[FIBD 2025] Superman, le héros aux mille-et-une vies | TACK

2025-02-06

[FIBD 2025] Superman, le héros aux mille-et-une vies

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L’exposition du Festival International de la bande dessinée d’Angoulême nous dévoile comment, en 87 ans d’existence, Superman a su évoluer sans jamais se départir de son rôle de symbole.

 

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Pensée par Yann Graf et mise en scène par le Studio Golem au Vaisseau Mœbius d’Angoulême, cette rétrospective immersive nous invite à explorer les multiples facettes du personnage. Après Batman en 2019, c’est au tour de l’Homme d’Acier d’occuper cet espace dédié aux grandes icônes de la pop culture. Conçue en collaboration avec l’éditeur Urban Comics et Warner Bros, l’exposition ne se contente pas de raconter Superman : elle nous y plonge, nous fait traverser ses époques et ses réinventions sans jamais perdre de vue ce qui fait de lui un mythe vivant. Tout commence dans le chaos. Krypton s’effondre sous nos yeux. La scénographie immersive nous entraîne dans la dernière heure de la planète natale de Kal-El, avant de nous projeter brutalement dans la chaleur rassurante d’une ferme du Kansas. Là, l’enfant tombé du ciel devient Clark Kent. Adopté par un couple de fermiers, il grandit et s’imprègne de leurs valeurs avant d’endosser le rôle de Superman, incarnation ultime du bien et de l’espoir. L’exposition épouse cette construction mythologique, alternant les lieux emblématiques du récit : la Forteresse de Solitude, monolithe froid et imposant ; le Daily Planet, cœur battant de Metropolis et pivot de sa double identité. Chaque espace est pensé avec un souci du détail qui ravira autant les connaisseurs que les néophytes. Mais plus qu’une accumulation de décors et d’artefacts, c’est une lecture en mouvement du personnage, qui suit son évolution aussi bien dans la fiction que dans l’édition, des pages de Siegel et Shuster aux traits modernes de Jim Lee. Yann Graf, commissaire de l’exposition, nous éclaire sur le défi de rendre justice à une œuvre aussi protéiforme :

 

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TACK : Le travail de commissaire d’exposition est une tâche complexe, surtout lorsqu’il s’agit d’une œuvre aussi vaste que Superman. Comment avez-vous abordé cette mission ?

 

Yann Graf : J’ai structuré l’exposition en différentes salles, comme je le fais habituellement, mais la sélection des illustrations a été plus délicate. Contrairement à l’exposition Batman où nous avions des planches originales, ici, il fallait éviter toute redondance entre ces planches et les illustrations ajoutées. J’ai donc d’abord établi une sélection à partir des planches originales, puis cherché des visuels complémentaires qui renforcent leur propos. Une autre priorité a été de mettre en avant des créateurs et créatrices qui ne figuraient pas dans les planches exposées. Par exemple, nous avons la chance d’avoir des planches de Tim Sale, mais d’autres artistes que je voulais évoquer n’étaient pas représentés en originaux. J’ai donc intégré leur travail à la scénographie pour leur donner une place. Enfin, j’ai porté une attention particulière aux reproductions couleur : elles devaient être compréhensibles sans bulles ni titrage, afin de fonctionner sans contexte explicatif direct. Certaines œuvres s’imposaient naturellement, comme All-Star Superman ou le Superman d’Alan Moore. De même, une section entière était dédiée à la saga de la mort de Superman, avec Dan Jurgens, Jerry Ordway et les auteurs majeurs des années 90. L’équilibre s’est peaufiné jusqu’aux dernières semaines précédant l’ouverture. Pour la section Smallville, par exemple, nous avons finalement ajouté quelques reproductions couleur pour illustrer des aspects absents des planches originales.

 

TACK : Lors de la visite, vous avez mentionné Pour l’homme qui a tout d’Alan Moore comme votre épisode préféré de Superman. Qu’est-ce qui en fait, selon vous, une œuvre marquante ?

 

Yann Graf : C’est sans doute l’épisode que j’ai le plus relu. Je l’ai découvert avant mes dix ans, peu avant Watchmen, et ça a été une révélation. C’était mon premier contact avec Alan Moore et Dave Gibbons, et j’ai ensuite retrouvé leur duo sur Watchmen et d’autres récits, comme les histoires de Green Lantern, notamment Mogo n’est pas sociable. À l’époque, je n’avais pas encore le recul pour analyser leur travail, mais j’étais fasciné par la manière dont ils racontaient leurs histoires. Aujourd’hui encore, chaque relecture me permet de découvrir de nouveaux détails. C’est un peu comme certains films que l’on peut revoir sans jamais s’en lasser. Cet épisode, au même titre que Watchmen que je relis chaque année, reste une œuvre clé pour moi.

