/fils décomposée par la maladie. 

 

 

Un enjeu d'avenir 

 

En France, en 2023, 2% de la population était touché par une maladie neuro-dégénérative, soit près d'1,3 millions de personnes, selon la fondation Recherche Alzheimer. Le chiffre monte à plus de 50 millions dans le Monde selon l'Agence nationale de la recherche. Plus que jamais, alors qu'aucun traitement n'existe pour ces maladies, il est important de montrer le réel des personnes touchées à ceux qui ne connaissent pas bien leurs conséquences. 

 

À feu doux brûle calmement et montre qu'avec un accompagnement digne de ce nom, le quotidien peut rêvetir des moments agréables. Bien sûr, les moyens doivent perdurer pour continuer à proposer un service de qualité alors que les maladies neuro-dégénératives devraient doubler jusqu'en 2040. Il en va de notre humanité, comme À feu doux nous l'expose. Et les larmes finales seront, comme ici, de joie.