sam. 16 mai 2026

Rencontre avec Anat Even, réalisatrice de Collapse (Effondrement)

Écrit par : Léopold Frouin et Roxane Sulpin © Berlinale

Collapse (Effondrement) d’Anat Even est le film choc actuellement en salle. A l’occasion d’une projection exceptionnelle au cinéma Utopia Bordeaux, nous avons rencontré la réalisatrice pour un échange autour de la genèse du projet, l’importance du cinéma dans le traitement des luttes politiques et de son regard sur le traitement médiatique des conflits mondiaux comme le génocide en cours en Palestine.

 

 

L'ENTRETIEN 

 

Quand nous avons découvert votre film, nous avons interprété son titre, Collapse, comme faisant référence à l’effondrement de la civilisation palestinienne, mais aussi à l’effondrement du monde, de son humanité, de sa culture, de son image. Quelle est votre interprétation de ce titre ?


Anat Even : Je pense que vous l’avez très bien interprété. Collapse est une sorte de notion abstraite, donc je pense qu’on peut l’interpréter selon ce que l’on ressent. Mais je crois que je le ressens comme vous. C’est un effondrement moral de la société israélienne, du peuple palestinien, des habitants de Gaza, et peut-être même du monde.

 

Dans Collapse, vous nous faites découvrir les terres agricoles situées autour de la frontière de Gaza. Ce sont des images jusqu’ici peu vues. Vous abordez la guerre sans la montrer frontalement. Comment avez-vous trouvé le bon équilibre dans votre manière de traiter ces images ?


A. E. : Quand j’ai découvert cette image de la frontière, des champs et du village au loin, j’ai senti qu’elle pouvait devenir l’image de Gaza. Je ne peux pas aller là-bas : j’ai compris que je ne pouvais pas entrer à Gaza, donc je ne pouvais pas y filmer. J’ai donc décidé de ne pas utiliser d’autres images que celles que je filmais moi-même, depuis mon propre point de vue. Cette première image s’est imposée, et je savais déjà qu’elle parlerait de Gaza, sans encore savoir précisément comment j’allais représenter ce qui s’y passait.

Puis, lorsque j’ai commencé à lire les témoignages venus de Gaza, j’ai décidé de les intégrer, comme des voix réelles de personnes qui y vivent et tentent de survivre à cette situation. J’ai senti que cette approche permettait de raconter l’histoire de Gaza.

 

D’une certaine manière, le film pose plusieurs questions : comment faire un film sur une guerre sans montrer la guerre ? Comment parler de Gaza sans montrer Gaza ? Ces questions ont accompagné tout le processus.

Je disposais uniquement des images que j’avais filmées, un matériau assez minimal. J’ai rapidement compris qu’il me faudrait une voix off. Nous avons donc cherché le texte, les mots de cette voix, et cela a pris beaucoup de temps, car le monde entier parlait de cette guerre. La question était : comment en parler justement ?

 

Il est devenu évident que le son était essentiel, car c’est lui qui permet de ressentir la guerre, plus que l’image. Les bombardements, la fumée qui s’élève… La combinaison de ce son de guerre, des témoignages venus de Gaza et des images de la frontière structure le film.

Et puis il y a aussi notre travail avec Ariel [Cypel]. Ce n’est qu’au montage que nous avons réellement compris quel langage nous pouvions utiliser, avec Oron Adar, mon monteur, qui a travaillé avec moi et Ariel. Cela a été une longue recherche du texte juste. Oron et moi travaillons ensemble depuis plus de vingt-cinq ans. Il nous pousse constamment à nous remettre en question, le film autant que le montage. C’est pour cela que nous collaborons depuis si longtemps.

 

 

Anat Even et Ariel Cypel © JHR Films

Vous avez parlé d’Ariel Cypel. Nous voulions savoir ce que vous avez pensé lorsqu’il vous a dit que votre geste artistique était "courageux", mais aussi "anecdotique" ?

 

A. E. : Nous pouvons toujours nous interroger sur la capacité des films et de l’art à avoir une influence sur notre réalité. Et nous savons que, si influence il y a, elle reste très limitée, presque une goutte d’eau dans l’océan. Ce qu’Ariel voulait dire, en réalité, c’est que la seule chose qui compte, c’est Gaza. Et même s’il apprécie mon travail, la question est : en quoi cela peut-il aider les habitants de Gaza dans cette situation de massacre ? Pour ma part, je fais des films parce que je considère que, dans mon rôle de cinéaste, nous avons la responsabilité de parler du mal, des atrocités, du monde terrible dans lequel nous vivons. C’est notre rôle : résister. Et je pense que nos films doivent être une forme de résistance à cette réalité. Même si notre influence est limitée, nous devons continuer. Parce que c’est peut-être l’une des seules manières de contribuer à rendre le monde un peu moins dur, un peu plus vivable.