 

TACK : L’exposition consacre un panel à Metropolis, une ville dont l’architecture évoque autant l’Art déco et le Streamline que les œuvres de Jeph Loeb et Tim Sale ou le dessin animé de Bruce Timm. Selon vous, Metropolis peut-elle être considérée comme un véritable protagoniste des aventures de Superman ? Son design architectural reflète-t-il les thématiques utopistes abordées dans les comics ?

 

Yann Graf : C’est moins marqué que pour Batman et Gotham City, qui est un personnage à part entière. Metropolis est davantage un décor, une toile de fond, mais elle reste une composante essentielle du mythe de Superman. L’architecture verticale et monumentale de Metropolis est indissociable du concept même du super-héros. Sans gratte-ciels, sans ville tentaculaire, un personnage comme Superman n’aurait pas le même impact. Imaginez Spider-Man à la campagne : son dynamisme serait limité. Metropolis symbolise aussi une certaine idée de progrès humain, avec ses aspects positifs et négatifs. Elle incarne l’élévation, la modernité, mais aussi les défis et les dérives qui en découlent. Ce double visage en fait un élément clé des aventures de Superman.

 

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TACK : L’exposition met en lumière de nombreux auteurs et illustrateurs de l’univers de Superman, avec des biographies permettant de recontextualiser leur travail. En prenant l’exemple des anthologies Superman: Red & Blue, où chaque artiste livre sa propre vision du personnage, pensez-vous qu’il existe une seule version de Superman, ou une infinité de déclinaisons, façonnées par chaque équipe créative ?

 

Yann Graf : Pour moi, Superman est le fruit du travail de milliers de créateurs et créatrices. Chacun y apporte sa vision, sa sensibilité, et ces différentes interprétations construisent le mythe. Dans l’exposition, nous avons sélectionné une quarantaine d’auteurs, ce qui est déjà un choix restreint. J’aurais aimé en mettre davantage, mais nous avons privilégié ceux qui ont eu le plus d’impact, non forcément en termes de longévité, mais par l’importance de leur contribution.

 

TACK : Si vous deviez recommander quelques lectures pour prolonger l’expérience de l’exposition, lesquelles choisiriez-vous ?

 

Yann Graf : Je conseillerais Superman: Up in the Sky de Tom King et Andy Kubert. C’est un récit dans lequel Superman traverse la galaxie pour sauver une petite fille. Chaque chapitre est une épreuve différente, un peu comme les douze travaux d’Hercule, et illustre une facette de la psyché du héros. Ensuite, Les Derniers Jours de Superman, qui compile les histoires d’Alan Moore sur le personnage, est un incontournable. Enfin, Man of Steel de John Byrne, qui a redéfini Superman en 1986, reste une lecture essentielle pour comprendre la modernisation du héros et son impact sur les décennies suivantes.

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Superman, au fil des saisons

Superman n’est pas qu’un modèle figé dans le marbre. Il a traversé les décennies, remodelé par chaque époque, tiraillé entre les idéaux qu’il incarne et les visions contrastées qu’on lui prête. Héros social des années 30, luttant contre les profiteurs de la Grande Dépression, il devient dans les années 50 un soldat propagandiste de l’Amérique triomphante. Chaque version raconte une époque, et l’exposition met en lumière ces évolutions marquantes, de Grant Morrison à Tom King, en passant par John Byrne et Alan Moore. Une section entière de l’exposition explore les grandes ruptures narratives, de La Mort de Superman (1992) à Injustice (2013). Présent tout le week-end du festival, le scénariste australien Tom Taylor, connu pour son travail chez plusieurs éditeurs, notamment DC Comics, en a profité pour rencontrer ses fans et visiter l’exposition. Selon lui, ces remises en question du mythe sont essentielles :

TACK : Vous venez d'achever la visite de l'exposition. Quelles sont vos impressions à chaud ? Y a-t-il un élément qui vous a marqué plus particulièrement ?

Tom Taylor : C'est difficile de désigner un moment préféré tant il y a de choses à apprécier ici. Voir toutes ces illustrations originales issues d'histoires que j'ai adorées au fil des années est un véritable bonheur. Certaines couvertures m'étaient immédiatement familières, et je savais dès le premier coup d'œil qui les avait dessinées. J'apprécie particulièrement la manière dont l'exposition est organisée, l'histoire qu'elle raconte. J'aime la progression, débutant avec Siegel et Shuster, montrant également les multiples représentations de Jor-El et Lara, de leurs versions originales à celles de John Byrne et d'autres artistes. Le Daily Planet a aussi une section remarquable, et j'ai trouvé génial d'y voir une représentation de Jon Kent. Évidemment, la partie consacrée à La Mort de Superman m'a marqué : c'est une histoire qui a joué un rôle essentiel dans mon retour aux comics à l'adolescence. Lorsque cet album est sorti, je me suis dit : "Mon Dieu, il me le faut absolument !" Étant un grand fan de Superman, je n'aurais pas pu passer à côté. En plus de tout cela, voir DCeased exposé dans cette même salle était une expérience incroyable. C'est un peu une réponse facile, mais honnêtement, j'ai aimé l'exposition dans son ensemble. C'est un véritable hommage à Superman et à son univers.

