lun. 21 sept. 2026

Coups de coeur littéraires de juin 2026

Écrit par : Gaïane Fritsch et Charlotte Pardal © Estampe “Neige de printemps à Maruyama” de Kо̄itsu Tsuchiya

Ce mois-ci, TACK vous présente cinq livres qui interrogent ce que nos silences révèlent de nous, qu’ils soient complices, lâches ou pudiques. Cinq livres qui nous invitent à écouter ce qui se cache derrière les non-dits, que ce soit dans une bibliothèque bretonne où dort un manuscrit dont l’auteur n’a jamais parlé, dans l’Annexe secrète où une adolescente juive choisit d’écrire plutôt que de se taire, sur une île où l’on impose aux habitants de taire ce qu’ils voient vraiment, ou dans les jardins d’un Japon où un jeune homme se perd à ne jamais nommer ce qu’il ressent.

 

 

L’Homme qui n’aimait plus les chats, Isabelle Aupy, Les Editions du Panseur, 2023.

 

Une île, des hommes et des chats qui vaquent à leurs affaires de félins : chassent, s’invitent chez tout le monde, requièrent des câlins sans jamais s’attacher trop, toujours veillant à conserver leur fière indépendance. Ce train-train quotidien que beaucoup rêveraient d’avoir se termine sans crier gare.

 

Les chats disparaissent. Comment ? Ils n’ont pas pris de bâteau pour aller sur le continent tout seul ! Quelqu’un rapporte avoir été témoin de leur enlèvement… Dans quel but ? Les habitants de ce petit bout de terre enquêtent et réclament leurs voisins à poil aux administrations compétentes. Une haute dame, une de celles guindées dans leur tailleur, prétend pouvoir les ramener. Pourtant lorsque les cages sont ouvertes pour laisser apparaître ceux qui avaient tant manqué, on ne les reconnaît pas. Ils sont trop gros, le poil trop rêche, ils ne miaulent pas. Ce sont des chiens. C’est clair comme de l’eau de roche, mais la dame n’en démord pas : ces bêtes sont leur chats perdus.

 

Un roman dans la filiation de Matin Brun où doucement se met en place une novlangue, où un mot en remplace un autre et qui nous interroge.  Et si cohabiter avec un chat était un acte politique ? et si derrière Ces chiens qu’il faut surveiller constamment, Ces laisses auxquels on les attache, ce n’est pas nous qui finissons prisonniers à ne voir qu’eux, à en oublier les autres ?

 

Isabelle Aupy nous offre un conte philosophique formidable sur les dérives autoritaires et les ravages de nos téléphones (car après tout, n'est ce pas nos prothèses numériques que symbolisent ces chiens collants ?).

 

Citation : “Les chats, je les aime parce qu’ils ne sont pas soumis. Ils viennent parce qu’il le faut, non par habitude, de ne pas savoir où aller. J’ai réalisé qu’à la question « c’est quoi un chat pour vous ? », J’aurais dû répondre : « un animal qui ne se tient pas en laisse ». J’aurais dû répondre : « la liberté d’être soi ». C’est à ce moment que j’ai compris pourquoi c’était si important pour eux de changer le nom des chiens, de nous inciter à croire à des chats, de nous donner l’illusion de posséder les mêmes choses pour qu’elles nous manquent pas.”

 

 

Neige de printemps, Yukio Mishima, traduit de l’anglais par Tanguy Kenec'hdu , Folio, 1989.

 

Roman où vous détesterez le héros : un jeune homme de 19 ans ayant une empathie très peu développée et ne sachant pas différencier désir et amour. Cela dit, l’écriture nous porte et l’atmosphère d’un Japon juste sortie de l’ère Meiji fascine. Vous ne sortirez pas changé à jamais de cette lecture mais pour toutes celles ou ceux qui souhaitent peupler leurs rêves de kimonos, de jardins taillés à l’herbe près et d’adolescents à fleur de peau, vous trouverez votre bonheur. Le livre possède également un intérêt historique témoignant du basculement d’un Japon traditionnel à un pays de plus en plus occidentalisé et nous conseille dans les faux pas à éviter pendant cette époque mouvementée. Retenez bien cela avant de vous y aventurer : ne couchez pas avec une demoiselle promise à un prince impérial.

