Dossier Littérature (5/5) Les classiques littéraires à l'école : héritage ou fardeau ? | TACK

2026-09-11

Dossier Littérature (5/5) Les classiques littéraires à l'école : héritage ou fardeau ?

Écrit par : Mathilde Verdelet © La Princesse de Clèves, 1961, par Jean Delannoy

Cet article fait partie d’un corpus composé de réflexions et de piqûres de rappel sur l’état du monde du livre en France.

 

Les classiques littéraires à l'école : héritage ou fardeau ?

 

Chaque année, des centaines de milliers de lycéens français ouvrent des œuvres que l'Éducation nationale juge incontournables : Rabelais, Camus, Stendhal, Hugo. Dans les salles de classe, ces textes sont disséqués, annotés, analysés jusqu'à l'épuisement. Résultat : une génération qui connaît les classiques de nom, mais les fuit à la sortie du lycée. Alors, est-ce que leur lecture donne envie de lire, ou produit l'effet inverse ?

 

La France possède l'un des patrimoines littéraires les plus riches du monde, et pourtant les études successives sur les pratiques de lecture des jeunes dressent un tableau préoccupant. Selon une enquête du Centre national du livre publiée en 2026, 84% déclarent lire pour l’école ou le travail (rapport du Centre Nationale Du Livre en 2026). 

 

Il serait réducteur de résumer l'expérience scolaire des classiques à un simple rejet. Pour beaucoup d'élèves, c'est précisément l'école qui constitue le premier point de contact avec des œuvres qu'ils n'auraient jamais ouvertes spontanément. Lilou Dhuicque, 20 ans, étudiante en soins infirmiers à l'IFSI, fait partie de ceux que les lectures imposées n'ont pas découragés. « J'ai toujours adoré les livres qu'on nous proposait au lycée », dit-elle. Ce qu'elle retient avant tout, c'est la diversité des réalités auxquels ces lectures lui ont donné accès : « j'aimais bien le fait qu'on découvre des styles et des univers totalement différents, souvent des livres que je n'aurais jamais ouverts de moi-même. » L'œuvre qui l'a le plus marquée au lycée est Les Contemplations de Victor Hugo. « Déjà parce que c'est une œuvre qui se lit assez facilement, mais surtout parce que les poèmes sont prenants et très intéressants à étudier pour savoir ce que l'auteur a voulu nous transmettre », explique-t-elle.

 

Si Lilou a globalement vécu positivement ses années de lecture scolaire, elle explique que lire pour comprendre et lire pour ressentir sont deux choses différentes. L’école française creuse parfois ce fossé sans le vouloir et place l'analyse au cœur de toute approche littéraire. L'Avare de Molière, étudié au lycée, l'avait marquée. Elle a décidé de le relire plus tard. « Au lycée, on se concentre beaucoup sur l'analyse, alors qu'en le relisant seule, j'ai plus profité de l'histoire et des dialogues. J'ai aussi trouvé certains passages beaucoup plus drôles qu'avant et j'ai mieux compris la critique de l'obsession de l'argent chez Harpagon. »

 

L'une des variables les plus puissantes dans la réception d'un classique par un élève n'est pas le texte lui-même, mais la personne qui le présente. Lilou l'affirme sans hésiter : « Je pense aussi que la manière dont le prof présente le livre joue énormément. ». Phedra Katsarou, lycéenne à La Rochelle est du même avis : « J’avais une prof qui aimait vraiment les livres qu’elle nous faisait étudier. Ça donnait envie de les lire ».

 

L'un des arguments les plus souvent avancés pour justifier la place des classiques dans les programmes scolaires est leur universalité thématique. L'amour, la mort, l'argent, les inégalités sociales : autant de sujets qui traversent les siècles et restent d'une actualité brûlante. Lilou partage cette conviction, tout en nuançant l’idée qu'elle avait initialement des classiques : « Avant, j'avais l'image de livres forcément compliqués et un peu "ennuyeux", mais avec le lycée j'ai compris qu'il y avait souvent des thèmes encore actuels derrière ces textes. »

 

Au-delà de la salle de classe, les classiques littéraires ont trouvé d'autres chemins pour atteindre le public contemporain : le cinéma, les séries, les réseaux sociaux. Des œuvres comme L'Étranger d'Albert Camus ou Les Hauts de Hurlevent d'Emily Brontë ont récemment bénéficié d'adaptations cinématographiques qui ont permis à des générations de lecteurs de (re)découvrir ces textes sous un autre angle. Ces films jouent un rôle ambigu : elles popularisent les œuvres et les rendent accessibles, mais peuvent aussi se substituer à la lecture du texte original.

 

Phedra éprouve ce sentiment : « Les films nous montrent l’histoire du livre. Ça peut nous donner envie de lire le livre parce qu’on le verrait d’une autre façon. » En revanche, Phedra avoue ne pas avoir lu tous les livres qu’on lui imposait. « Il y en a certain que j’aurais aimé si ça n’avait pas été des livres que j’avais à étudier. L’école m’a dégoutée des livres » relate-t-elle. Lilou formule un programme idéal : « Si je pouvais choisir les livres au programme, je garderais beaucoup de classiques parce que je trouve important de connaître les œuvres principales de la littérature française. Mais j'ajouterais aussi des romans plus modernes avec des thèmes dans lesquels les jeunes peuvent davantage se reconnaître. »

 

Alors, l’école peut-elle donner envie de lire ? Pour Lilou, la réponse est oui. « L'école m'a donné envie de lire. Grâce aux cours de français, j'ai découvert des auteurs et des œuvres que je n'aurais probablement jamais lus seule. Même si parfois les analyses pouvaient être longues, ça m'a quand même appris à voir les livres autrement et à aller plus loin que juste l'histoire. »

 

Ce témoignage, aussi positif soit-il, ne doit pas faire oublier que l'expérience de Lilou est loin d'être universelle. Pour beaucoup d'anciens élèves, les classiques restent associés à la contrainte, à l'ennui, aux lignes soulignées au crayon et aux dissertations rendues avec anxiété. Ce fossé entre ceux que l'école littéraire a séduits et ceux qu'elle a perdus en chemin est peut-être le vrai défi que l'institution doit affronter.

 

 

 

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