2026-07-22
Ma rencontre avec Jacques Tati : Playtime (1967)
Écrit par : Léopold Frouin © Carlotta / Les Films de Mon Oncle
Jacques Tati est un génie. Le comédien et metteur en scène Jérôme Deschamps dit de lui qu’il est “(...) plus qu’un grand cinéaste. Il est le grand observateur des changements de la société, du désarroi de chacun pour y trouver sa place et tenter de faire au mieux, avec la meilleure volonté du monde, même s’il ne sait pas sur quel pied danser”. David Lynch, Francis Ford Coppola, Wes Anderson, tous louent un génie, un visionnaire. Le créateur du personnage de Monsieur Hulot réalise en tout six longs-métrages, complétés par plusieurs courts-métrages, d’une ambition toujours plus démesurée. Les films de Tati ressortent au cinéma depuis le 15 juillet 2026, après avoir été diffusés en avant-première au Festival de cinéma de La Rochelle. C'est à cette occasion que j'ai "rencontré" Tati, lors de la projection de son chef-d'oeuvre, Playtime, sorti en 1967.
Un cinéma à ticket d’entrée
Dans les allées du Fema, à La Rochelle, je commence à discuter avec une fidèle de l’événement, qui accompagne pour la première fois sa petite-fille à découvrir les trésors du 7e art. Après avoir parcouru la programmation éclectique du festival, nous en arrivons à parler de Jacques Tati : “J’ai toujours eu du mal avec son cinéma, me confie-t-elle. Je réessaye de temps en temps, mais je n’y arrive tout simplement pas. Je ne ressens pas d'émotions devant ces films...” Ce n’est pas la première fois que j’entends cette ritournelle. “C’est un cinéma à ticket d’entrée, me dit un autre festivalier, mais vous ne verrez rien d’autre de pareil dans votre vie”. Les avis sont ambivalents : ma curiosité se dessine.
Quelques heures plus tard, je suis dans la file d’attente de mon premier Tati, et pas des moindres : Playtime, sorti en 1967, sûrement son plus costaud. Beaucoup, au cœur de La Coursive de La Rochelle, s’enthousiasment de pouvoir (re)découvrir les aventures de l’homme à l’imper beige.
Commençons par dire que Jacques Tati n’est pas fait du même bois que les autres. Ce jusqu'au boutiste veut aller, coûte que coûte, au bout de ses idées, quitte à se brûler les ailes comme avec Playtime. Pour aller au bout de son projet, sans renier ses ambitions initiales, il engagera ses biens personnels et les droits de plusieurs de ses films. Tout avec ce film est sans limite : le format titanesque du 70mm, le budget, le tournage au long cours, les nombreux montages. Aujourd'hui, grâce à une restauration 4K de qualité, nous pouvons profiter de la quasi totalité du métrage. Et quel plaisir de revoir Tati en haut de l'affiche.
Je pénètre dans la salle aux sièges bleutés, sobrement intitulée la Salle Bleue, impatient de découvrir mon premier Tati, qui plus est sur grand écran. Pour parler de ce film, le quatrième de son auteur, considéré comme "un des chefs-d’œuvre du XXe siècle", le Fema a convié le critique Stéphane Goudet, auteur de plusieurs ouvrages sur le cinéaste, dont un spécifiquement sur le film du jour. Dans un enthousiasme sincère, il commence à nous dévoiler, sans trop en dire, les contours de l’ambition démesurée du projet. Pour pitcher ce film des plus singuliers, il remploie les mots de l’époque : “Playtime est une ligne qui s’incurve” où “l’image est centrifuge”. Rien que ça.
© Carlotta / Les Films de Mon Oncle
Démesure
Oubliez tout ce que vous pensez savoir en matière de cinéma. Playtime va à rebours de toutes les conventions, modifiant l’ADN même de ce que doit être un film, notamment dans sa structuration narrative. Comment décrire ce film ? Peut-on seulement le décrire ? “Une ligne qui s’incurve” est en effet un bon résumé. Playtime raconte le monde, l’internationalisation des échanges, la perte d’humanité des humains et des lieux. Tati délaisse toute caractérisation de personnages, pour se concentrer sur les idées, l'environnement et les gags, tout en développant des émotions insoupçonnées. Monsieur Hulot est de retour mais il n’apparaît parfois qu’en arrière-plan. Il disparaît même du “récit” pendant de nombreuses séquences. Au début, le personnage au chapeau cherche à entrer en contact avec un homme au sein d’un aéroport et se perd dans les dédales de ce monstre massif et automatisé. Cette “course-poursuite” d’un genre nouveau est absolument remarquable dans sa mise en scène. L'ensemble est d'une minutie rare. Les plans sont également d’une composition hallucinante avec trois, quatre, cinq événements en même temps. La caméra, sobre, filme la démesure du monde des humains, la perte de sens, de repère, l’uniformisation des gestes. Par petites touches, Tati ironise amèrement sur la société des années 1960. Mais surtout, Playtime, dont le nom en anglais en raconte beaucoup sur la vision de Tati du monde de l’époque, est une vision avant-gardiste de notre temps. Il avait tout compris, soixante ans en avance. Un regard vertigineux sur les travers du XXIe siècle, sur l'américanisation des idées, sur notre perte de singularité, sur la division entre les hommes, sur la mécanisation des gestes et des émotions. Comme Chaplin en son temps avec Les Temps modernes (1936).
Grâce à des effets pratiques, le film revêt une dimension unique qu’on ne pourrait revoir aujourd’hui. C’est une ôde subtil à l’amour, notamment dans son dernier tiers. Par contre, il faut souligner que Playtime, aussi formidable soit-il, est un film particulièrement exigeant, qui étire ses scènes au maximum et qui travaille, parfois à l’excès, les possibilités d’une situation ou d’un espace. Bien sûr, la dernière grande partie au sein d'un restaurant est monumentale, avec des gags à tous les instants, mais l’absence de narration et les maigres dialogues peuvent en rebuter plus d’un. Le film n’est pas, en ce sens, malléable avec son spectateur. Si on ne rentre pas dans l'univers de Tati, alors le temps peut nous paraître bien long. Il faut faire abstraction de toutes nos attentes autour d’une œuvre cinématographique afin d’apprécier cette proposition, qui redéfinit ce que nous pensons être du cinéma. Toutefois, malgré cet avant-propos préventif, il est fort possible de rester à quai. Le cinéma de Tati peut laisser insensible, malgré les moyens titanesques mis en œuvre par le cinéaste pour créer une unicité ahurissante, car cela ne reste qu'à la fin du cinéma. Ce fut du reste mon cas. Si le film m'est impressionnant, il ne m'a pas touché. J'en ressors comme la dame interrogée au début, frustré, mais aussi chanceux d'avoir découvert ce monument sur grand écran.
Oui, Playtime est le chef-d’œuvre de son réalisateur, “son film somme” comme certains aiment l’appeler. Car il y a tout dans cette proposition : des gags à tous les plans (parfois trois-quatre dans un même plan), des décors démesurés, une patine soignée, un concept audacieux, un travail sonore remarquable. Playtime est un film immense, qui peut tout de même diviser pour son extrémisme narratif. Quoiqu’il en soit, c’est une œuvre qui ne laissera personne indifférent. Et c’est peut-être là, sa plus grande force.
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