SAPERE AUDE  : L'artiste face à la société : entre création et dévalorisation | TACK

2020-02-01

SAPERE AUDE : L'artiste face à la société : entre création et dévalorisation

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La cigale et la fourmi, première fable du livre I de Jean de La Fontaine (1668) souligne déjà le paradoxe de l’artiste : contribution active pour la société mais aussi dévalorisation sévère de la part de cette dernière dans sa distinction manichéenne entre travail et création artistique. Dans cette fable, la cigale ayant chanté pour la communauté tout l’été ne peut subvenir à ses besoins pour l’hiver, tandis que la fourmi a accumulé pour elle-même avec précaution. Quand la cigale lui prie de « lui prêter quelque grain pour subsister », sous-entendant qu’elle se contenterait de peu, la fourmi lui refuse toute aide : « la fourmi n’est pas prêteuse, c’est là son moindre défaut ». La cigale est bien l’allégorie de l’artiste qui participe toujours de la communauté sans récolter les fruits de son travail aussi bien économiquement que socialement. Ainsi, vivre de son art est difficile et bien souvent l’artiste doit ajouter à son activité celle d’enseignant de sa propre discipline pour percevoir une rémunération décente. Face à un marché de l’art volatil, la question de l’insertion professionnelle est effectivement de plus en plus intégrée aux programmes des écoles des Beaux- Arts. En effet, une étude du ministère de la culture en 2015 révèle que 3 ans après la sortie de l’école, un artiste sur cinq est encore en recherche d’emploi. Même si la part de l’humain est fondamentale en art, une parole commerciale doit être maîtrisée pour vendre ses oeuvres, produire son art ne représentant qu’entre 30% et 40% du travail de l’artiste professionnel indépendant. Avec le désengagement de l’Etat, qui était le grand mécène de la seconde moitié du vingtième siècle, et la diffusion d’une culture de la gratuité par la démocratisation d’internet, les artistes sont négligés d’autant plus qu’ils sont nombreux. L’artiste consacre son temps à des activités qui paraissent trop plaisantes pour être considérées comme du travail, même si elles enrichissent la vie des Hommes. Travailler, du latin tripalium, un moyen de torture, est trop souvent associé au labeur, à la pénibilité ou à la contrainte. Mais travailler ne peut-il pas devenir créer, découvrir, chanter, partager, participer, dessiner, contribuer, écrire, rêver? 

 

Le travail doit paraitre pénible pour être valorisé dans un système économique fondé sur le mérite, lequel, dans un contexte d’inégalité des chances, se traduit par le labeur des plus défavorisés et le privilège des plus avantagés. 

 

Alors que l’art renvoie étymologiquement à la technique, à ce qui n’est pas naturel, le travail désigne en philosophie une activité supposant un effort et aussi le résultat de cet effort. Le travail est généralement perçu comme contraignant puisqu’il est le résultat de la malé- diction divine dans le récit biblique tandis que l’art est volontaire et plaisant. 

 

Pourtant, la création artistique est bien un travail spécifique car elle appelle l’effort même s’il vise l’expression d’une singularité. Ainsi, pour Nietzsche, l’idée d’un génie naturel n’est qu’une illusion pour démarquer le travailleur de l’artisan, le savoir-faire technique et le savoir-faire artistique nécessitant tous deux des efforts. Croire au génie rassure aussi les êtres humains, essentiellement paresseux, qui se préservent d’un effort jugé inutile si le talent est naturel et non acquis. De plus, la conception miraculeuse de l’art permet à l’Homme d’occulter la genèse de l’oeuvre comme des enfants qui refusent de voir le mécanisme à l’intérieur d’un pantin, la dimension laborieuse derrière toute oeuvre ternissant un peu sa magie. 

 

L’art est négligé aujourd’hui parce que le système capitaliste dans lequel nous vivons repose sur une logique économique de possession et d’efficacité. Pour Stéphane Mallarmé, « vouloir assigner son prix réel, en argent, à une oeuvre d’art, c’est l’insulter », révélant ainsi une opposition radicale entre le champ artistique et le champ économique qui n’ont pas les mêmes fins. En effet, à la différence des loisirs et de son industrie parallèle, l’art ne se consomme pas. La société de consommation de masse ne peut pas intégrer l’art dans ses structures car, par définition, l’art a une finalité interne, vouée à la contemplation et non à l’utilisation. La baisse du temps de travail conséquente du XXème siècle donne à l’homme la possibilité d’un temps de loisir important consacré, non à la survie comme dans le travail, mais au développement de ses aptitudes proprement humaines, à l’épanouissement dans la politique, l’art ou le sport. Néanmoins, ce temps de loisir est devenu un temps de marché alors qu’il est nait justement par son opposition au travail. Même dans les guides de développement personnel, la recherche de l’efficacité est omniprésente, quand elle n’est pas recherche de productivité. Le taylorisme, optimisation radicale du temps de travail, déteint sur la sphère privée de non-travail, aux dépends des activités qui demandent de la persévérance ou de la lenteur. 

 

D’autre part, Hannah Arendt écrit dès 1961 dans La crise de la culture : « La société de masse ne veut pas la culture mais le divertissement ». Le temps de non-travail, de loisir, est un temps deconsommation mais surtout de divertissement ce qui détourne l’être humain des problèmes es- sentiels, de Dieu selon Pascal. La pénibilité du travail aujourd’hui essentiellement psychologique est compensée par le divertissement, par une diversion pour oublier le travail, distraction superficielle nécessaire pour reproduire sa force de travail. Or, pour être artiste, il faut se soustraire de cette logique du travail et entreprendre une activité d’expression de soi et non d’oubli de soi. L’artiste est confronté à de nombreux obstacles dans sa création qui n’apparaissent pas nécessairement pour le travailleur, figure pourtant toujours valorisée. Réintégrer l’artiste dans nos sociétés en lui conférant une nouvelle place est néanmoins nécessaire pour que l’Homme repense l’art comme une voie vers des réflexions existentielles qui l’épanouissent.