Retour sur la 19e édition du Festival Cinémarges | TACK

2024-04-23

Retour sur la 19e édition du Festival Cinémarges

Rencontre avec Esther, organisatrice et programmatrice du festival Cinémarges :

 

« Aujourd'hui, un festival n’a de raison d’être que s'il suscite des rencontres »

 

C’est dans un bar à Saint-Michel (Bordeaux) que nous attendons l’arrivée d’Esther, organisatrice et programmatrice du festival Cinémarges. Les questions sont écrites dans les carnets, un café au bord de la table. Alors que le vent se lève, Esther approche et nous salue chaleureusement. Après nous avoir révélé son amour pour le film Queendom, Esther nous explique les motivations du festival à son commencement, il y a plus de 20 ans maintenant : « c’était une envie d’ancrer le festival sur le territoire, d’avoir une vraie reconnaissance en tant que festival de cinéma avant d’être un festival LGBT. On était une équipe de militants mais aussi de cinéphiles. Il y avait une urgence d’accès au film à Bordeaux. »

 

« Après le COVID, il y avait un besoin de refaire événement »

 

Le festival a fini par disparaître du paysage bordelais pour laisser place à une autre forme cinématographique : les ciné-clubs (https://cinemarges.fr). Esther raconte :             

 

« Cinémarges s’est développé pendant dix ans. Il y a eu un épuisement de l’équipe, on s’est arrêté en 2015 pour le transformer en ciné-club parce qu’il y avait beaucoup de sollicitations tout au long de l’année, de plus en plus de films sortaient dans l’actualité. On était épuisé par l’organisation du festival et le reste de l’année on existait plus trop ».

 

Et puis le COVID est arrivé, cette privation de tout a laissé place à de nouvelles motivations :

 

« Après le COVID, il y avait un besoin de refaire événement, de mobiliser les bénévoles parce que sur un ciné-club, tu ne mobilises pas autant que sur un festival, parce qu’un temps dédié, ça te permet de créer une effervescence, une mobilisation, pouvoir aussi travailler des thématiques, ce qu’on ne peut pas faire avec un ciné-club qui va être à chaque fois des one-shot. On a remonté le festival en 2020. Aujourd’hui, c’est un peu plus recentré, plus resserré, mais on s’éclate. On a fait le pari fou de tenir le ciné-club quand même, alors que c’est assez intenable à long terme, mais on va voir comment on y arrive (rires) ». 

 

Esther, lunettes de soleil sur le nez, salue un habitué du festival. Elle nous explique ensuite, avec une voix passionnée, les nombreuses difficultés que l’association rencontre dans la confection du festival :

 

« C’est un projet bénévole, il y a très peu de personnes payées. Le coût d’un festival bénévole est très lourd parce que le droit des films coûte cher. Je crois qu'aujourd'hui, un festival n’a de raison d’être que s'il suscite des rencontres, parce que ces films, un jour ou l’autre, ils seront sur Internet, ils seront accessibles. Là, l’idée c’est de les voir ensemble, dans de bonnes conditions, dans des salles de cinéma. On tient beaucoup à ce que les gens puissent discuter à la fin des projections, qu’ils nourrissent la thématique et l'interdisciplinarité qui donnent corps au projet ».  

 

« Il y a dans la programmation, des films qui sont, ne serait-ce que par le geste, des documentaires de l’amour »

 

« On avait comme idée d’avoir comme fil rouge les questions de résistance. Et puis, ce titre [L’Activisme et l’amour], nous a été inspiré par Le corps du délit. Il y a une critique du film qui parlait de militantisme et d’amour pour le refléter. Il y a dans la programmation, des films qui sont, ne serait-ce que par le geste, des documentaires de l’amour. Dans Queendom, il y a un geste de l’amour, la réalisatrice est in-love de son personnage. Le corps du délit est un film qui a été fait à deux, qui est un témoignage d’amour autant qu’il vient interroger les violences policières. Ce mélange parcourt la programmation parce qu’il y a beaucoup de films qui sont dans des contextes politiques oppressifs et dont on ne se sort que via la solidarité, l’Amour avec un grand A, la solidarité (à supprimer), l’amitié, les familles qu’on se choisit. »

 

Cinémarges est aussi un festival du passé ; un passé qui se conjugue au présent. La mémoire occupe une place prépondérante dans la programmation :

 

« Chaque année, on est très attentif aux questions d’archives. Chaque édition du festival est le reflet de la production de l’année. Charge à nous de faire des liens entre les films et de faire des focus. Cette année, on a voulu rendre hommage à Barbara Hammer, qui est une pionnière du cinéma expérimental, dont le travail lui-même constitue une archive sur la question de la représentation. Le fil rouge à travers chaque édition est la question de la représentation des communautés LGBT. » 