 

Citation : « La lune brillait avec une intensité éblouissante du côté gauche de Kiyoaki, là où la chair pâle se soulevait au rythme de son cœur. S’y trouvaient trois grains de beauté, petits, presque invisibles. Et tout comme les trois étoiles du baudrier d’Orion s’affadissent sous une lune radieuse, ces trois grains étaient presque oblitérés par ses rayons.»

 

Le mystère Henri Pick, David Foenkinos, Folio, 2016.

 

Je suis du genre à ne pas préférer un genre littéraire plus qu’un autre. En revanche, s’il y a bien une chose qui transforme une lecture banale en un véritable coup de coeur, c’est bien ce moment où vous refermez le livre, la bouche grande ouverte, complètement sonné par le dénouement final. Ce moment où vous prenez quelques minutes à fixer la couverture du livre, un sourire en coin, tellement l’auteur a fait fort. C’est exactement ce que j’ai ressenti en terminant Le Mystère Henry Pick.

 

Crozon. Cette petite ville perdue en Bretagne, le genre d’endroit où il ne se passe jamais rien. Pourtant, là-bas, il y a une bibliothèque pas comme les autres. On y conserve les manuscrits d’auteurs et autrices refusés par les maisons d’édition. Des romans de tout genre, oubliés, laissés là par leurs auteurs eux-mêmes.

 

Mais un jour, une jeune éditrice prometteuse, Delphine Despero, tombe sur un manuscrit qu’elle juge exceptionnel, signé Henry Pick. Le problème ? Son auteur est mort. Plus étonnant encore, cet ancien pizzaiolo n’aurait jamais lu un livre de sa vie, et encore moins écrit un roman, d’après sa propre femme et sa fille.

 

Rapidement, le livre devient un véritable phénomène dans le monde littéraire. Si tout le monde s’accorde sur la qualité du roman, une question divise : Henry Pick l’a-t-il vraiment écrit ?

Les médias s’emparent, eux aussi, de l’histoire pour tenter de démêler le mystère Henri Pick. Parmi eux, le journaliste Jean-Michel Rouche, persuadé que le livre est écrit par quelqu’un d’autre, s’engage dans l’enquête. Celle-ci vire à l’obsession et le conduit à remettre en question bien plus que le manuscrit lui-même.

 

David Foenkinos, auteur très apprécié de cette génération, brouille toutes les pistes. Un roman qui célèbre la littérature, et qui interroge les apparences et la vérité. Car derrière chaque livre se cache une histoire et celle-ci est aussi captivante qu’inattendue.

 

Citation : « Elle aurait voulu qu’il lui dise de rester encore un peu. Quelques mots peuvent changer un destin. »

 

 

Le journal d’Anne Frank, Le Livre de Poche, 2022.

 

Celui-ci est très ancien, je le sais bien. En réalité, je vous le présente aujourd’hui à la suite d’une relecture.

 

Certains livres racontent une histoire. D’autres racontent l’Histoire. Celui-ci fait les deux.

 

Le 12 juin 1942, Anne Frank reçoit un journal intime pour son treizième anniversaire. Seulement, quelques semaines plus tard, sa famille juive est contrainte de se cacher dans l’Annexe à Amsterdam pour espérer échapper aux persécutions nazies.

 

Pendant plus de deux ans, enfermée avec sa famille et d’autres réfugiés, sans avoir mis un seul pied dehors, Anne Frank écrit ses peurs, ses rêves, ses colères et ses premières difficultés d’adolescente.

Au fil des pages, on découvre une jeune fille d’une maturité bouleversante, pleine d’humour, de lucidité et d’espoir malgré des circonstances désastreuses.

 

Loin des chiffres et des dates de manuels d’histoire, son récit redonne un visage, une voix et une humanité aux millions de victimes de la Shoah.

 

Bien plus qu’un témoignage historique, c’est surtout une leçon de courage et de résilience, rappelant à quel point la liberté est précieuse.

 

Pour moi, s’il y a bien un livre à enseigner à l’école, c’est celui-là. Parce qu’il est plus que jamais nécessaire de transmettre cette mémoire aux générations futures. Parce qu’apprendre du passé est sans doute la meilleure façon de ne pas en reproduire les erreurs.

 

Citations : « Un bon éclat de rire serait plus efficace que dix de ces comprimés, mais nous avons presque oublié ce que c’est de rire. » / « Faire du vélo, aller danser, pouvoir siffler, regarder le monde, me sentir jeune et libre : j’ai soif et faim de tout ça. »