2021-10-01
Une doctrine économique, t’as peur.
Écrit par :
S’il y a bien un fantôme qui m’effraie, c’est celui de la « main invisible », qui, reprise par l’école néoclassique, en fait un des tenants du libéralisme dans le modèle on ne peut plus faux de marché en concurrence pure et parfaite. Expression qu’Adam Smith n’a écrite que trois fois - et dans des contextes bien différents - mais dont on lui attribue la paternité, elle désigne la théorie selon laquelle l’ensemble des actes individuels de chacun, guidés uniquement par l’intérêt personnel, contribue à la richesse et au bien commun. Plus tard, les économistes néoclassiques Walras et Pareto transformeront ce « penchant naturel » que Smith semblait interroger en un mécanisme social acté. Le paradoxe de Smith « vices privés = vertu publique » s’inspire en partie d’une fable de Bernard Mandeville qui défend la liberté économique, seul moyen supposé d’obtenir la croissance économique - une petite histoire qui aura bien des conséquences sur nos sociétés.
The Fable of the Bees: or, Private Vices, Public Benefits (1714) décrit la société anglaise sous la forme d’une ruche particulière : toutes les actions des abeilles sont conduites par l’égoïsme. L’esprit de créativité guidé par la recherche de richesse et de puissance favorise la croissance économique. Les plus riches d’entre elles exploitent les plus pauvres, l’éthique est absente de toutes les professions : par exemple, les avocats ne résolvent pas les affaires et tentent même d’augmenter les querelles, les médecins ne guérissent pas complètement les malades, les marchands fixent des prix particulièrement hauts… Cette société prospère jusqu’au jour où les abeilles décident de devenir honnêtes, ce qui la déstabilise en entraînant l’obsolescence de divers métiers. Moins de conflits, moins de malades, des prix justes… et l’économie qui s’effondre.
« Le vice (…) est aussi nécessaire dans un État florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger (…) Il est impossible que la vertu seule rende jamais une Nation célèbre et glorieuse. »
Volontairement provocant, l’auteur constitue une justification de l’industrie moderne en soutenant même que la guerre, les vols et les drogues profitent à la société civile. La question de la répartition des richesses est absente, sauf sous l’angle de l’« effet de ruissellement » - à ce jour encore loin d’être démontré. Beaucoup d’abeilles se trouvent dans des professions médiocres, au service des plus riches - mais leur malheur importe peu si la société tout entière engendre de la richesse, aussi futiles soient les produits. Mandeville fait ainsi l’éloge du commerce et de la concurrence comme vecteurs de progrès industriels et sociaux : c’est d’ailleurs de cette manière que durant les Lumières, les nouvelles sociétés commerçantes ont été légitimées - et les « lois naturelles de l’économie » ont été pensées. Alors oui, cette fable peut être pertinente si le but d’une société est uniquement de créer de la croissance économique - et encore… - mais pour ce qui est du bien-être général, une conception du bonheur humain qui dépasse la simple possession d’un panier de biens, elle n’est pas très utile. Cette croyance en un phénomène de génération d’ordre spontané s’exerçant grâce à la magie du marché est fondée sur peu de choses et pourtant, elle guide encore aujourd’hui les politiques économiques. La théorie de la main invisible affirme en effet que le marché, s’il est sans entraves à l’échange, évolue vers une situation d’équilibre général avec une harmonisation des intérêts des consommateurs et des producteurs. Réfutée par de nombreux exemples de la théorie des jeux comme le problème des marchands de glaces - deux marchands de glaces doivent choisir un emplacement sur une plage, et se rapprochant spontanément l’un de l’autre en croyant maximiser leurs bénéfices, ils empêchent d’arriver à un équilibre optimal autant pour eux que pour les clients - l’harmonisation naturelle des intérêts qui conduirait à l’autorégulation des marchés selon les néoclassiques marginalistes est déjà contestée par Keynes dans les années 1930 au vu de la crise économique provoquée par une sur-accumulation du capital ou une sous-consommation.
La main invisible, aux fondements scientifiques peu solides - mais encore utilisée par les économistes libéraux - est bien trop invisible pour en faire un concept justifiant les politiques de « laisser-faire ». Et pourtant, enrichissant les plus riches et appauvrissant les plus pauvres, cette théorie vaine a été érigée en doctrine économique solidement implantée : le libéralisme.