« Il y a encore besoin de soutenir les petits distributeurs indépendants, les petits films qui ne pourraient pas sortir à Bordeaux » 

 

Les comptes-rendus de Gaïane et Léopold 

 

Nelly and Nadine de Magnus Gertten (Suède, Norvège, Belgique)

 

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Gaïane : “Un amour invincible

 

Film documentaire génialissime de Magnus Gertten racontant l'amour invincible de deux femmes surmontant la guerre et les camps. Ce film nous livre un des fragments oubliés de l'Histoire, éclairant sur le lesbianisme en un temps où ces relations étaient dissimulées. C'est à la fois un parcours de mémoire et la fresque d'une vie. Le réalisateur capture avec minutie chacune des découvertes de la petite fille de Nelly sur son aïeul et ses réactions face à sa relation avec Nadine dévoilée. C'est une œuvre tendre qui entremêle parfaitement temps présent et rétrospectives vidéos de ce couple et leur vie d’expatriées au Venezuela après le traumatisme de Ravensbrück.

 

L'audience assiste à un minutieux travail de documentation et de recherches, sans pour autant s'en lasser. L'esthétique nous happe dans l'insalubrité des dortoirs du camp, dans le salon parisien de Nathalie Barney et l’appartement de Nelly et Nadine à Caracas, baignant dans un soleil nostalgique et festif des couples clandestins. Il n'y a rien d'autre à dire sur ce documentaire, réussi en tout point, juste à espérer que les thématiques abordées inspireront une génération d'historiens.

 

Anhell69 de Theo Montoya (Colombie, Roumanie, France, Allemagne)

 

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Léopold : “Un film à plusieurs identités

 

Anhell69 est un voyage dans les Enfers de la Colombie, où les fantômes envahissent les rêves de la jeunesse. Les premières images du docu-fiction révèlent un corbillard sillonnant les rues de Medellin, tandis qu’un jeune réalisateur raconte son récit de vie. Dès l’introduction, la mort est présente, étendue dans un cercueil. Elle traverse la ville, le film. 

 

Dans les tréfonds de la Colombie, règnent la violence, les traumatismes, la drogue. L’amour essaie de se frayer un chemin dans cette noirceur quotidienne. Elle permet de faire tenir les jeunes, à la recherche du bonheur et d’une compréhension de leur propre existence. 

 

Le réalisateur Theo Montoya, inspiré par le cinéma d’auteur de son pays, souhaite tourner son premier film, une fiction sur une secte de fantômes. Le casting se déroule au sein de la jeunesse queer de Medellin, mais l’acteur principal décède d’une overdose, à seulement 21 ans. Les amis du réalisateur, aussi acteurs du film, meurent, les uns après les autres. Désormais, le film embrassera aussi le genre du documentaire, afin de raconter l’existence de cette jeunesse désenchantée. C’est un film « trans », comme le qualifie le réalisateur, car Anhell69 est une histoire à plusieurs identités. 

 

Anhell69 est une balade au pays des morts. On découvre le casting et les voix des acteurs tragiquement disparus. Leurs mots en deviennent plus vibrants. On se laisse entraîner dans cette histoire faite de paradoxes, sur un rythme lancinant, entre violence et contemplation. On découvre une esthétique soignée, notamment lorsque les fantômes apparaissent, la nuit, avec des jeux de lumière sur le rouge. C’est une histoire du véritable, qui ne touchera peut-être pas hors des frontières colombiennes. Les mots sont durs, les images brutes, la photographie onirique. Les craintes sont révélées, à mesure que les rêves d’une génération anéantis sont exposés. À la fin du film, la musique, puis le silence sont planants, comme si les fantômes étaient encore parmi nous. C’est la force du film. Quand l’amour craquèle, le cinéma permet de faire perdurer la voix des oubliés.

 


 

Rossosperanza de Annarita Zambrano (Italie)

 

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Léopold : “Un coup de cœur qui tache” 

 

Véritable coup de cœur, ce film italien à la sauce rétro emporte tout sur son passage. Un vrai film qui tache, couleur rouge sang. Personne n’en ressortira indemne et chacun aura un avis dessus. Qu’il soit bon ou mauvais.

 

Porté par une narration inventive, sous forme de tourne-disque, le film mélange les temporalités pour nous servir quatre histoires indépendantes. Indépendantes, vraiment ? Derrière la violence de chacun de ces récits, qu’elle soit froide ou emportée, se cache autre chose, une pensée sous-jacente lourde de sens. Ce sont tous des jeunes cadenassés par des carcans familiaux et des souvenirs douloureux. Ils cherchent à s’en extraire, quitte à virer dans la brutalité la plus folle. Derrière cette façade agressive, l’acceptation de son être, de son corps, de ses pensées, surgit. Le besoin de vivre sa liberté, qu’importe les conséquences, en est le point d’orgue. 

