2026-02-02
Le Grand Off* d'Angoulême : Après l'annulation du FIBD, remettre la passion de la BD et des artistes au premier plan (reportage)
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Le FIBD est mort, vive Le Grand Off* et les Fêtes Interconnectées de la BD ! Après la tempête, vient le beau temps. Même si le soleil est très souvent timide à Angoulême, cet événement monté en trois mois est le point d'appui d'un futur où le 9e art reviendrait totalement au centre de l'équation, loin de la vision mercantile de ces dernières années. Retour sur un événement populaire qui réussit le pari de parler de la BD, de ses enjeux, de son avenir, avec conviction et honnêteté.
A l'origine des contestations
Il s’en est passé des choses depuis la dernière édition du FIBD. La société prestataire 9e Art+ a été mise hors-jeu après le boycott d’une partie de la profession bédéesque, porté par la voix et la détermination d’autrices, dont la lauréate du Grand Prix de la BD d’Angoulême 2025, Anouk Ricard. Les appels à ne pas se rendre à la 53e édition de l’événement n’ont cessé de fleurir durant l'année, d’abord de la part du Syndicat des Éditeurs Alternatifs, des éditeurs indépendants, des autrices et auteurs, dessinatrices et dessinateurs… puis des plus gros éditeurs comme le Groupe Delcourt et 404 Graphic. Toute la colonne vertébrale du FIBD s’en est trouvée disloquée. Cette contestation massive (mais pas totalement partagée, nous y reviendrons) puise son origine dans une enquête coup de poing de Lucie Servin, publiée dans L’Humanité, en amont de la 52 édition, il y a plus d’un an maintenant. Son titre : Gros sous et mal-être : enquête sur un festival en pleine dérive. L’article présente la situation économique nébuleuse du festival, un management toxique de 9e Art +, un virage commercial de plus en plus affirmé. L’année dernière, le prix pour venir aux 4 jours de l’événement avait, par exemple, grimpé de 25%, passant de 45 à 60 euros ! Pourtant, le FIBD avait présenté en grande pompe un nouveau partenariat avec la chaîne de fast-food Quick, visible sur toutes les affiches de l’événement et dans le festival avec des stands dédiés. Le rapport inexistant entre Quick et la BD en a crispé plus d’un, même si la mode est au naming un peu partout aujourd’hui.
Un nom revient toujours dans l’équation des contestations : Franck Bondoux, patron de 9e Art+ et organisateur du FIBD depuis plusieurs années. On lui reproche nombre de décisions qui rendent la manifestation formatée, commerciale, dénaturée. Concernant cette augmentation drastique des prix, Bondoux se justifie en évoquant le coût des expositions et la venue onéreuse d'auteurs internationaux, notamment japonais. Mais c’est un autre point, plus grave, qui cristallise la colère des autrices envers Bondoux : la gestion calamiteuse d’une gravissime affaire de viol, subit par une ex-employée de 9e Art +, le 26 janvier 2024, lors d’une soirée organisée en amont de l’événement. Cette dernière sera licenciée de l’entreprise le 14 mars 2024, après avoir dénoncée ce viol. La dérive de trop, qui a embrasé une mèche qui ne cessait de grossir depuis des années.
