Rencontre avec Antoine Dabrowski, fondateur et rédacteur en chef de Tsugi Radio (MaMA 2025) | TACK

2026-01-27

Rencontre avec Antoine Dabrowski, fondateur et rédacteur en chef de Tsugi Radio (MaMA 2025)

Écrit par : Léopold Frouin, Gaïane Fritsch, Emma Toussaint, Noémie Sulpin

Pour la première fois, l’équipe de TACK a débarqué au MaMA - Music & Convention, du 15 au 17 octobre 2025. Si les concerts occupent une place importante pendant le festival, la partie Convention n’est pas en reste avec des conférences, focus, workshops, débats au programme. C’est à l'issue d'une de ces conférences, que nous avons rencontré Antoine Dabrowski, fondateur et rédacteur en chef de Tsugi Radio. Ensemble, nous avons parlé des valeurs portées par le média Tsugi, de l'avenir des festivals de musique, de son point de vue sur la surconsommation musicale. Bonne lecture !

 

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Antoine Dabrowski © Emma Toussaint

L'ENTRETIEN

 

Bonjour Antoine Dabrowski. Vous dites souvent que vous êtes journaliste ou que vous faites de la radio, mais vous aimeriez aussi être présenté comme un amateur de musique. Pourquoi ?

 

Parce que je me rends compte que la musique a toujours été dans ma vie, même avant que je travaille dans la musique. Le journalisme et la radio, ce sont des chemins qui se sont ouverts à moi, ce sont des opportunités. Mais si je pouvais arrêter le journalisme demain, je continuerais à travailler dans la musique. Ce que j’aime profondément, ce sont ces moments de découverte : partager une musique dans une salle, ou seul chez soi. C’est vraiment ça qui m’anime avant tout. Faire en sorte que la musique passe de celui qui l’a faite à ceux qui la reçoivent.

 

Tsugi s’inscrit pleinement dans cette idée de transmission. Pouvez-vous revenir sur l’histoire du média ?

 

À la base, Tsugi est un magazine de musique. Il existe depuis 18 ans et reste un magazine totalement indépendant, créé avec l’envie de se consacrer aux nouvelles tendances et aux artistes émergents. Le nom “Tsugi” vient du japonais et signifie “prochain”. Le projet s’est développé progressivement : du magazine papier au site internet. Moi, je suis arrivé il y a dix ans, en créant Tsugi Radio, alors que je travaillais encore à France Inter, où j’ai passé dix-huit ans.

 

 

Un média musical, c’est avant tout une vision, un regard.

 

 

Comment est née Tsugi Radio ?

 

Comme beaucoup de choses chez Tsugi, ça a commencé très petit. Presque sans modèle économique, avec simplement l’envie de retrouver l’énergie des radios libres du début des années 1980. Ces radios étaient des espaces d’expression et de découverte musicale, souvent très amateurs, mais extrêmement vivants. J’ai eu envie de recréer ça avec Tsugi Radio. Dix ans plus tard, on est trois salariés, on couvre une trentaine de festivals par an, et on est devenus un pôle important pour les artistes émergents. On accueille souvent leurs premiers lives radio et leurs premières interviews.

 

Vous êtes très proches de nombreux festivals…

 

Oui, de festivals comme le MAMA, le Printemps de Bourges ou les Trans Musicales. Ce sont des lieux de découverte, où l’on cherche à comprendre comment faire rencontrer les artistes et le public. Le rythme est parfois intense, il me bouscule, mais c’est aussi ce qui fait la richesse de ce travail.

 

Nous sommes aujourd’hui submergés par un flot de nouveautés musicales. Est-ce une bonne chose ?

 

Je ne sais pas si c’est à nous d’en juger, mais c’est une réalité : il sort énormément de musique chaque jour sur les plateformes. Face à ça, on a besoin de filtres. Un média musical, c’est avant tout une vision, un regard. Avant même de proposer ce filtre à nos auditeurs ou lecteurs, nous nous appuyons sur d’autres filtres : le réseau de la musique.

 

 

 

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Vous parlez souvent du tissu musical français comme d’un écosystème très particulier.

 

La France a une chance incroyable : un réseau qui fonctionne en rhizome, très connecté, avec des acteurs associatifs, privés, hybrides, publics, et un réseau de salles subventionnées très fort.
Ce n’est pas un hasard si les multinationales du live ont mis plus de temps à s’implanter en France qu’ailleurs. Ce tissu crée une forme de résistance. Les attachés de presse, par exemple, sont des relais essentiels pour nous, tout comme les artistes eux-mêmes. En dix ans, Tsugi Radio a aussi créé une forme de famille. On a grandi avec les artistes, comme Voyou. C'est un de ses premiers artistes à avoir fait un live radio à Tsugi Radio. Aujourd’hui, quand je rencontre Thibaut, on parle aussi de ce qu’il a découvert lui-même. Pendant le Covid, ce qui m’a le plus manqué, ce n’étaient pas seulement les concerts, mais les gens, les discussions, le fait qu’on ne me parle plus de projets. Beaucoup de découvertes passent par la parole, par l’échange.

 

Au cœur de Tsugi Radio, il y a l’émission Place des Fêtes. Comment la construisez-vous ?

