2025-04-01
Le biopic : entre controverses et admirations (journal papier)
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L’humain a besoin de figures inspirantes auxquelles s’identifier : artistes, politiciens.iennes, scientifiques. Elles nous permettent d’éveiller notre savoir, notre curiosité, notre imagination. Le genre cinématographique du biopic répond à cette envie, en racontant le parcours de vie, sous forme romancée, de personnalités publiques. Mais à quel point ces histoires sont-elles réelles ? Qui est assez légitime pour raconter une histoire qui n’est pas la sienne ? Comment démêler le vrai du faux ? La fragilité des biopics se trouve souvent au sein de ces interrogations.
« Traduire, c’est trahir » : la frontière floue entre fiction et histoire
Genre apparu dès la création du cinéma, le biopic a connu diverses évolutions dans le temps. Se basant tantôt sur un fait historique (la fin du nazisme dans La Chute, l’attentat déjoué à bord du Thalys en 2015 dans Le 15h17 pour Paris), tantôt sur une personnalité publique (Ray, Ed Wood), il est souvent synonyme de succès auprès du public. Moyen accessible et ludique de se cultiver, c’est un genre devenu omniprésent au sein du 7e art et de ses cérémonies de récompenses. Il est toutefois important de garder à l’esprit qu’un biopic n’est pas un documentaire, mais une catégorie de fiction avec une partie construite d’imaginaire. Certains réalisateurs ont pris ce paramètre au pied de la lettre, remodelant à leur bon vouloir des parcours de vie ayant existé. Ce biais du biopic pose donc moralement question : à quel point pouvons-nous rendre fiction l’histoire de quelqu’un ayant bel et bien vécu ? Le risque est de dénaturer l’histoire, jusqu’à l’embellir ou l’enlaidir.
Ainsi, les récits sont dépeints de différentes manières. Quand Elvis (2022) de Baz Luhrmann raconte l'ascension et la chute d’Elvis Presley, certains passages de sa vie sont tus. Dans Priscilla (2023) de Sofia Coppola, les zones d’ombre sont exposées, en montrant un Elvis Presley rongé jusqu’à l’os par ses démons et son effroyable violence envers sa femme. En parlant d’une même histoire, mais en prenant un parti pris différent, les émotions et la vérité divergent. Ce cas de figure montre que toute histoire racontée est subjective et qu’elle peut être différente selon l’angle par lequel elle est abordée.
Entretenir le mythe, influencer la réalité
La phrase « No escape from reality » (pas d’échappatoire à la réalité), issue des paroles du titre légendaire Bohemian Rhapsody de Queen, résume bien l’accueil qui a été réservé au film éponyme. Grand succès, nommé pour l’Oscar du meilleur film en 2019, il a été vivement critiqué par les plus grands fans du groupe britannique qui reprochaient un embellissement trop important de l’histoire, frôlant le ridicule. Ce long-métrage est devenu une référence par sa diffusion mondiale pour les générations n’ayant pas vécu ce phénomène musical, et ce, malgré une histoire recousue, raccourcie, survolée. Cette démarche s’inscrit dans un projet résolument mercantile, pour lequel Bohemian Rhapsody se doit de développer un récit aseptisé et accessible à tous. Ainsi, l’homosexualité de Freddie Mercury est très timidement représentée et la chronologie des événements est arrangée, voire erronée. Si la performance du groupe au Live Aid (qui a lieu avant que Mercury ne parle de sa séropositivité aux autres membres du groupe et non pas après, comme le film le raconte) est une reproduction quasi-parfaite du concert, tous les autres événements qui ont mené à ce show historique ont été retouchés. Une réécriture de l’histoire expliquée par la supervision de deux membres du groupe tout au long du projet. Qui n’aimerait pas entretenir le mythe et faire rêver le public, quitte à changer ou édulcorer la réalité ? Ce n’est plus un secret aujourd’hui : les biopics sont très souvent influencés par l’entourage ou décriés par ces derniers. Ces récits n’échappent jamais à la question de la subjectivité.
Le rôle des proches : entre vérités et mensonges
Le charme des biopics réside, en partie, dans le dévoilement de l’envers du décor. Les personnalités publiques sont sources de questionnements et de fantasmes. Qui sont-elles à l’abri des regards ? La vérité des faits projetés n’est pas toujours garantie. Si une grande partie des spectateurs ne sont pas particulièrement dérangés par cette réalité modifiée (ou au courant de ces altérations), car le biopic reste une fiction, il arrive que les proches des personnalités ne soient pas en accord avec la démarche. Ils peuvent même être exclus du processus créatif. Cela a été le cas de la famille de Florence Arthaud, navigatrice décédée lors d’un accident d’hélicoptère en 2015 et « héroïne » du biopic Flo de Géraldine Danon. Ce film, inspiré du livre La Mer et au-delà de Yann Queffélec, sorti en 2020, a été décrié par la famille de la navigatrice, qui s’est par la suite lancée dans un combat judiciaire afin d’empêcher sa sortie. Bien que le film soit l’œuvre d’une personne qui se revendique comme étant une amie proche de Florence Arthaud, la famille a désapprouvé la manière dont la navigatrice était représentée. Plus que jamais, la notion de subjectivité, voire de tromperie, prend ici sens. Pourtant, bien que son approche soit moralement discutable, Danon est dans son bon droit selon la Justice : en achetant les droits du livre de Queffélec, elle peut réaliser son film biographique sans l’accord de la famille. Cette dernière s’est plainte d’un « scénario immonde », qui montre des faits dramatisés, une femme sombre et un alcoolisme important. Mais le film est bel et bien sorti, et son autrice l’affirme : « c'est un point de vue sur Florence que j'ai bien connue. » Mais comment s’intéresser à un parcours de vie en ne se basant que sur une seule vision ?
