2026-08-30
Billet d’humeur : Hypersensibilité : et si ce n’était pas à elle de moins ressentir ?
Écrit par : Mathilde Verdelet
Un message froid, un silence qui s’étire, et deux façons bien différentes de vivre la même soirée. Une fiction signée TACK pour interroger, sans juger, ce qui sépare l’hypersensible du nonchalant.
Il est 19h37. Léa rentre du travail. La seule chose à laquelle elle pense, à ce moment-là de la journée, c’est de retrouver Lucas, son petit-copain qui ne devrait pas tarder à rentrer, lui aussi. Alors, comme à son habitude, elle retire ses chaussures, se pose sur leur canapé et, le sourire aux lèvres, brandit son téléphone. « Attention sur la route. J’ai hâte de te voir ! » Lucas ouvre son message. « Ok, à toute »
Léa relit pour la troisième fois le même message, resté en suspens dans la conversation. En apparence, rien de grave, Lucas était sûrement sur le point de démarrer la voiture et a répondu rapidement. Mais pour Léa, ce silence s’étire, s’épaissit, devient presque bruyant dans le salon vide. Sa gorge est nouée. Son regard ne perçoit rien d’autre que c’est trois mots. Ses oreilles bourdonnent.
Quand il rentre, souriant, il jette ses clés sur la table et remarque à peine le visage fermé de sa partenaire. « Ça va ? » Elle hésite, puis lâche, presque malgré elle : « T’as répondu froidement à mon message. » Il hausse les épaules, légèrement surpris. « Sérieux ? J’ai juste répondu ‘à toute ‘ quoi. Y avait rien à répondre d’autre. » Il rit, pas méchamment, juste parce que pour lui, l’histoire s’arrête déjà là.
Pas pour Léa. Le silence de ce message, l’heure écoulée entre cette réponse et le moment où Lucas a franchi la porte : Léa a passé ce temps à imaginer en boucle tous les scénarios possibles. Elle n’a pas bougé du canapé, les yeux dans le vide, son esprit tout entier noyé dans ses pensées. Il n’a pas envie de me voir. Il s’est lassé. Quelque chose ne va pas. J’ai fait quelque chose de mal. Rien de tous ces questionnements n’était vrai. Pourtant, elle l’a vécu comme si ça l’était. Lucas est déjà passé à autre chose. Il se sert un verre d’eau en fredonnant. Léa, elle, met plusieurs heures à faire redescendre quelque chose qu’elle n’arrive même pas à nommer.
Elle peine à s’endormir. Dans le noir, la phrase de Lucas tourne en boucle : « Y avait rien à répondre ». Elle se questionne. Il n’a pas tort, objectivement il n’y avait rien à répondre. Mais pourtant, elle est là, à 1h du matin, à disséquer cet événement. Lucas, lui, s’est déjà endormi depuis 23h.
Léa réfléchit, réfléchit, réfléchit…trop. Elle se remémore toutes les histoires similaires. Et ce soir encore, elle se demande comment peut-il s’endormir si facilement, pendant que ses propres pensées la rongent de l’intérieur. Comment ne le voit-il pas ? Pourquoi ne l’a-t-il pas au moins pris dans ses bras ? Pourquoi ne s’est-il pas excusé d’avoir pu lui causer du tort ?
Alors, sur son oreiller, Léa commence à sentir la chaleur de ses larmes coulées le long de ses joues. Comme à chaque fois, elle commence à se demander si ce n’est pas elle le problème. Si ressentir autant, aussi souvent, était une anomalie à corriger plutôt qu’une façon d’être parmi les autres. Autour d’elle, les gens semblent avancer avec légèreté. Cette même légèreté qu’elle ne connaît pas.
Il y a aussi cette solitude si particulière qui vient avec. Personne ne lui veut de mal, elle le sait. Lucas n’est pas cruel et sans cœur. C’est simplement que le langage qu’elle parle, celui des silences qui pèsent, des tons mal-interprétés, des non-dits qui hurlent, personne autour d’elle ne semble le comprendre et le percevoir. Pas même l’homme qui partage sa vie depuis 3 ans.