L'après FIBD
La volonté de changements d'une grande partie des artistes aura eu raison de 9e Art + qui se met en retrait de l’événement en novembre 2025. Pas de FIBD en 2026. Cette décision est un coup de massue pour la profession, les festivaliers, les commerçants d’Angoulême. Mais il faut passer par là pour retrouver la confiance perdue des autrices et auteurs (le poumon de l’événement, rappelons-le), depuis le dévoilement des manquements de l’organisation par l’Humanité. De cette situation naît le collectif Girlxcott, qui va, en quelques semaines à peine, créer l’événement ironiquement nommé FIBD : le Festival Interconnecté de la Bande-Dessinée, organisé un peu partout en France (et même en Belgique et en Espagne), avec le soutien actif de Anouk Ricard. En parallèle également, la mairie d’Angoulême, démissionnaire dans ces décisions jusque là, se réveille enfin, et tente de sauver les meubles en lançant un événement autour de la BD sur la même période. Les élections municipales de 2026 ne sont certainement pas la raison de cette activation soudaine d’énergie (comprendre l’ironie). Une aide exceptionnelle est accordée aux commerçants et plus d’1 million d’euros est dégagé pour constituer ce festival alternatif appelé Le Grand Off*. En moins de trois mois, cet événement est monté, grâce à la motivation du Syndicat des Éditeurs Alternatifs, des éditeurs indépendants, de bénévoles, d’artistes, de la Mairie… Pendant ce temps-là, 9e Art + assigne en justice l’Association pour le Développement de la Bande-dessinée à Angoulême, à la suite de l’appel d’offres de cette dernière pour l’édition de 2027.
L'affiche du Grand Off*
Un curieux traitement médiatique
Depuis plusieurs années, l’équipe de TACK se rend au FIBD afin de rencontrer les artistes présents sur place, les commissaires d’exposition, les talents en devenir. Bien que le FIBD ait été annulé, nous voulions découvrir cette alternative, car nous sommes avant tout passionnés par la culture et la BD au sens large. Cette “passion” a longtemps disparu des mots employés par l’organisateur, et n’a pas toujours été au centre des articles de presse publiés sur le sujet. En parlant du traitement médiatique, il est regrettable de lire des inexactitudes concernant l’annulation de cette édition. France Info, en revenant sur le succès du Grand Off*, évoque les circonstances du girlxcott, "oubliant" de nommer l’affaire de viol subie par l'ex-employée de 9e Art +, pourtant point d’orgue de la dérive de cette société (et ce, malgré les nombreux articles parfaitement documentés et sourcés, publiés sur L'Humanité). Même constat pour d’autres médias généralistes et locaux. Nous avons également été étonnés et atterrés de lire certaines inepties sur les Fêtes Interconnectées et Le Grand Off en amont de leurs déroulés. Certains étaient hilares face à la terminaison girlxcott, qui est justement un pied-de-nez à tous les anti-"wokistes" et une manière amusante de détourner un réel en noir et blanc. D’autres parlaient de l’événement comme d’une “foire à la saucisse inclusive”. On notera la subtilité de l’auteur de cette expression, avec ce sous-entendu même pas déguisé. Cette version 2.0 du FIBD plus ouverte, chaleureuse, respectueuse n’est donc pas du goût de tout le monde. On reproche une dérive, presque "sectaire", commencée avec l’annulation forcée de l’exposition du plus que controversé Bastien Vivès en 2023, auteur d'œuvres choquantes et malsaines. Car il ne faut pas s’y tromper, beaucoup ont préféré se taire une fois la tempête amorcée et l’opinion globalement acquise à la cause des artistes. Pourtant, certains regrettent le doux temps du FIBD, où les hommes régnaient sans partage et les femmes étaient au second plan. Les remarques sexistes sont légion dans le monde de la BD et il n’était pas toujours bon de laisser traîner ses oreilles dans les allées du festival...
Picto dessinée par Anouk Ricard © Collective Girlxcott
Un renouveau en forme de prémice à l'avenir
Le Grand Off* a donc eu lieu, du jeudi 29 janvier au 1er février 2026. Si l’événement n’a évidemment pas eu l’écho et le succès des années FIBD, le constat est plutôt positif à l’issue des 4 jours. En trois mois seulement, monter un événement d'une telle qualité est une franche réussite. Bien sûr, la plupart des lieux étaient déjà habitués à participer aux OFF du Festival chaque année, comme le Future Off ou le Off of Off. Mais il fallait quand même garder le cap, se renouveler, se serrer les coudes, revenir à l’essentiel : la passion et le pouvoir de la BD avant tout. Plus que jamais, le 9e art a été au centre de l’événement, avec amour et partage, pour les petits et les plus grands. Une fête populaire disparue depuis l'ère Bondoux.
