Racisme et altérité dans le gothique : monstres, empire et héritages postcoloniaux | TACK

2026-03-03

Racisme et altérité dans le gothique : monstres, empire et héritages postcoloniaux

Écrit par : Gaïane Fritsch et Juliette Douhaire

Le gothique, souvent associé à des châteaux en ruine, des spectres et des paysages inquiétants, apparaît également comme un cabinet des curiosités des anxiétés sociales et politiques d’une certaine époque. Comme le souligne Howard LeRoy Malchow dans Gothic Images of Race in Nineteenth-Century Britain, la littérature gothique britannique du XIXᵉ siècle entretient des liens profonds avec la formation de l’imaginaire racial moderne. Le genre ne se contente pas de susciter la peur : il participe et exprime les inconscients sur la définition de l’altérité dans un contexte marqué par l’expansion impériale, les révolutions politiques et les débats sur l’esclavage.

 

Dans cette perspective, la thèse d’Octave Mannoni selon laquelle l’Europe projette sur les peuples colonisés « les obscurités de son propre inconscient » apparaît particulièrement féconde pour penser le gothique. Les figures monstrueuses, les corps et les territoires exotiques deviennent autant de surfaces de projection pour les angoisses européennes liées à la modernité, à la transformation sociale et à l’empire.

 

Le gothique impérial

 

L’émergence du gothique à la fin du XVIIIᵉ siècle et au début du XIXᵉ siècle s’inscrit dans un climat de bouleversements politiques et sociaux. Les revendications de droits, les révolutions atlantiques et la montée des nationalismes — dans le contexte plus large du Printemps des peuples — nourrissent une redéfinition des frontières symboliques entre « nous » et « l’autre ». Le gothique participe à cette dynamique en sublimant les paysages nationaux tout en mettant en scène des figures étrangères, hybrides ou dégénérées.

Cette articulation entre peur et empire a conduit certains critiques à parler d’un « gothique impérial ». Les voyages, l’exploration de territoires inconnus et une anthropologie sensationnaliste visant à produire du frisson rappellent les pratiques spectaculaires de la culture impériale, notamment les exhibitions coloniales. L’exposition de Saartjie Baartman — la « Vénus hottentote » présentée à Londres en 1810 — illustre la manière dont la fascination pour le corps racialisé s’inscrit dans une économie du spectacle et de construction des monstres, analogue à celle du gothique.

 

Les conventions du genre littéraire renforcent cette logique : le physique des personnages fonctionne fréquemment comme indice moral, la duplicité se lit dans les traits corporels et la monstruosité renvoie à une déviation raciale ou sociale. Le gothique devient ainsi un laboratoire narratif pour penser les hiérarchies humaines.

 

Frankenstein : abolition, esclavage et peur de la révolte

 

L’un des exemples les plus frappants de cette dynamique se trouve dans Frankenstein de Mary Shelley.  L’ouvrage s’inscrit dans un contexte où la question abolitionniste occupe une place centrale dans le débat public britannique.

L’influence de récits d’esclaves tels que celui d’Olaudah Equiano et les prises de position de William Godwin, père de Shelley, participent à cet arrière-plan intellectuel. Le roman reflète également les craintes européennes face aux révoltes coloniales, de la Révolution haïtienne aux résistances en Inde, nourrissant une peur diffuse de la vengeance des opprimés.

 

La Créature peut être lue dans cette perspective. Sa description — peau sombre, lèvres noires contrastant avec des dents blanches, résistance physique extrême — rappelle les discours racialisants de l’époque. Certains arguments utilisés pour justifier l’esclavage, tels que la prétendue endurance climatique ou les besoins nutritionnels moindres des esclaves, trouvent un écho troublant dans les caractéristiques attribuées au monstre, notamment son végétarisme et sa robustesse.

La rhétorique de l’esclavage traverse explicitement le roman : la Créature revendique de ne pas être soumise à « l’esclavage abject » et oscille entre positions de maître et d’esclave. La question de son éducation rappelle les débats contemporains sur l’instruction des esclaves  affranchis, perçue tantôt comme nécessaire, tantôt comme dangereuse.

 

Par ailleurs, l’angoisse reproductive — Victor refusant de créer une compagne par peur d’une nouvelle race — renvoie aux imaginaires coloniaux de peuplement et aux expériences telles que la colonie de Sierra Leone. La menace sexuelle associée à la Créature, opposée à la pureté angélique d’Elizabeth, évoque également les fantasmes racistes de la masculinité non blanche menaçant la féminité blanche.