Elle le sait, elle est hypersensible. Ça veut dire quoi concrètement ? Que son système nerveux capte tout plus fort que la moyenne et que ce qui reste anecdotique pour les autres devient, chez elle, une immense vague qu’il faut traverser entièrement.
Elle ne pleure pas pour rien, elle ressent juste tout plus fort, plus vite, sans filtre. Elle sait que ça ne se traduit pas pareil chez tout le monde : certaines pleurent facilement, d’autres encaissent en silence. Chez elle, ça prend surtout la forme de vouloir tout comprendre constamment : chercher le sens caché derrière chaque mot, chaque comportement.
Elle sait aussi, quelque part, que ce n’est pas très sain de fonctionner comme ça. Que dramatiser un « à toute » ne fait de bien ni à elle, ni à son couple. Tout ça, elle en est consciente, et pourtant elle n’y peut rien : ce n’est pas un choix de ressentir aussi fort. C’est juste comme ça que son corps répond au monde. Et traduire sans cesse ce qu’on ressent dans une langue que personne ne parle, finit par isoler, même en étant entouré.
De l’autre côté
Depuis le lycée, les amis de Lucas l’ont toujours chambré sur sa soi-disant « nonchalance ». Aujourd’hui, il voit cela comme sa force, comme une maturité qui porterait le slogan : « Ça ne m’atteint pas ». La vérité, c’est qu’il n’a pas toujours été comme ça.
Avant, il partageait ses émotions aux autres, il était conscient du malheur des autres et mettait tout en œuvre pour les aider du mieux qu’il pouvait. Mais un jour, son empathie s’est retournée contre lui.
Ado, il était celui qui absorbait les tensions à la maison : il rassurait sa mère quand ses parents se disputaient, il minimisait ses propres soucis pour ne pas en rajouter. Un jour, épuisé, il finit par craquer. Devant sa détresse, sa mère lui répondit qu’elle avait « bien assez de ses propres problèmes ». Ce jour-là, il a compris que porter les émotions des autres ne le rendait pas plus digne d’être écouté à son tour.
Depuis, consciemment ou inconsciemment, il s’est forgé une carapace. Il sait désormais contrôler ses émotions, les cacher, les ignorer. Au fond, cette « nonchalance » qui semble le définir tant, n’est-elle pas plutôt une forme de déconnexion, d’auto-censure ?
Avec Léa, ce soir-là, en répondant « y’avait rien à répondre », il n’a rien ressenti de particulier. Pourtant, il avait hâte de la voir lui aussi. Simplement, il ne s’est pas autorisé à lui dire, cette fois-ci. Il a fait ce qu’il fait toujours : couper court avant que l’émotion ne prenne trop de place. Ne pas trop montrer qu’on tient à quelqu’un, pas pour la blesser, mais pour se convaincre soi-même qu’on pourrait très bien s’en sortir sans elle, le jour où elle décidait de partir.
Pour Lucas, il s’agit d’un réflexe de protection. Parce que s’il commence à se soucier de ce que Léa a ressenti pendant cette heure, il devra s’excuser d’avoir été froid, et c’est précisément à ce moment-là qu’il redevient vulnérable et donc plus facilement atteignable.
Le lendemain matin, Léa n’a pas envie de faire comme si de rien n’était, c’est surtout qu’elle ne peut pas, l’émotion est encore trop présente. Elle attend que Lucas finisse son café, et lui adresse pour la première fois la parole depuis hier soir, la voix un peu tremblante : « Hier soir, ton message… Je sais que ce n’était rien pour toi. Mais moi, pendant plusieurs heures, j’ai tourné en boucle. Je me suis inventé mille scénarios, je me suis sentie complètement seule alors que tu dormais juste à côté de moi. »
Elle inspire, expire. Elle sait que ces quelques mots lui ont demandé un effort considérable : mettre des mots sur ce qu’elle a ressenti et les exprimer à voix haute.
