2025-02-08
[FIBD 2025] La lente revanche du manga
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Depuis 2022, le Festival International de la Bande-Dessinée d’Angoulême (FIBD) met fortement à l’honneur la culture asiatique au sein de son événement. Les auteurs prestigieux se succèdent : Hajime Isayama (L’attaque des Titans) et Junji Itô (Frankenstein) en 2023, Hiroaki Samura (L’Habitant de l’Infini) et Moto Hagio (Le Clan des Poe) en 2024. Cette année ne déroge pas à la règle avec la présence de trois auteurs de prestige : Makoto Yukimura (Vinland Saga), Kamome Shirahama (L’atelier des sorciers) et Gou Tanabe (les adaptations de l’univers Lovecraft). Autrefois méprisé par les organisateurs, le manga est désormais une pierre angulaire du FIBD. Pour le meilleur ?
Un genre trop longtemps méprisé par le FIBD
Le culture manga a mis du temps à s’imposer à Angoulême, la faute à la longue indifférence, voire au mépris, de la part des organisateurs et d’un public franco-belge conservateur. Manga City, consacré à la célébration de la littérature asiatique, est aujourd’hui un espace pris d’assaut tout au long des quatre jours de l’événement. Les auteurs taïwanais, hongkongais, français et bien sûr japonais sont au rendez-vous pour satisfaire un public toujours plus avide de découvertes, de rencontres et d’animations. Cette année encore, le succès fut au rendez-vous avec des allées pleines à craquer. Il faut dire qu’en 2023, ce n’est pas moins de 40 millions (!) de manga qui ont été vendus dans l’Hexagone, faisant de la France le deuxième consommateur mondial après le Japon. Le FIBD, désormais conscient du poids de cette culture, n’hésite plus à axer sa communication sur la présence des auteurs du « pays du soleil levant ».
La programmation nippone de 2025 est dans la continuité des éditions post-COVID. Expositions, masterclass, dédicaces ; tout est fait pour que les fans soient satisfaits de leur séjour à Angoulême. Le FIBD peut même regarder droit dans les yeux la Japan Expo, le plus gros salon européen sur la culture japonaise (qui a tendance à trop se tourner vers le passé), dans le prestige de ses invités mangaka, plus en phase avec l’actualité. Preuve du succès du FIBD : la mascotte de l’édition 2025 de Manga City a été dessinée par Junji Itô lui-même !
La mascotte dessinée par Lewis Trondheim en 2007, selon la vision de Junji Itô
Pour l’amour du genre… et de l’argent
Cette exposition tardive, mais toujours plus forte, illustre la nouvelle stratégie de 9eArt+ (l’entreprise angoumoisine organisatrice du FIBD depuis 2008) : marquer les esprits par la présence d’auteurs japonais de prestige, quitte à augmenter drastiquement le prix du billet d’entrée (de 45 euros en 2024 à 60e en 2025 pour le pass 4 jours, soit une hausse de 25% !)
« Pour répondre à la demande du public, nous avons […] développé le quartier jeunesse et l’offre de manga (...) L’exposition de mangas est de plus en plus complexe. Les originaux ont une valeur grandissante, il faut les manipuler de manière différente et il y a beaucoup d’ingénierie et de garanties pour tout ce qui vient du Japon. Nous avons aussi embauché un directeur artistique Asie, qui fait l’interface avec le Japon toute l’année. Nous avons de plus en plus besoin d’expertise, de ressources humaines. » explique le délégué général du FIBD, Franck Bondoux, à Charente Libre, en rappelant également les autres coûts en augmentation comme l’énergie et la sécurité.
L’exposition L’Atelier des Sorciers : La plume enchantée de Kamome Shirahama
Toutefois, les mangakas restent encore difficiles d’accès pour une grande partie du public. Peu d’événements compris dans le prix du billet d’entrée offrent l’opportunité aux fans de les rencontrer. Par exemple, pour obtenir la dédicace de Makoto Yukimura, réalisée dans un espace isolé, il fallait faire la queue dès 21 heures le mercredi soir… pour une distribution de tickets à 10 heures le lendemain matin ! Autre exemple avec les masterclass payantes d’une heure, au coût supplémentaire de 13 euros l'unité, qui peut rebuter nombre de familles. Il était dès lors presque impossible d’apercevoir Makoto Yukimura et Kamome Shirahama du week-end (quelques « influenceurs » privilégiés ont, quant à eux, eu la chance de les rencontrer…). Gou Tanabe dédicaçait, pour sa part, en public, et participait à une conférence gratuite en compagnie de l’illustrateur François Baranger le vendredi après-midi.
Une frustration légitime de ne pas pouvoir s’approcher de ces artistes naquit parmi les fans, surtout au vue de l’importante communication sur ces auteurs par 9eArt+. Une situation qui n’a cependant pas empêché les festivaliers de se ruer sur les stands des éditeurs et de profiter des nombreuses animations autour de leur série favorite (lancer de haches, photocall…). Notons aussi que ce parti-pris des organisateurs a tendance à légèrement éclipser la BD historique franco-belge de la communication du FIBD (un juste retour de bâton diront les plus taquins).
L’exposition Gou Tanabe X H.P. Lovecraft : Visions Hallucinées
Le manga est aujourd’hui un des moteurs du FIBD. Les affiches, exposées à tous les coins de rue, montraient fièrement les séries des auteurs présents à cette 52 édition. Manga City n’a pas désempli de la semaine, les expositions de Vinland Saga, L’Atelier des Sorciers, Gou Tanabe X H. P. Lovecraft, étaient bondées à tout moment de la journée, les activités affichaient complets. Un succès fulgurant, une revanche récente, qui conforte la nouvelle stratégie établie par les organisateurs. Outre le manga, le comics a également tenu une place prépondérante cette année, avec la venue de John Romita Jr.
Le FIBD se veut aujourd'hui clinquant, remarquable et international. Mais derrière ces invitations de prestige, cette mise en avant toujours plus importante de la culture manga, impossible de ne pas y voir une vision mercantile discutable, qui vient quelque peu ternir la fête…