 

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TACK : Vos comics mettent souvent en avant la famille Kent, notamment dans DCeased. Avez-vous une affinité particulière avec les thématiques liées à Smallville ?

Tom Taylor : Absolument. J'adore les Kent. Récemment, j'ai eu une discussion avec un autre auteur de Superman à ce sujet. Pour moi, les Kent sont d'une importance capitale. Les idéaux qu'ils transmettent à Clark, leur bienveillance et leur empathie sont fondamentaux pour la construction de son personnage. Superman n'a, en théorie, aucune raison d'agir comme il le fait. Il pourrait utiliser ses pouvoirs de mille autres manières, et pourtant, il choisit d'être la personne la plus gentille du monde, de toujours vouloir aider les autres, d'être un modèle d'empathie. Et tout cela, il le doit aux Kent. Lorsqu'il traverse des épreuves, il sait qu'il peut toujours rentrer chez lui, retrouver ses parents, partager une tarte aux pommes et recevoir leur amour inconditionnel. Cette stabilité, cette humanité sont essentielles à son personnage.

TACK : Dans Dark Knights of Steel, vous transposez l'univers de Superman dans un monde médiéval fantastique. Comment avez-vous adapté l'héritage de la famille El à ce cadre particulier ?

Tom Taylor : Je suis un immense fan de fantasy. J'ai lu autant de romans de fantasy que de comics, c'est le genre avec lequel j'ai grandi. C'est Ben Abernathy, avec qui je travaillais alors sur DCeased, qui m'a proposé l'idée : "Tu voudrais écrire une version médiévale ?" J'ai répondu instantanément : "Oui !" Je ne suis pas un grand amateur d'horreur, donc quand j'ai écrit DCeased, je n'étais pas attiré par les zombies en soi, mais plutôt par la possibilité de raconter des histoires profondes centrées sur les personnages. En revanche, écrire une histoire fantasy était une idée qui m'enthousiasmait totalement. L'un des premiers concepts que j'ai imaginés était une ouverture marquante : on assiste à l'explosion de Krypton, on voit Lara et Jor-El envoyer leur fils Kal-El dans une fusée, sauf qu'au lieu d'atterrir dans une Amérique contemporaine, la capsule s'écrase dans un monde médiéval. Lara accouche de Kal-El à l'intérieur même de la fusée, tandis que Jor-El doit affronter des chevaliers en armure qui les menacent. Il les décime à l'aide de sa vision laser et, en arrière-plan, on découvre un paysage de châteaux et de batailles épiques. J'ai su immédiatement que c'était l'accroche parfaite pour un Elseworlds, un élément narratif qui signalerait immédiatement aux lecteurs : "Voici le moment où tout change". C'est ainsi qu'est né Dark Knights of Steel.

TACK : Vous avez écrit de nombreux récits dans des univers alternatifs (Dark Knights of Steel, Injustice, DCeased). Qu'est-ce qui vous intéresse le plus dans le fait d'adapter un personnage à une nouvelle personnalité ou un nouvel univers ?

Tom Taylor : Tout dépend du contexte. Pour Injustice, par exemple, j'ai dû me détacher de ma vision habituelle de Superman. À mes yeux, il est inconcevable que Superman devienne un dictateur juste parce que Lois Lane meurt. J'ai donc mis en place une descente aux enfers progressive, une succession d'étapes qui rendent son basculement plus vraisemblable. Mais, dans mon esprit, je devais constamment me rappeler que ce n'était pas le Superman que je connaissais. En revanche, avec DCeased, je pouvais écrire Superman tel que je le perçois : son essence reste la même, et il réagit à l'apocalypse en restant fidèle à ses valeurs. Pour Dark Knights of Steel, j'ai travaillé sur un Superman plus jeune, âgé d'environ 17 ou 18 ans. Il est élevé comme un prince, ce qui le rend différent du garçon de la ferme que l'on connaît. Il a un rapport plus distant à la terre et au travail manuel, mais ses idéaux restent proches de ceux du Superman classique. C'est cet équilibre entre changement et fidélité qui rend ces récits passionnants à écrire.

 

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L’Homme de demain, au prisme d’aujourd’hui

 

Plus qu’un super-héros, Superman est une question posée à chaque époque. Que signifie être un symbole d’espoir dans un monde cynique ? Comment rester un modèle de justice quand la définition même du bien vacille ?

L’exposition rappelle que derrière chaque version du mythe, il y a des visions, des interprétations qui prolongent et transforment la légende. En 2025, alors que les inégalités se creusent et que le rapport aux médias évolue, Superman demeure une icône en constante réinvention. Un héros qui, malgré ses mille-et-une vies, n’a jamais cessé de parler à son temps.