 

Techniquement, c’est aussi une grande réussite. La photographie très colorée, très années 90, tape dans l’œil. Les costumes et décors sont également soignés, tout comme l’esthétique générale du métrage. On apprécie découvrir ces personnages au passé tumultueux. Et même s’ils peuvent apparaître comme des monstres, le film nous montre leur humanisme et des clés de compréhension sur leurs actions, celles du vécu. Rossosperanza fourmille d’idées, avec une petite partie tout en animation, une scène de carnage par un tigre gore à souhait (les VFX sont dans l’ensemble de qualité), un hommage au film d’horreur de l’époque sur une route perdue.

 

Film clivant, il est possible de rester de marbre face aux images, de ne pas comprendre ce qu’on veut nous raconter. Il est aussi possible d’apprécier le moment, de disséquer les propos de fond, d’apprécier l’atmosphère générale. Et puis, de toute façon, chacun aura raison, car c’est aussi ça, le cinéma. 

 

Gaïane : “Décalé et sarcastique

 

Le disque est posé, les pattes d'eph’ enfilées, les cheveux décoiffés, les strasses fixés, il n'y a plus rien pour vous retenir à participer à une rave party italienne des années 90s. Dans l'atmosphère lascive des jeunesses délurées, vous croiserez peut-être un garçon placide aux allures d'écolier, une fille sombre portant un tourne-disque, un garçon couronné d'un bandana sortant tout droit de Woodstock et une fille au tutu rouge. Ne vous effrayez pas de ce quatuor atypique, sociopathes pour certains, instables pour tous ! Ce sont des enfants d’un internat très spécial aux allures de l’orphelinat de Miss Peregrine, quintessence d’une génération rebelle au carcan social berlusconien. 

 

Rossosperanza est un film regorgeant d’originalité dans la représentation de ses personnages à l’écran. La réalisatrice, Annarita Zambrano, nous dépeint une fresque haute en couleur, pop et électronique. Il ne faut pas s’attendre à une œuvre à la narration complexe, le long-métrage empruntant plus le format du recueil de nouvelles que celui de  roman. Il n’y a pas vraiment de conclusion à cette histoire, ce qui peut ne pas convenir à tout spectateur, et certaines scènes, en se voulant originales, frisent l'absurde. Néanmoins, dans l’ensemble, Rossosperanza, deuxième long métrage de Zambrano, fait son travail d’être cette comédie adolescente, un peu décalée et sarcastique sur la société italienne. Sans totalement emballer la foule, le film nous laisse tout de même avec un sourire au lèvre. 

 


 

Le Corps du délit de Léolo Victor-Pujebet (France)

 

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Gaïane : “Un coup de coeur imparfait

 

Le premier long métrage de Léolo Victor-Pujebet est une introduction du réalisateur à son public. Le jeune auteur opère une synthèse de ses inspirations qu’il livre dans un film intime. De Foucault à Meinhof, en passant par Genet et Godard, pendant 1h21, nous sommes l’audience attentive d’un questionnement philosophique sur la nécessité de désobéir face à un ordre corrompu. Cette réflexion, imposante de complexité, est développée avec une focale individuelle, au fil des membres et de la peau de l’acteur, Mathieu Morel, prisonnier pour avoir attaqué les forces de l’ordre par vengeance de la mort de son compagnon, tué sous les matraques. Dans sa cellule, le jeune homme se soumet à une introspection de son passé, de son délit et de ses désirs. 

 

Plus d’un plan de ce film brille par son originalité et ses symboles. Cependant, à trop vouloir être abstrait, la superposition de scènes esthétiques paraît décousue. Le film se déplie telle une liste d’arguments, comme un mémoire de fin d’étude, certes très intéressant mais qui gagnerait à adopter une narration plus fluide. De plus, l'imaginaire poétique et purement théorique est parfois entrecoupé de témoignages de victimes des violences policières, ce qui brouille encore plus l’identité même de ce long-métrage. Peut-être aurait-il fallu accepter d’être une œuvre totalement décontextualisée et purement spirituelle que de jongler difficilement entre une réalité documentaire et une abstraction poétique. Toutefois, ce film expérimental permet de révéler des artistes prometteurs dont on attendra avec impatience les prochains projets. Malgré ses défauts, presque attendrissants à vouloir trop bien répondre à sa problématique posée, le film de Léolo demeure mon coup de cœur de ce festival. 

 

Léopold : “Une ingéniosité brouillonne

 

Le corps du délit est un film fait à partir de rien. Et pourtant, malgré une absence de moyen évident, le réalisateur Léolo livre une histoire puissante et ingénieuse, bien qu’imparfaite. 

