2025-02-05
Corps Ciselé
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J’ai du mal à me regarder doucement. Parfois, je vois mon visage en passant devant une vitrine, il est jaune, pâle et fatigué. Cerné, plein de boutons. Je vois mes dents qui ont l’air de brunir, jaunir, et ça me désole. Je vois mes poils qui poussent partout – sourcils, moustache, jambes, chatte, tétons, nez, orteils, aisselles – et je porte sur eux un regard de dégoût.
J’ai rencontré une personne étrange, pendant ma dépression. Il a un corps androgyne. Il a une manière de se tenir qui fait que, lorsqu’il est nu, il n’est ni tout à fait homme, ni tout à fait femme. Il est trahi par son sexe, seulement. Il est entièrement imberbe (je n’avais jamais vu ou touché un corps pareil), la peau comme de la soie, il est une sorte de matière fine qui m’enveloppe, une matière fluide, rassurante, dépourvue d’aspérités. Il a pourtant des mains gigantesques, fortes, toujours un peu sales, noircies par son travail. Mais quand il est dévêtu, abandonné à mon regard, qu’il ôte son costume d’homme et qu’il cesse de performer, il est une statue d’argile qui ne durcira jamais, lisse, douce, malléable, je peux y déposer ma tête, mes bras, mes mains, la tendre statue m’accueille, me fait une place. C’est fabuleux.
Son visage est déconcertant, comme celui d’un enfant auquel on aurait déjà fait très peur et qui serait toujours sur ses gardes. Il me plaît. J’aime quand il me prend. Sa timidité, tout à coup, face à mon corps à moi, brisé cassé tordu, mes mains masculines, qui ont souffert, qui ont fait souffrir. Mes mains qui connaissent le plaisir, mon plaisir, le sien, ses voies d’accès. Mon corps à moi je le connais et j’essaye de l’aimer, de le regarder doucement.
Abusé, souvent, brisé quelquefois. Exsangue, anémique, mais fort : mon corps. Si fort. Capable de tout. De s’abstenir de dormir, de conquérir des sommets, de marcher des jours entiers. Souvenirs de mois passés à arpenter les chemins en compagnie de la sainte trinité de l’errance : corps, sac à dos, chaussures de rando – hygiène précaire, toilette de chat dans robinets salvateurs de WC d’aéroports, de restaurants, de bars ou de cafés – kilomètres, kilomètres, kilomètres, et toujours debout, toujours solide malgré un genou en vrac, un sac trop lourd, beaucoup trop lourd, épaules en feu, os cassés, un dos courbé, des engelures partout, des cloques aux talons, solide, solide comme un roc qui ne s’effondre qu’à l’arrivée sur le tapis persan du salon. Et sur le tapis mes muscles se désintègrent. Tout se désintègre. Il ne reste plus rien, rien qu’une masse informe, une flaque de peau. Flaque dépourvue d’envie, vide de désir. Minuscule îlot, le tapis lui-même devient aqueux, moelleux, je m’y enfonce, j’y tombe. J’y sombre, il m'aspire, m'intègre, m’avale, j’y disparais tout à fait. Mort du corps.
Puis il faut en sortir. Se relever et renaître, réveiller les muscles, redécouvrir le corps, doucement. Le corps qui semble avoir dormi si longtemps. Hagard, il dessaoule, il est alors nécessaire de faire doucement, de bouger un orteil d’abord, doucement, puis faire craquer les chevilles, crac, l’autre aussi, crac, le tout en respirant bien fort, poumons gonflés comme s’ils découvraient l’air, monter en pensées jusqu’aux mollets, les toucher du bout des doigts si possible (si les doigts fonctionnent – s’ils ne fonctionnent pas, attendre encore) et alors relever le bassin, l’étirer, il doit craquer. Omoplates : les deux épaules s’appuient contre la terre qui est en train de redevenir ferme, le reste du corps se soulève. Doucement. Puis se lever tout à fait et se regarder, yeux dans les yeux, dans le miroir. Se voir telle quelle.
Entrer en empathie avec soi. Plus tard, se montrer à l’autre, se donner à l’autre. A cette chair qu’on désire et qui désire la nôtre. Dire : tenez, ceci est mon corps, il n’est pas livré pour vous, mais je décide, hic et nunc, de vous le confier. Je n’en ai pas toujours pris soin, et je n’y arrive pas toujours. Mais le voilà, enveloppe-le de tes bras, et aime-le, il mérite d’être aimé. Touché caressé soigné. Ce garçon visage-d’enfant-statue-d’argile, quand je lui livre mon corps, il se met parfois à le lire. Il l’apprivoise, il passe ses doigts dessus et il essaye de jouer ma musique, de trouver mon rythme et ma mélodie. Quand j’ai décidé de le quitter, je lui ai dit que je gardais ciselé sur mon corps le soleil de sa peau.