Lucas sait. Il connaît bien sa copine depuis le temps, et il est conscient que lors de leurs disputes, elle a du mal à s’exprimer, dire ce qui la tracasse. Alors, il réfléchit. Après cet immense effort de la part de Léa, il ne peut pas la décevoir à nouveau. Son premier réflexe serait de s’agacer « arrête d’en faire tout un drame », « de toute façon tu as toujours quelque chose à me reprocher ». Ce genre de phrase qui referme la conversation pour ne pas avoir à regarder derrière. Mais cette fois, ce n’est pas ce qu’il a envie de dire.
« Je comprends que ça te touche, dit-il lentement, même si moi, j’aurais réagi différemment. Mon intention dans ce message n’était pas de te faire te sentir mal. Je ferai plus attention la prochaine fois. »
Ce n’est pas grand-chose. Une phrase, presque banale dans un couple. Mais Léa sent sa poitrine enfin se dénouer. Instantanément, l’émotion repart comme elle est arrivée. Elle se sent apaisée, entendue et comprise. Elle aussi, sait que ces quelques phrases ont demandé un certain effort à Lucas.
Au fond, elle commençait à perdre espoir en leur relation depuis plusieurs mois. Elle est fatiguée d’avoir l’impression de tout ressentir pour eux deux, comme si elle était la seule à aller « mal » et voir le « mal » dans leur couple. Mais pour la première fois, elle n’a pas eu à minimiser ce qu’elle ressentait pour se faire entendre, ou mettre sur pause ses émotions pour passer à autre chose et espérer repasser du bon temps avec Lucas. Et lui, n’a pas eu à se montrer « vulnérable » pour la rassurer.
« Et toi, reprend-elle, pourquoi tu es distant par messages comme ça ? Pourquoi tu ne m’as pas simplement dit ‘Moi aussi j’ai hâte de rentrer. À toute’ ? »
« Parce que si je commence à faire attention à ce que ressentent les gens, j’ai l’impression de ne plus rien contrôler. »
Léa ne le juge pas. Elle ne lui dit pas qu’il a tort d’être comme ça, ni qu’elle a raison de ressentir tout aussi fort. Elle dit juste : « Peut-être qu’on n’a pas à porter ça chacun de notre côté. » Lucas hoche la tête, un demi-sourire éclaire enfin son visage. Il ouvre les bras et Léa vient instantanément se réfugier auprès de lui. Pour la première fois depuis plusieurs mois, elle retrouve espoir en leur couple, elle voit enfin une solution pour se comprendre sans pour autant changer leur tempérament respectif.
Une histoire parmi d’autres
Léa et Lucas n’existent pas, mais ce qu’ils viennent de traverser, beaucoup d’entre nous le vivent, sous une forme ou une autre, sous une relation amoureuse, amicale ou familiale.
On grandit avec l’idée que ressentir trop, c’est un problème. Qu’il faut apprendre à « prendre sur soi », à « relativiser », à « ne pas en faire tout un plat ». Comme si l’hypersensibilité était une maladresse à corriger. Mais on oublie trop souvent ce qu’elle permet aussi : une empathie qui capte ce que les autres ne voient pas, une capacité à sentir qu’un proche va mal avant même qu’il ne le dise, une façon d’aimer et de vivre pleinement, sans filtre entre soi-même et le monde. Ressentir fort, c’est aussi, tout simplement être vivant.
Et si, finalement, ce n’était pas à l’hypersensible de s’endurcir pour rentrer dans le moule ? Et si la vraie maturité, ce n’était pas de faire croire qu’on ne ressent rien, mais d’apprendre à nommer ce qu’on ressent, à l’accueillir plutôt qu’à le taire, peu importe qu’on soit du genre à pleurer devant un message qui ne nous plaît pas, ou du genre à couper court avant que ça ne fasse trop mal ?
Peut-être qu’il suffirait d’arrêter de hiérarchiser les deux. Peut-être qu’il ne s’agit pas de choisir entre ressentir trop et ne rien ressentir, mais d’apprendre, ensemble, à se rencontrer quelque part entre les deux. C’est ça l’intelligence émotionnelle.
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