Le Tombeau des lucioles, la guerre racontée à travers les yeux d’un enfant | TACK

2026-07-20

Le Tombeau des lucioles, la guerre racontée à travers les yeux d’un enfant

Écrit par : Charlotte Pardal

Le film culte d’Isao Takahata et du Studio Ghibli a fait son retour dans plusieurs cinémas français ce 1er juillet : l’occasion parfaite de revenir sur une oeuvre qui a profondément marqué une génération et résonne encore aujourd’hui.

 

Japon, été 1945. La ville montagneuse de Kobe croule sous les bombardements. Seita et sa petite soeur Setsuko ont perdu leurs parents à cause de la guerre. Perdus et bien trop jeunes pour être seuls en ces temps, les deux orphelins se réfugient chez leur tante. Très vite, ils comprennent qu’ils sont un poids pour elle, lorsque la nourriture se fait de plus en plus rare. Ils décident alors de partir, tenter de se reconstruire à deux, en se réfugiant dans un bunker isolé dans la campagne. Malgré le contexte, ils vivent des jours heureux, rigolant, se prenant dans les bras, mais la famine ne les épargne pas.

 

La guerre racontée à hauteur d’enfants

 

Ce qui tranche à l’image, c’est l’innocence de Setsuko. À seulement 4 ans, la petite peine à comprendre la guerre et la tragédie de leur situation. Pour les téléspectateurs, elle se place comme un filtre narratif. Le récit est alors recentré sur l’essentiel et surtout sur le vécu réel des citoyens en conflit : la faim, la peur, l’inconnu face au lendemain et l’attachement fraternel. Cette volonté de ne pas concentrer l’histoire sur la guerre elle-même, mais sur ceux qui la subissent en silence, transforme le film en bien plus qu’un simple récit de guerre : une réflexion universelle sur la mémoire, la responsabilité collective et la fragilité de toute vie humaine face au chaos.

 

Face à elle, Seita, 14 ans, incarne l’inverse : un enfant forcé à la responsabilité d’adulte. Il tente de jouer un rôle parental qu’il n’a ni les moyens matériels ni la maturité psychologique d’assumer pleinement. Les véritables moments de joie entre les deux frère et soeur montrent bien que Seita fait de son mieux. Mais il devient évident qu’il n’a pas les ressources nécessaires, ce qui l’amène  à la tragédie. Ce choix de faire du Tombeau des lucioles un film d’animation et non un film live n’est pas anodin. L’esthétique du dessin permet de représenter une image plus « douce » de l’horreur (bombardements, corps, famine), sans le réalisme insoutenable des images d’archives. Le film demeure tout de même déconseillé au jeune public, ce qui le démarque des autres productions du Studio Ghibli.

 

Un film qui dépasse le simple « film de guerre » : une critique sociale plus large

 

Bien que le film puisse être considéré comme un film antiguerre, Takahata refuse cette qualification. D’abord, il ne croit pas que son oeuvre puisse empêcher d’autres guerres. Son propos central se situe ailleurs : l’indifférence et l’individualisme de la société japonaise de l’époque face aux orphelins. Une critique ouverte, incarnée par la tante, qui finit par rejeter les deux enfants. Cette solitude, vécue par des vies innocentes, est d’ailleurs davantage visible à l’écran que les bombes elles-mêmes, comme si elle était presque plus redoutable. D’où la volonté du réalisateur de centrer son récit sur la dimension humaine de la guerre et non pas sur les batailles ou les prises de parole politiques. C’est d’ailleurs le choix de Seita de fuir sa tante plutôt que de demander de l’aide qui interroge sur la solidarité humaine en temps de guerre.

 

Cette rupture du lien social se traduit aussi par une forme de marchandisation des rapports humains. Un des meilleurs exemples est lorsque Seita échange les kimonos de soie de sa mère contre du riz. Il est réduit à abandonner le dernier objet ayant appartenu à sa mère afin d’obtenir de quoi survivre à la malnutrition, révélant une réalité glaçante : sans rien à troquer, il n’aurait probablement trouvé aucune aide. Le film montre alors comment la guerre réduit les liens humains à des rapports marchands. Et ce, même au sein d’une famille, lorsqu’on voit la tante calculer l’utilité économique des enfants avant de les accueillir.

 

Un film qui résonne toujours avec l’actualité : une portée universelle qui dépasse le Japon de 1945

 

Les lucioles qui donnent leur titre au film ne sont pas un simple élément banal : elles incarnent l’idée d’une vie brève, fragile, lumineuse, puis éteinte. Elles sont le symbole de l’enfance sacrifiée au détriment des effets irréversibles de la guerre, mais aussi du travail de deuil qui traverse tout le synopsis. La métaphore va cependant plus loin. Dans une scène marquante, Setsuko enterre les lucioles mortes au petit matin en demandant pourquoi elles meurent si vite, comme un écho direct à ce qui attend sa propre existence. Cette image est d’autant plus saillante qu’elle s’inspire du livre semi-autobiographique d’Akiyuki Nosaka. L’auteur y raconte sa propre culpabilité d’avoir survécu à la guerre, là où sa petite soeur, elle, n’a pas eu cette chance.

 

La force du film ne se limite jamais à la Seconde Guerre mondiale au Japon : elle est une représentation de toutes les enfances prises dans un conflit passé comme actuel. Le Tombeau des lucioles se place non seulement comme le film le plus triste du Studio Ghibli, mais aussi comme un vecteur puissant pour maintenir la mémoire des guerres à travers le monde. Mais pourquoi ressortir ce film aujourd’hui ? Le Tombeau des lucioles fête ses 30 ans cette année, depuis son unique sortie en France. Cependant, le choix du moment n’est probablement pas seulement lié à l’anniversaire. En 2026, alors que de nombreux conflits continuent de faire des victimes civiles à travers le monde, le récit résonne avec une actualité brutale. Une volonté, certainement, de rappeler au monde ce que d’autres Seita et Setsuko vivent encore aujourd’hui.

 

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