Mon corps est un corps ciselé par les soleils et les tempêtes des peaux des autres. Caresses, coups, Derrida.
Mon corps est un microsillon. Disque activé par les peaux, les odeurs, l’odeur des choses qu’on a construites ensemble. Quand on s’est pris dans nos bras, l’amoureux du dictionnaire des synonymes et moi, un an après notre rupture, j’ai eu l’impression de redevenir entière. J’ai ciselé sur mon corps, en creux, l’empreinte du sien. Je ne veux pas vivre sans ses étreintes, j’ai écrit, quelques heures après. Il faut que je parte, vite, ou j’aurai envie de rester là pour toujours.
Réceptacle d’amours taries. Mon corps conserve les restes. La poésie, le souvenir de la douleur, de la beauté, de la douceur. Le souvenir des jouissances et des larmes, que je peux convoquer à ma convenance. Je peux me réapproprier ces restes : je ne réagis plus, j’agis. Je regarde mon corps avec douceur, et j’apprends que je peux en jouer aussi. Seule. Microsillon sur tourne disques, je peux activer le bras mécanique et faire pleuvoir les impressions, les débris, les reliques qui se mettent à m’envelopper, rythmes d’un passé que, finalement, j’aime, que j’aime parce que contenu dans mon corps et rappelable à souhait. Souvenirs non traumatiques, non subis, flash-back choisis : cooptation du présent qui décide d’accueillir le passé. Observer doucement mon corps et découvrir qu’il est ce microsillon, ce réceptacle d’expériences passées m’a offert une nouvelle modalité de mémoire. J’ai toujours été soumise aux relents boueux et suffocants de mes souvenirs involontaires (Marcel, tu m’as permis de mettre des mots). À présent, j’invite mon être à s’auto prendre en otage. Captivité contrôlée, la porte n’est pas fermée, je peux la pousser, elle s’ouvre, derrière la porte il y a de la lumière, depuis l’intérieur je la vois, mince interstice jaune pâle, symbole d’une marge de manœuvre nouvellement comprise et acquise, symbole de ma puissance d’action, de mon pouvoir sur moi-même. Symbole de la révocabilité du temps que peu à peu j’apprends à voir, à laisser couler, temps comme des petits grains de sable sur ma peau, tempo temps-pores du monde, petits trous dans le réel, aspérités invisibles à l’œil nu, sensibles au toucher, tangibilité, matérialité, substance, preuves que le temps existe et qu’il a passé, que tout cela n’est pas illusoire, que dans cette tangibilité matérialité substance j’ai grandi et avancé et mûri quelques fois et rétréci et reculé et régressé d’autres fois. Tout cela, mon corps me le dit, me l’apprend, me le montre, quand je daigne le regarder doucement et l’habiter autrement. Il est là, ce mouvement, balancier du temps et je m’inscris dedans : ce mouvement, c’est mon corps, mon corps que j’aime.
Juliette, j’aimerais que tu fasses cette expérience aussi. Que tu te regardes doucement, une fois, deux fois. Que tu puisses voir ces poils, ces rides, ces cicatrices et ces blessures comme des mémoires qui t’appartiennent et que tu peux convoquer. Qui ne te submergeront pas, si tu les regardes avec douceur. Il est possible, je crois, de créer un espace de tendresse même vis-à-vis des douleurs les plus brutales. Se regarder doucement, c’est faire l’expérience d’un choc sensible. C’est redécouvrir ce qu’on a toujours su : que le corps nous contient. Nos corps sont nos premiers territoires. Les premiers territoires de nos luttes. Nos cartes du tendre, nos topographies mémorielles. Et nos vitalités créatrices. Je t’invite à explorer ce territoire, à le faire tien, à entrer en empathie avec lui, à court-circuiter la violence des autres regards et à te défaire de la honte que tu as intériorisée. Fais-la sortir, cette honte. Déterritorialise-la. Avec lenteur, tendresse, délicatesse, sérénité, indulgence, déterritorialise-la.
2025-02-05
2025-02-05
2025-02-05
2025-02-05
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