Un village des éditeurs a été monté, sous le signe de l’indépendance. Point de gros éditeurs cannibales ici, mais des éditeurs indépendants, comme Bliss éditions, originaires de Bordeaux. C’est sur ce stand que nous avons découvert en avant-première la BD Blatta de l’italien Alberto Ponticelli. Un article sur cette oeuvre claustrophobique, angoissante, dystopique arrive très vite. On pouvait également retrouver de belles expositions à la Cité de la Bande-Dessinée et un peu partout dans Angoulême, comme au bar Le Gros Corbeaux et sa rétrospective consacrée aux 5 ans des éditions Azimut. Ce samedi, malgré la pluie qui a déferlé de-ci de-là, la ville avait des accents de FIBD, la respiration en plus. On n'était pas asphyxié comme au Monde des Bulles, véritable chaudière humaine. Les rues étaient toute de même garnies et certains lieux pris d’assauts, comme le pavillon Unesco et les librairies qui ont toutes joué le jeu. C’est du reste à la librairie Cosmopolite que nous avons rencontré Maxima, Angoumoisins d’adoption, pour sa BD organique et graphique Solitude, aux éditions Omaké Books. Et une tendance se dégage : la sérénité. On peut discuter avec les artistes, tranquillement, posément, passionnément. Ce n’est pas la course, on n’est pas chahuté pour récupérer un ticket pour une dédicace, on n’est pas pressé pour se rendre à tel ou tel événement à l’autre bout de la ville. C’est agréable.
Au Future Off aussi, le succès a été au rendez-vous, dans un nouveau lieu, situé au Bistrot de la Cité. Affilié avec le Girlxcott, ce Off s'éloigne du Grand Off* (sans y être opposé non plus) et de sa potentielle récupération politique. Les créatrices et créateurs ont dévoilé des BD, des bijoux, des tee-shirts sérigraphiés, des fanzines… avec comme point d’orgue la liberté, l’affranchissement des carcans du secteur, le plaisir de se retrouver. C’est là-bas que nous avons découvert le travail de Nébuleuse Éditions, et notamment leur premier gros manga/BD : Le Faiseur de Rois, créé à six mains. Grâce au soutien du Pôle Image de Magelis, cette proposition rafraîchissante est un petit coup de cœur. Pour eux, cet événement est aussi une réussite et une alternative crédible (et de qualité) au FIBD. C’est une pierre angulaire à évidemment considérer dans le futur projet, qui n’a eu de cesse d’attirer du monde, du matin jusqu'au soir. Tous les exposants se sont ensuite retrouvés samedi après-midi dans les rues d’Angoulême, bravant la pluie, pour un Carnaval des Luttes toujours aussi animé.
Autre lieu à succès : l’espace Franquin. A l’intérieur, on pouvait retrouver les artistes des Dauphins de la BD et de ceux de la librairie Krazy Kat. Un line-up de haute volée, qui a pu satisfaire petit et grand. Pour notre part, nous avons eu un grand coup de cœur pour Ismaël Legrand et sa BD d’héroic-fantasy Deathbringer, publiée aux éditions Delcourt. Une œuvre monumentale aux inspirations vidéoludiques, comme Dark Souls, et aux mangas Blame ! et Berserk.
Le soir, la ville était en ébullition, entre les riffs déjantés du groupe nantais Les Clopes au Bêta et les sonorités tapageuses et endiablées de La Sueur au Tumulte. Il y en avait pour tous les goûts. Sans oublier les conférences, les concerts-dessinés, les jeux, les performances artistiques, les débats, les recontres, les ateliers...
Qu’importe les articles et commentaires médisants : les Fêtes Interconnectées, Le Grand Off* et le Future Off, de l’avis des festivaliers, des artistes, des organisateurs, ont été une réussite.. Quid de 2027 ? De la bataille juridique à venir ? Nul ne le sait encore. Mais pendant 4 jours, c’est la BD, plus que tout le reste, qui a triomphé. Et sa passion aussi.
2026-01-30
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