Enfin, les accusations de cannibalisme dirigées contre la Créature, malgré son végétarisme, reproduisent un trope colonial classique. Le renversement ironique — Victor agissant lui-même comme un « cannibale » lorsqu’il détruit le corps de la compagne de la Créature — souligne la dimension projective de cette peur.

 

Physiognomonie raciste dans le gothique victorien

 

La littérature gothique victorienne prolonge ces logiques. Dans Wuthering Heights, Emily Brontë est loin d’avoir un discours anti-raciste et donc rien ne sert de s’offusquer de l’absence d’un acteur noir pour jouer Heathcliff car sa couleur de peau dans le livre sert plutôt à justifier son mauvais caractère. Il n’est d’ailleurs pas décrit comme noir mais de couleur, proche d’un « gitan », « Lascar » ou étranger indéterminé. Sa sauvagerie et son exclusion sociale sont récurremment expliquées dans le texte par sa racialisation.

 

Les relectures contemporaines accentuent cette dimension. L’étude de Georgia Ntola sur Ill Will de Michael Stewart imagine Heathcliff comme fils d’une femme africaine réduite en esclavage, transformant le roman en exploration du passé esclavagiste britannique et de l’effacement des voix noires. Cette approche s’inscrit dans ce que certains critiques nomment un « New Imperial Gothic », visant à réévaluer les classiques à travers un prisme postcolonial et à restituer des histoires marginalisées.

La question du nom de Heathcliff — imposé par Earnshaw et effaçant son identité d’origine — devient alors métaphore de la dépossession coloniale.

 

Un processus analogue apparaît dans Jane Eyre de Charlotte Brontë, où Bertha Mason, la « femme folle du grenier », est marquée par ses origines créoles. Son hystérie est présentée comme à la fois genrée et racialisée, mêlant exotisation et pathologisation.

 

Réécritures postcoloniales et gothique néo-victorien

 

Les réécritures postcoloniales ont entrepris de renverser ces perspectives. Wide Sargasso Sea de Jean Rhys réimagine l’histoire de Bertha Mason — Antoinette Cosway — en mettant en lumière la violence coloniale, la solitude féminine et l’ambivalence raciale dans la Jamaïque post-esclavagiste. Le roman expose la précarité de certaines anciennes familles esclavagistes, la peur de la vengeance des descendants d’esclaves et l’impossibilité d’appartenir pleinement à une communauté que ce soit les propriétaires blancs ou les esclaves affranchis.

 

La relation entre Antoinette et Christophine, praticienne obeah, introduit une autre forme de savoir et de solidarité, tandis que les descriptions contrastées de la nature caribéenne — espace d’empoisonnement pour Edward Rochester (héro dans le livre initiale de Jane Eyre), d’espoir pour Antoinette — révèlent la dimension subjective et politique du paysage gothique.

 

Ces réécritures illustrent la capacité du gothique à devenir un outil critique permettant de revisiter les archives impériales, de réactiver des mémoires effacées et de questionner l’homogénéité supposée du XIXᵉ siècle britannique.

 

Vampires, métissage et anxiétés migratoires

 

D’autres figures gothiques prolongent ces interrogations. Le vampire, notamment dans les récits de Arthur Conan Doyle, incarne souvent une menace venue d’Europe de l’Est, reflétant des anxiétés migratoires plutôt que strictement coloniales. Cette figure s’articule fréquemment à des discours antisémites, montrant la multiplicité des formes d’altérisation dans le gothique.

 

La thématique du métissage apparaît également dans The Blood of the Vampire, où l’héroïne jamaïcaine Harriet, innocente mais contagieuse, incarne la peur de l’hérédité raciale et de la duplicité. Sa capacité à passer pour blanche et la pathologisation de son origine coloniale illustrent la centralité du « half-breed » comme figure gothique.

 

Conclusion

 

Loin d’être un simple divertissement macabre, le gothique constitue un espace privilégié d’élaboration des imaginaires raciaux modernes. Monstres, vampires et figures hybrides permettent d’exprimer des peurs liées à l’esclavage, à l’empire, à la migration et à la transformation sociale. De Frankenstein aux réécritures néo-victoriennes, le genre révèle la dimension profondément politique de ses motifs.

Toutefois, la plasticité du gothique permet également sa réappropriation critique. Les réécritures postcoloniales et néo-victoriennes montrent que les mêmes dispositifs narratifs peuvent servir à dénoncer les logiques d’exclusion qu’ils avaient contribué à naturaliser. Le gothique apparaît ainsi non seulement comme un miroir des peurs impériales, mais aussi comme un outil contemporain pour interroger leurs héritages.

 

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