 

Place des Fêtes est essentielle. Au départ, Tsugi Radio était surtout une programmation musicale. Je n’ai jamais voulu que ce soit une radio de DJ sets, même si la musique électronique fait partie de notre ADN.
Très vite, les festivals se sont emparés de l’outil. Deux mois après le lancement de la radio, on faisait déjà un plateau aux Trans Musicales, à Rennes. Mais je ne voulais pas prendre la parole uniquement en festival. Au début, sans studio, j’ai commencé à faire l’émission depuis ma chambre. Puis, quand on a eu notre studio à la Villette, j’ai déplacé Place des Fêtes là-bas.

 

Quelle était votre intention éditoriale avec cette émission ?

 

Donner la parole à ceux qu’on entend moins. Aux artistes, bien sûr, mais aussi aux chroniqueurs et chroniqueuses, qui parlent de jeux vidéo, de cinéma, de littérature, de musiques spécifiques. À France Inter, j’étais souvent dans l’ombre. Avec Place des Fêtes, j’ai voulu créer un espace où d’autres voix peuvent exister.

 

La radio fête ses dix ans. Comment voyez-vous votre avenir, notamment face aux jeunes publics ?

 

C’est une question complexe. Les médias traversent une crise globale, et il y a aussi une concentration inquiétante dans la presse. Les jeunes découvrent davantage la musique via les plateformes ou YouTube. Mais une étude récente du CNM montre que les web-radios progressent dans les usages des jeunes. La radio reste le plus vieux média audiovisuel, et elle a encore beaucoup à dire, à condition de s’adapter sans se renier.

 

Les réseaux sociaux font-ils partie de cette adaptation ?

 

Oui. Depuis qu’on a un studio, la vidéo est devenue centrale. C’est coûteux en temps, en énergie, en moyens, mais on a réussi à trouver une vraie audience sur Instagram. Ce qui fonctionne, ce sont nos extraits d’interviews, notre savoir-faire éditorial. On ne cherche pas le clic facile. Le public vient nous chercher pour cette identité-là.

 

Aujourd’hui, tu participes à une conférence sur le “Festival de demain”. Comment regardes-tu la concentration économique dans les festivals ?

 

C’est une question très complexe. Tsugi fait partie du groupe So Press, qui est totalement indépendant. Nous produisons et commercialisons nos contenus nous-mêmes. Concernant d’autres groupes, certains restent attachés à une éthique forte, même s’ils sont associés à de grands acteurs du live. Pour d’autres, c’est plus problématique. Heureusement, le tissu associatif français crée une forme de “village d’Astérix”. Ailleurs en Europe, il reste très peu de festivals indépendants.

 

Mais les difficultés économiques sont réelles…

 

Oui. Baisse des subventions, limites sur l’augmentation des prix, évolution des pratiques du public… Les festivals doivent repenser leurs modèles. Mais ce sont des équipes extrêmement résilientes, créatives, qui ont traversé le Covid, les crises sécuritaires, et continuent d’innover. Les Trans Musicales ou les Francofolies, sur des modèles différents, incarnent cet engagement envers les artistes et le public.

 

Tsugi se sent partie prenante de cette dynamique ?

 

Bien sûr. On a envie d’en être les témoins et les relais. Récemment, j’ai appris que Dieter, un trio rock qu’on soutient depuis longtemps, a été sélectionné pour représenter la France au Music Moves Europe, à l’Eurosonic. J’en ai eu les larmes aux yeux. Ce genre de moments donne tout son sens à ce qu’on fait.

 

 

 

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© Emma Toussaint

 

 

Arrives-tu à distinguer ce que tu écoutes pour le travail et pour le plaisir ?

 

Pas vraiment. Je suis complètement accro à la découverte. La musique que je ne connais pas m’excite plus que tout. Voir un projet émerger, comme Gildaa récemment à La Cigale, me procure une joie immense.
En même temps, je reste un fan absolu : j’ai vu Juliette Armanet treize fois en concert ! Le jour où je perds ce rapport passionnel, je ferai autre chose.

 

Des coups de cœur récents ?

 

Naël Keced, sans hésiter. Il a une voix incroyable, une esthétique très forte, entre soul et R&B, avec des influences comme D’Angelo, Solange ou Frank Ocean. Je citerais aussi Dieter, évidemment, et l’album à venir de This Is, qui est pour moi l’un des disques de l’année 2025. 

 

Dernière question : tu reviens de La Réunion, du festival Électropical. Que cherches-tu dans ces territoires ?

 

Je n’y vais pas pour voir les têtes d’affiche comme Théodora. Si je ne reviens pas avec l’envie de défendre un ou deux artistes, j’ai raté mon voyage. La Réunion a une richesse musicale incroyable, notamment autour du maloya, une musique longtemps interdite, profondément rythmique, proche de la transe et des musiques électroniques. Plus largement, ce qui se passe dans l’océan Indien et en Afrique aujourd’hui est d’une créativité folle. Ça rend humble. Malgré les contraintes, les artistes créent, s’organisent, inventent. C’est extrêmement inspirant.

 

Entretien réalisé lors du MaMA - music & convention, le 16 octobre 2025, à l'Elysée Montmartre. 

 

Mise en page de l'entretien par Léopold Frouin. 

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