 

Au premier visionnage, les nombreuses inspirations à d’autres œuvres culturelles, principalement cinématographiques, sautent aux yeux. Elles font partie intégrante du film à commencer par le mouvement de La Nouvelle Vague (mouvement de cinéma français né dans les années 50, fruits de rencontres, de procédés techniques et technologiques révolutionnaires, qui a pris fin dans les années 60, bien que son héritage perdure encore aujourd’hui). Au début de l’histoire, les protagonistes se peignent le visage, à la manière de Belmondo dans Pierrot le fou, de Jean-Luc Godard. Il y a même un hommage appuyé au réalisateur au cœur du film avec des apparitions de texte typique de son cinéma, le tout, en noir et blanc. 

 

Le corps du délit époustoufle dans sa construction des plans et l’utilisation totale de son décor. Sans budget, mais avec beaucoup d’amour, Léolo crée une atmosphère et une ambiance particulières. Il utilise chaque recoin de son cadre et l’alimente d’idées inventives. 

 

Le propos du film est aussi agrémenté du témoignage de trois femmes, victimes de la répression policière et membre de l’association Les Mutilés pour l’exemple. Une dizaine de minutes sur 1h21 est ainsi consacrée à ces histoires personnelles, éparpillées tout au long du récit. Si le réalisateur souhaitait par ce jeu d’images créer des connexions entre témoignages et fiction, la frustration l’emporte. La puissante et émouvante prise de parole de ces trois femmes, marquées à vie par la violence, que ce soit sur le plan psychologique et/ou sur le plan physique, est sous-exploitée. On aurait aimé en entendre plus et en savoir davantage. On a l’impression de n’avoir eu qu’un « aperçu » et de ne pas être entré dans le vif du sujet. Cette partie de l’ordre du documentaire, plus douloureuse et authentique car vécue, entre en décalage avec la fiction, où l’amour finit par l’emporter d’une manière clivante. Après moult réflexions sur la colère, le pardon, la tristesse, l’amour déborde du cadre et le propos de fin déboule sur ses grands sabots. Pour le coup, plus c’est gros, moins ça passe. Il y a comme une cassure avec ce qu’il nous était raconté. Reste une curieuse impression de n’avoir pas compris ce que le réalisateur souhaitait vraiment nous dire… 

 


 

On the go de Julia de Castro et Marìa Gisèle Royo (Espagne)

 

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Gaïane : “Un propos déjanté mais inachevé

 

Pyromane en cavale accompagné d’une sirène menaçant de se déssécher à bord d’une voiture décapotable conduite par une femme en quête d’un amant pour tomber enceinte : voici un bref résumé de On the Go. Vous l’aurez compris, le film de Julia de Castro et Maria Gisèle Royo, est totalement déjanté voire trop ! 

 

En premier lieu, les deux réalisatrices s’attaquent à la pression sociale envers les femmes trentenaires pour avoir un enfant. Autour de cette critique gravitent des histoires secondaires dont on a du mal à saisir le point commun qui les lient toutes. Finalement, bien que les trois compères soient à bord du même véhicule, chacun est pris dans sa propre quête initiatique. Certes, chaque scène est hilarante et il est assuré de rire à gorge déployée en accompagnant le trio d’acteurs sur les routes d’Espagne. Certes, nous pourrons nous gausser d’avoir le sourire intelligent en nous moquant des conservatismes espagnols pendant une heure de film. Mais cela exposé, j’avoue avoir eu dû mal à les accompagner jusqu’au bout de leur périple. Je reste désappointée par la disparition de certains personnages attachants au cours de l’intrigue. Il aurait été plaisant pour l’audience d’avoir la conclusion de ces histoires secondaires. De plus, la question de la grossesse aurait mérité une interrogation plus complexe et profonde. 

 

La fin du film est presque impromptue, le propos paraissant inachevé. On the go, bien qu’étant dynamique et infusant la dose “summer vibe” dont j’avais besoin pour commencer l’été, m’a laissé avec un goût de pas assez. 

 

Un dernier mot 

 

Le festival Cinémarges ferme ses portes pour cette 19e édition. Films, débats, échanges ont rythmé une semaine de voyage émotionnel. L’association Tack remercie chaleureusement l’association Cinémarges et Esther de nous avoir permis de couvrir cet événement. Le festival Cinémarges est à la recherche de mécènes pour les éditions à venir, n’hésitez pas à vous manifester ! 

 

Vous pouvez retrouver de plus amples informations sur l’association Cinémarges et sur le festival éponyme sur le site Internet :  https://cinemarges.fr. et sur Instagram @cinemarges

 

Des ciné-clubs sont organisés tout au long de l’année au cinéma Utopia Bordeaux. La prochaine séance aura lieu le 29 mai à 20h15, avec le film Une autre vie que la mienne de Malgorzata Szumowska et Michal Englert. 

 

À bientôt pour de nouveaux articles autour du 7e art et pour de nouveaux festivals !