À l’inverse, l’entourage des personnalités publiques peut posséder le pouvoir d’enjoliver la vérité et de tourner l’histoire en leur faveur. En gommant certaines aspérités et en y mettant les moyens financiers, l’histoire présentée aux spectateurs peut s’avérer tout à fait différente. C’est notamment le cas de Bob Marley : One Love (2024) de Reinaldo Marcus Green. Validé par la mère et la sœur du chanteur, ce biopic, impersonnel et lisse, tend vers l'embellissement de l’histoire. One Love oublie étonnamment de mentionner les onze enfants (à minima) de Bob Marley, nés de huit femmes différentes… hormis Ziggy Marley, le coproducteur du film. Autre exemple avec le film Back to Black (2024) de Sam Taylor-Johnson, centré sur la carrière musicale (et surtout sentimentale) d’Amy Winehouse. La chanteuse avait des relations tumultueuses avec son père Mitch qui l’a toujours poussée à poursuivre sa carrière malgré ses problèmes de santé physique et mentale. Back to Black expose pourtant la figure du père comme celle d’un bienfaiteur, au côté d’une Amy naïve, presque « soumise », présentée comme la principale responsable de sa propre chute. La réalité est bien différente. Mitch et Blake Fielder-Civil, son compagnon de l’époque, ont une part importante dans la descente aux enfers de l’artiste, comme l’illustre l’incroyable documentaire Amy (2015) d’Asif Kapadia. Même si les films documentaires n’échappent pas, eux aussi, aux mêmes problématiques.
Les biopics sont trop souvent la reproduction sans caractère d’une page Wikipédia, le remodelage cupide de la vie d’une personnalité. Peu d’entre eux possèdent une vraie identité artistique et osent délivrer un point de vue contrasté sur leur sujet. La plupart des réalisateurs sont fascinés par la légende et peinent à égratigner son image. Ils peuvent être des réalisateurs de studio répondant à une demande d’un commanditaire, se contentant de filmer ce qui est dicté. Quelques uns tentent d’imposer leurs visions, comme le film Cloclo (2012), quitte à sortir du consensus. S'ils sont trop rares, dans une industrie où la célébrité est un produit, ce sont bien les plus captivants et stimulants.
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Jacaranda : l’arbre de mémoire Familia : Dans les yeux de la violence (grand format) N°49 : Mémoire et Refuge Le Grand Vide : l’oubli, c’est la mort Huit ans après Petit Pays, Gaël Faye revient avec un roman d’une justesse saisissante, qui tisse les voix de plusieurs générations pour faire surgir les non-dits, les douleurs, et la nécessité de raconter. À travers les souvenirs éclatés d’une mère mutique, d’une grand-mère marquée par l’exil, et d’un arbre — le Jacaranda — témoin muet de l’Histoire, Gaël Faye interroge la transmission, le deuil, et ce qu’on laisse à ceux qui viennent après nous. Il y a des films qui ne vous lâchent pas une fois l’écran de cinéma éteint et les lumières rallumées. Ils mûrissent en vous sur le chemin du retour, dans le silence d’une voiture, dans les vrombissements du bus, dans les annonces du tram. Ils prennent de l’ampleur et des images vous reviennent encore et encore. Des visages. Des cris. Des regards. Familia de Francesco Costabile fait partie de cette catégorie-là. Adaptation du livre autobiographique Non sarà sempre così (Il n’en sera pas toujours ainsi) de Luigi Celeste, ce film noir aux accents de thriller familial secoue, électrise, bouleverse. Dans un monde en crise, TACK explore la mémoire comme refuge. À travers le rap français, le génocide rwandais, la BD “Le Grand Vide” ou le jeu “To the Moon”, on questionne la transmission, l’oubli et la manipulation des souvenirs. De Bad Bunny à Gaël Faye, la mémoire devient acte de résistance et célébration vivante des cultures. Première bande dessinée de Léa Murawiec, Le Grand Vide est un uppercut graphique et narratif. Avec son style hybride, entre manga et bande dessinée européenne, l’autrice trace le portrait vertigineux d’une société obsédée par la visibilité. Ici, si l’on ne parle plus de vous, on meurt. Littéralement.