2026-08-08
Dossier Littérature (3/5) : « Il faut garder espoir », Marjane Satrapi
Écrit par : Mathilde Verdelet
Cet article fait partie d’un corpus composé de réflexions et de piqûres de rappel sur l’état du monde du livre en France.
« Il faut garder espoir » : Marjane Satrapi, lors d'une manifestation à Paris en 2024
Le 4 juin 2026, la France et l'Iran perdent une femme qui a réussi à faire changer les choses. Marjane Satrapi, décédée à l'âge de 56 ans, a marqué un tournant dans les mondes culturel et politique. Par ses œuvres, l'artiste franco-iranienne a passé sa vie à défendre la liberté en Iran.
Née en 1969 à Rasht et élevée à Téhéran dans une famille d'intellectuels progressistes marquée par l'héritage de Mossadegh (le cofondateur du Front national iranien et Premier ministre par deux fois).
Marjane Satrapi grandit entre deux révolutions : celle de 1979 qui renverse le Shah et instaure la République islamique, et celle d'une jeune fille qui refuse de taire ce qu'elle voit. Exilée à Vienne dès l'âge de 14 ans, puis installée à Paris, elle devient l'une des voix les plus lues et les plus reconnues de la diaspora iranienne dans le monde. Sa mission, était de faire comprendre à l'Occident que l'Iran n'est pas un monolithe obscurantiste, mais un pays d'une richesse humaine et culturelle immense, broyé entre l'Histoire et la politique.
Grâce à son œuvre, Marjane Satrapi donne une voix à l'Iran. Aux femmes, aux hommes, à celles qui portent leur voile à contrecœur, à ceux qui ont peur, aux habitants qui se terrent pour échapper aux bombardements. Son art se transforme en cri. Elle hurle silencieusement l'état des familles endeuillées, perdues, exilées, qui ont tout abandonné derrière elles.
Elle appartient à cette catégorie de créateurs qui portent une nation entière dans leurs lignes, leurs couleurs et leurs mots, au risque parfois de n'en montrer que les cicatrices.
Persepolis : quand le dessin traverse les frontières
C'est Persepolis, bande dessinée publiée en 2000, qui fait connaître Marjane Satrapi à l'international. L'ouvrage raconte son enfance à Téhéran, marquée par la révolution islamique de 1979 : les bombardements qui réveillent la nuit, la mort omniprésente, l'exil. Dans ces pages, elle montre comment les habitants survivent pendant la guerre, et comment une enfance peut être à la fois ordinaire et traversée par l'Histoire.
Le choix du noir et blanc n'est pas anodin. Il évoque à la fois la clarté du témoignage et l'ambivalence du souvenir. On ne pleure pas sur Persepolis : on comprend.
L'œuvre sera traduite en une cinquantaine de langues, puis adaptée au cinéma en 2007 en co-réalisation avec Vincent Paronnaud. Le film, en animation noir et blanc également, remporte le Prix du Jury au Festival de Cannes. C'est lors de cette cérémonie que Satrapi prend la parole avec une formule qui résume toute sa pensée : « Le vrai ennemi de la démocratie, ce n'est ni une personne, ni un régime, ni un gouvernement. Le vrai ennemi de la démocratie, c'est la culture patriarcale. » Le film sera interdit en Iran, bien qu’elle évoque sur le plateau de C à vous, que sa mère se l’est procuré au marché noir.
La grande force de Satrapi est d'avoir compris très tôt que l'ignorance nourrit la peur. L'Occident des années 2000 voit l'Iran à travers le prisme de la prise d'otages de 1979. Le pays est réduit à son régime, le peuple à ses dirigeants. Satrapi oppose à cette image une humanité. Sa grand-mère qui garde des fleurs de jasmin dans son soutien-gorge pour toujours sentir bon. Sa mère qui manifeste contre le voile obligatoire. Ces détails ne sont là pour montrer que là-bas, comme ici, les gens aiment, souffrent, rient et résistent.
L'art comme pont et comme bouclier
Marjane est une artiste de l'exil, mais elle refuse cette étiquette avec véhémence. Elle ne se pense pas comme « autrice iranienne en exil », elle se pense comme artiste qui a vécu des choses particulières dans un pays particulier. Cette résistance à l'assignation identitaire est elle-même une forme de lutte politique.
Mais il serait naïf de nier la dimension diplomatique de son travail. Persepolis a fait plus pour l'image de l'Iran dans les sociétés occidentales que des décennies de communiqués officiels. En donnant un visage humain et familier à une culture souvent perçue comme étrangère et menaçante, elle accomplit ce que les historiens et les politologues peinent à faire : créer de l'empathie.
Son exil en France n'a jamais éteint son combat pour son pays natal. Présente à toutes les manifestations pour la liberté en Iran, elle lance en 2009 lors d'un rassemblement à Paris : « Il est temps qu'il y ait une solidarité internationale. » Elle reprend la parole quinze ans plus tard, en 2024 : « Chaque millimètre qu'on a gagné de notre front et de nos cheveux, c'était dix mètres de plus vers la liberté. »
Marjane Satrapi a refusé la Légion d'honneur que la France lui avait décernée, dénonçant la position du gouvernement français vis-à-vis de l'Iran. En 2025, sur Instagram, elle s'exprime « Alors que des jeunes Iraniens épris de liberté se voient refuser des visas, même des tout petits visas de touristes, vous avez les enfants des oligarques iraniens qui se baladent à Paris, comme à Saint-Tropez, sans que cela ne pose aucun problème. »
Malgré tout, elle parlait de son pays d'adoption avec tendresse, rappelant que ce refus n'était pas une action contre la France, mais un acte de cohérence avec ses convictions.
Sa carrière inspire aujourd'hui une génération d'artistes iraniens de la diaspora qui, depuis la révolution Femme Vie Liberté de 2022, utilisent leurs œuvres (dessin, musique, cinéma, littérature) pour témoigner de la réalité d'un pays en ébullition. Marjane a montré que c'était possible. Que l'art pouvait traverser les frontières quand les corps ne le peuvent pas.
Une voix venue de Téhéran
Marjane Satrapi n'a jamais prétendu sauver l'Iran avec ses dessins. Elle a simplement voulu raconter ce qu'elle avait vu, vécu, aimé et perdu. Mais en faisant cela, elle a offert à des millions de lecteurs à travers le monde une image de l'Iran que ni les télévisions, ni les discours politiques n'auraient pu donner : celle d'un pays vivant, complexe, contradictoire, plein de grandeur et de douleur.
C'est peut-être là, la définition la plus juste de ce que l'art peut faire pour un peuple : non pas le défendre, non pas l'embellir, mais simplement le rendre visible dans toute son humanité.
Et cela, Marjane Satrapi l'a accompli avec un crayon, de l'encre noire, et une franchise que les frontières n'ont pas réussi à effacer.
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