jeu. 24 sept. 2026
Les éléphants dans la brume : un puissant thriller dramatique sous fond de mysticité au sein de la communauté kinnar
Écrit par : Léopold Frouin © Underground Talkies Nepal _ Les Valseurs _
Les éléphants dans la brume du réalisateur népalais Abinash Bikram Shah est un des événements cinématographiques de ce mois de septembre. Un grand film d’une dramatique majestuosité qui offre un voyage unique au sein de la communauté kinnar, le tout dans un écrin à couper le souffle. Un immanquable de cette rentrée dans les salles.
Les éléphants comme métaphore
Au cœur d’une forêt népalaise où errent des éléphants sauvages, une communauté kinnar vit à l’écart du monde, à la fois respectée et redoutée pour ses pouvoirs de bénédiction et de malédiction. Pirati, l’une de ses mères, rêve de fuir avec l’homme qu’elle aime. Mais lorsque l’une de ses filles disparaît mystérieusement, elle se lance à sa recherche, tiraillée entre son désir de liberté et le devoir qu’elle porte envers sa communauté.
La communauté kinnar désigne un groupe traditionnel de personnes transgenres, eunuques ou appartenant au troisième genre en Inde et en Asie du Sud, très proche ou assimilé à la communauté des hijras. Ces dernières « ont été persécutées pendant l’ère coloniale (...) et ont obtenu une reconnaissance légale en 2014, lorsque la Cour suprême indienne a reconnu les hijras, les personnes transgenres, intersexes, non-binaires comme “troisième genre” », comme l’expliquait Victoria Lavelle, en 2022, dans le média Celles qui osent. « Les hijras détiennent un fort pouvoir symbolique dans la société indienne. Elles représentent la chance, la fertilité et la bonne fortune, et assistent à des mariages, des naissances, ou des emménagements dans un nouveau foyer contre rémunération pour bénir les couples et les familles. Leur pouvoir serait directement issu de la déesse Bahuchura Mata, et elles peuvent également porter malchance dans le cas où on leur manquerait de respect. »
Abinash Bikram Shah filme la réalité de cette communauté, ses difficultés et ses moments de joie. Les doutes aussi, notamment quand les relations amoureuses et charnelles, prohibées, entrent en jeu. Les éléphants « dans la brume » apparaissent constamment en arrière-plan de l’histoire. Ils ne sont jamais montrés, mais ils sont là, incarnant un danger invisible. Ils trouvent un écho direct à la communauté kinnar : vénérés, mais craints. Ils sont investis d’un pouvoir sacré, mais marginalisés et redoutés par le reste du village. La brume amène une dimension mystérieuse, insaisissable et spirituelle à l’animal, entre menace et protection. A nouveau, le parallèle est évident.
Le réalisateur a mené un travail d'écoute et de recherches pour comprendre le fonctionnement de cette communauté et la notion de famille choisie. Le réalisme de son histoire en dépendait. La puissance narrative et émotionnelle s'en retrouve dès lors renforcée. Les éléphants dans la brume dépeint un peuple entre deux mondes, une connexion fascinante entre le spirituel et la matérialité humaine. Pour arriver à ce résultat, une relation de confiance est née entre Abinash Bikram Shah et les femmes de la communauté kinnar : « La première étape était donc simplement d’être présent : écouter, apprendre, reconnaître que leurs vies ne pouvaient se réduire à ce que je croyais déjà savoir d’elles. Je voulais les dépeindre dans toute leur beauté, tout leur chaos, toute leur tendresse, toutes leurs failles, tout leur humour, toute leur colère. », raconte le cinéaste. Les imperfections créent une harmonie parfaite.
© Underground Talkies Nepal _ Les Valseurs _
La résilience d'une mère
Outre son histoire captivante mais difficile, sous fond de féminicide, le film impressionne par la qualité de sa mise en scène et des images projetées. La photographie est empreinte de la puissante anagogie qui parcourt cette histoire. Chaque émotion est retranscrite avec une profonde délicatesse, créant des moments d’introspections intérieures bouleversants. Les visages deviennent des tableaux humains, sensibles, troubles, émouvants. C’est régulièrement le cas avec Pirati, interprétée brillamment par Puspa Thing Lama, dont c’est pourtant le premier film. Une grâce se dégage de ce personnage, en constante lutte avec soi-même, ses idéaux, ses convictions. La brume englobe les doutes que traversent Pirati et ses enfants. Une puissance aussi, la conviction et la résilience d’une mère face aux autres et à leurs jugements.
La note : 4 ♥ / 5
Thriller dramatique à l’issue estomaquante, Les éléphants dans la brume est une œuvre pleine de mystères, d’une émotivité tourbillonnante, qui montre la réalité aussi passionnante que désarçonnante d'une communauté aussi crainte que vénérée. Quel plaisir, enfin, de découvrir un film népalais sur grand écran. Un vent de fraîcheur, perdu dans une brume aux mystères insolubles...
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