2024-04-01
Toutes les choses de notre vie : conte d'une réalité
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Il était une fois le Pélé et Gros-Yeux, qui grandirent sur l’Île-aux-Fleurs. Le Pélé était le plus jeune, il était arrivé avant Gros-Yeux sur l’île. Il habitait une petite et humble cabane avec son père. Celui-ci travaillait beaucoup, et n’avait guère souvent le temps de rentrer tôt voir son fils. Pendant ce temps, les jours où il fuyait l’école, le Pélé courait au QG sur la colline et y passait le temps, jusqu’à admirer le coucher du soleil. Un jour il fît la rencontre de Gros-Yeux, qui débarqua sur l’Île-aux-Fleurs avec sa mère. Pour Gros-Yeux, qui vivait auparavant à la montagne, c’est la découverte d’un ‘’nouveau monde’’. Les deux enfants devinrent vite de bons amis, de même que leur parent respectif. Si bien que le Pélé décida un jour qu’il était temps de s’appeler ‘’frère’’. Le Pélé était un peu simple d’esprit, mais cela ne dérangeait pas son nouveau grand frère. Partageant leur quotidien et leurs aventures, le Pélé et Gros-Yeux exploraient l’Île-aux-Fleurs. Ils courraient ensemble au QG, surveillaient la folle et ses chiens qui habitaient en arrière du village. Avec la folle, ils firent même connaissance avec des gobelins de l’île.
Et quand ils n’avaient pas de temps pour d’autres aventures, c’est que ce temps était consacré à tout autre chose. Pour le Pélé, il s’agissait d’aller à l’Eglise pour suivre l’école. Pour Gros-Yeux, d’accompagner sa mère trier les déchets qui arrivaient chaque matin et chaque après-midi dans la décharge à ciel ouvert, et de trier par lui-même après elle. Le Pélé et Gros-Yeux habitaient toujours l’Île-aux-Fleurs, aussi appelée Nanjido, sur laquelle furent déversés quotidiennement les tonnes de déchets rejetés par Séoul. Les fleurs avaient simplement disparu sous les amas de terre qui recouvrait tous les soirs le sol souillé. Ce travail ne permettait pas de payer un loyer, ni de s’acheter des vêtements neufs, encore moins de se nourrir convenablement. Pour le Pélé, Gros-Yeux, le père du Pélé et la mère de Gros-Yeux, l’essentiel de leur mince garde-robe consistait en des vêtements trouvés entre deux autres déchets.
‘’Il ne tarderait pas à comprendre que tout cela faisait partie de ces choses qu’une ville abandonnait au même titre que les canettes écrasées, les bouteilles de soju remplies de mégots, avec des empreintes de rouge à lèvre sur le goulot. Des choses toutes imprégnées, à leur façon, de tristesse, de mélancolie. C’est ce qui les avait rendues étranges, c’est ce qui lui faisait si peur.’’
Séoul, au XXème siècle, a connu un développement économique et urbain incomparable. Des familles comme celle du Pélé et de Gros-Yeux ont vécu par milliers à Nanjido. De 1978 à 1993, dates d’ouverture et de fermeture du site, les ouvriers sans le sou venaient s’installer dans un des différents sites autour de la décharge et travaillaient jour après jour au tri des ordures accumulées dans la mégapole. Hwang Sok-Yong, né en 1943, avait l’habitude d’aller se promener étant petit sur l’Île-aux-fleurs qui était alors encore recouverte de biodiversité. Son roman Toutes les choses de notre vie (Natikeun Sesang, lit. Monde familier) est publié en 2011 en Corée du Sud et traduit en France cinq ans plus tard.
Hwang Sok-Yong décrit une société en marge de la ville, dont l’accès leur est limité à cause de l’odeur et de la crasse qui imprègnent leur peau et leurs vêtements. Le danger y est permanent. Dans une scène marquante, le Pélé et Gros-Yeux courent hors de leur cabane lorsqu’ils entendent au-dessus de la décharge le moteur d’un hélicoptère. Mais cet hélicoptère ne vole que pour déverser des quantité de pesticides toxiques tue-mouche qui tombent comme des nuages, et le spectacle est tel que les deux jeunes ne pensent qu’à s’amuser à courir derrière. La santé des ouvriers de la décharge n’était pas une préoccupation, plutôt un extra. Ce qui comptait, c'était de trier les déchets, de s’habiller, de manger, de survivre. Dans les années 2000, sur la véritable île de Nanjido, il fût décidé de recréer un parc naturel au-dessus de la décharge enfouie sous la terre qui s’était élevée à plus de quatre-vingt-dix mètres du niveau initial. Or depuis 1993, bien que le lieu ne soit plus en fonction, les gaz issus de la décomposition des déchets continuent de s’accumuler. C’est pourquoi en se promenant sur l’île encore aujourd’hui, on peut croiser des tuyaux évacuant ces gaz afin d’éviter les risques d’explosion et d’incendie.
L’auteur raconte la vie, parallèle à celle des consommateurs Séoulites, des ouvriers travaillant à la décharge avec une objectivité et une véracité frappante, autant qu’il dresse les portraits des personnages fictifs avec une acuité à faire saisir au lecteur toute leur complexité. Les personnages de Pélé et de Gros-Yeux apprennent seuls à créer des relations, à évoluer et à comprendre les comportements et leurs émotions, alors qu’ils sont confrontés à la dure réalité du travail et de la vie très hiérarchisées sur la décharge malgré leur jeune âge. Sur l’Île-aux-Fleurs, il fallait se battre pour la survie du corps, et celle de l’esprit. Et dans cette bataille, l’innocence n’était pas toujours une arme pacifique. Il fallait accepter d’avoir été abandonné, comme les chiens laissés derrière par les anciens habitants qui avaient quitté l’île, et comme toutes les choses venues de la mégapole.