 

Combien d’heures d’images aviez-vous pour construire Collapse ?


A. E. : Je n’avais pas énormément d’images. J’ai filmé pendant deux ans, mais je n’avais pas tant de matériel que ça. Je ne sais pas exactement combien d’heures j’ai au total. Mais… pas tant que ça.

 

 

© JHR Films

 

Votre tournée dans les cinémas français vous offre-t-elle une autre perspective sur l’importance des images dans ce conflit meurtrier ? Aujourd’hui, les images semblent avoir perdu de leur poids à cause des réseaux sociaux comme TikTok ou Instagram. Le cinéma conserve-t-il, selon vous, un rôle particulier pour montrer la réalité ? En rencontrant le public en France, avez-vous le sentiment que vos films prennent une résonance particulière ?


A. E. : Vous posez une question sur l’importance des images, mais dans mon film, il n’y a finalement pas tant d’images que ça. Il s’agit surtout des faits, des traces, de ce qui se passe réellement, notamment à Gaza.

L’une des grandes questions du cinéma est celle du regard, de la contemplation, de l’observation : que signifie voir ? Que peut-on réellement percevoir lorsque l’on regarde ? Je pense que ce film interroge cela. Parce que si tous les médias et les réseaux sociaux nous montrent ces images en permanence, en quoi cela change-t-il quelque chose ? Comment cela aide-t-il les habitants de Gaza, ou ceux d’Israël, du Liban, de l’Iran, ou d’autres lieux en guerre ? Qu’est-ce que cela apporterait d’ajouter encore plus d’images dans mon film, alors que nous les voyons déjà partout ? Et pourtant, malgré cette surabondance, le monde a oublié Gaza.

 

C'est la même idée que dans le film Hiroshima mon amour de Alain Resnais, où le cinéaste nous dit : vous n'avez rien vu à Hiroshima. Cela pose une question essentielle : que signifie vraiment voir ?

 

Au fond, nos sociétés vivent dans une forme d’indifférence, même lorsque nous savons ce qui se passe à Gaza, en Iran, au Liban, en Syrie, ou dans d’autres zones de guerre. Si nous voulons savoir, nous pouvons savoir. Mais nous ne faisons pas grand-chose avec ce savoir. Très peu de personnes agissent réellement. Et pourtant, les dynamiques de violence continuent. Les personnes qui défendent les droits humains ont souvent l’impression de perdre, encore et encore. Si l’on parle donc d’images manquantes, il faut aussi se demander pourquoi elles manquent, et en quoi elles pourraient réellement changer quelque chose.

 

Mes films naissent toujours d’une inquiétude face à la souffrance humaine, et du désir d’exprimer un regard sur ces réalités. Celui-ci n’échappe pas à cette logique. Il est aussi très personnel, car j’ai perdu plusieurs amis, et ce lieu était autrefois mon foyer. Mais cela vient du même endroit : je suis concerné à la fois par la souffrance de mes amis dans les kibboutz et en Israël, et par celle des habitants de Gaza et de Palestine, qui vivent depuis des années sous occupation et oppression.

 

Quel est votre regard sur la couverture médiatique actuelle des conflits mondiaux dans les grands médias des pays que vous avez visités ?

 

A. E. : Malheureusement, les médias trahissent leur rôle. Je ne prétends pas connaître parfaitement la situation mondiale, mais je la connais de manière plus directe en Israël. Je vois comment les médias israéliens coopèrent avec le pouvoir et le gouvernement. Ils ne les critiquent pas, ne posent pas de questions, et ne montrent pas ce qui devrait être montré. C’est un système médiatique très problématique. À travers la propagande et le conditionnement auquel nous sommes exposés depuis des années, avec la complicité des médias, nous sommes devenus une société militarisée, et en partie, une société que l’on pourrait qualifier de fascisante. C’est ainsi que nous en sommes arrivés à la situation actuelle, après une longue dégradation. Aujourd’hui, nous vivons sans doute le moment le plus difficile. Je ne sais pas si cela peut empirer encore, mais j’espère malgré tout que les choses pourront évoluer positivement.

 

Entretien réalisé au cinéma Utopia Bordeaux, le 11 mai 2026.