2020-11-01
Une musique activiste de gauche face aux attaques réactionnaires depuis les sixties ou le prolongement de « la chasse aux sorcières rouges »
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Si le maccartyisme, la « peur rouge » ou la « chasse aux sorcières » (une utilisation de ce terme qui est évidemment à critiquer) du début des années 1950, touchent le monde du cinéma hollywoodien, une telle attaque anticommuniste et réactionnaire du bloc occidental sur son art s'observe aussi dans la musique à partir des années 1960. Je vais donc évoquer des moments clés de l'activisme de gauche et d’extrême-gauche par la musique dans la « pop de l'ouest ». L'idée ici est d’étendre la thématique, à la fois sur l'art étudié mais aussi dans le temps. Enfin je me pose un peu à contre courant car la tendance aujourd'hui est plutôt d'évoquer comment les artistes occidentaux, de rock ou de pop, ont pénétré le rideau de fer culturellement malgré la fameuse censure (voir par exemple le film Leto de Kirill Serebrennikov sorti en 2018).
Le « More popular than Jesus » est l'un des premiers événements pop à prendre une dimension politique d'envergure, plus de 10 ans après la « peur rouge ». Pour résumer les faits, dans une interview en mars 1966, John Lennon explique que, selon lui, la jeunesse est plus influencée par les Beatles et le rock en général que par Jésus. Si dans le reste de l'occident cela passe inaperçu, les communautés chrétiennes, conservatrices et suprémacistes des États du sud réagissent par des boycotts, des disques brûlés en public, des troubles durant les concerts et d'autres attaques diverses. Le caractère de la citation jugée blasphématoire et athéiste amène à des rapprochements entre Beatles et communisme (aussi parce que le groupe soutient le mouvement pour les droit civiques) et ils sont donc détestés par l’extrême-droite américaine.
On est d'ailleurs dans la décennie de la protest song, d'abord dans le folk avec Bob Dylan mais surtout avec Joan Baez, ces derniers cherchant à unir les deux luttes centrales de la période aux USA. D’une part, la construction d'un mouvement hippie porté principalement par l'antimilitarisme et le refus de la guerre du Vietnam par la jeunesse. Les différents genres de pop et de rock sont imprégnés par ce mouvement et évoquent la contre-culture, l’horreur de la guerre (surtout pour les soldats américains) ou encore les émeutes et manifestations ; sujets de For What It's Worth écrite par Stephen Stills « there's a man with a gun over there, a-telling me, I got to beware » et encore aujourd'hui un hymne de protestation. De l'autre côté c'est, d'un point de vue large, la cause noire (qui est toujours bien d'actualité) et l'antiracisme que transportent de nombreuses et nombreux artistes eux-mêmes concernés ; Nina Simone en est un grand exemple. Là aussi c'est d'abord très folk, ces freedom songs qui dès les années 1930 dénoncent le racisme de toute une société. Les styles portés par des artistes noirs : la soul, la funk, ont des thèmes protestataires et se radicalisent au début des années 1970. Marvin Gaye évoque les violences policières dans son What's Goin On, Sly Stone l'émeute tandis que Curtis Mayfield signe la BO de Super Fly (1972) lui permettant de chroniquer la vie des minorités dans un quartier pauvre.
Toutes ces causes sont d'un point de vue politique évidemment ancrées à gauche voire à l’extrême-gauche. Il faut attendre la fin des années 1970 pour voir émerger un style se rapprochant plus de la working class, notamment anglaise, avec les courants politiques déjà bien installés qui l’accompagnent. Je parle évidemment, au sens large, du punk, un mouvement qui se développe depuis les années 1960 entre US et UK au sein des classes les plus défavorisées, et pas uniquement blanches. Les thématiques sont claires ; la condition des travailleurs, critiques du gouvernement et de l’État ou encore retour des sujets de la contre-culture. Les pionniers anglais du genre, comme les Clash ou les Sex Pistols, revendiquent le socialisme, participent et soutiennent les mouvements sociaux et ouvriers. De l'autre côté de l’Atlantique, les plus anciens Stooges, malgré une volonté assumée de ne pas s'aligner à un mouvement, fonctionnent de manière libertaire et égalitaire, Iggy Pop parle d'un groupe communiste dans son organisation. Le punk est par essence un genre qui se veut politique et social, et cette nature activiste va influencer les styles suivants ; post-punk, indie et alternatif voire grunge. En parallèle, le reggae a des paroles qui abordent aussi des sujets politiques antiracistes et de gauche en général. Les artistes évoquent les conditions de vie des classes pauvres dans les Caraïbes, un moyen de parler d'une région alors éloignée de la pop occidentale. Les liens reggae-punk se font aussi durant les années 1980 avec les Clash par exemple, (d'ailleurs ces derniers parlent aussi des mouvements révolutionnaires latino-américains) mais sont surtout portés par les Bad Brains.
À la fin des années 1980, c'est le hip-hop qui devient progressivement l’autre grand style protestataire. La cause noire, toujours d'actualité, est portée par ces artistes qui racontent leurs vécus dans les quartiers populaires. NWA critique ouvertement le racisme et les inégalités sociales véhiculés par la police, Public Enemy dénonce le classicisme et mentionne des célébrités icônes conservatrices et réactionnaires. RATM possède un style hybride entre hip-hop, punk et metal alternatif porté par des paroles
là aussi très contestataires. Jusqu'à aujourd'hui ces genres conservent ces dimensions-là. Kendrick Lamar est aujourd'hui l'un des artistes porteurs de la cause noire. De plus, la musique politique gagne en nouveaux artistes avec des thèmes nombreux : la cause queer, l'écologie, le féminisme, sont des sujets qui ont toujours été abordés et cela dès les années 1960. Enfin, il est important de rappeler que ces artistes ne sont pas militants que par leur musique mais participent aussi à des actions diverses, comme des manifestations.
Les chansons politiques servent un mouvement, permettent de le rendre éternel malgré une forme de dépolitisation parfois : on l'observe avec la réutilisation des hymnes sixties pour le BLM, la cause est la même mais beaucoup ne veulent pas le comprendre. Dans tous les cas, il y a eu des contre-attaques de la droite face à cette musique. Des boycotts, des tentatives de réappropriations, des affrontements en concert ; la musique et les artistes placés à gauche ont été la cible de la droite. On voit aujourd'hui des artistes qui cherchent à évoquer de manière différente, plus précise, les dominations sociales diverses mais se retrouvent confrontés à un universalisme républicain et à une extrême-droite qui silencieusement imprègnent les plateaux TV et gagnent aussi en influence (parfois suffisamment pour saisir la justice ou créer un débat d’opinion pour les hommes politiques, on l'a observé avec Nick Conrad). La chanson protestataire de gauche risque donc de continuer d'exister pour le meilleur de certains et de certaines et pour le pire des autres.